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Pôle réflexion - Articles sur la non-violence

Des formes de résistance à la mondialisation capitaliste

par Arnaud Spire,  philosophe.


Violence ou non-violence ? L’ordre existant a-t-il encore besoin d’utopie pour être combattu ? C’est avec cette question en toile de fond qu’un débat né en Italie autour du thème « communisme et non-violence » a fait l’objet de plusieurs interventions au colloque Marx International IV. Concrétisé par Rifondazione comunista de l’autre côté des Alpes, le débat tourne autour du dépassement de l’opposition entre la politique léniniste de « dictature du prolétariat » et la politique de « non-violence » et de désobéissance civique de Gandhi. Qu’il s’agisse de ceux qui, comme le philosophe italien Domenico Jervolino, donnent à cette question une réponse positive ou, comme les marxologues français Étienne Balibar ou Georges Labica, de ceux qui répondent par la négative, tous s’accordent à reconnaître que Lénine et Gandhi sont deux des plus grandes figures de théoriciens-praticiens révolutionnaires de la première moitié du XXe siècle. « Ce parallèle », a noté Étienne Balibar, « est tout simplement une voie d’approche privilégiée pour caractériser le concept de politique dont nous sommes les héritiers et dont nous nous posons la question de savoir en quel sens il s’est déjà transformé et dans quelle mesure il a encore besoin de se transformer ». Tout découle du constat selon lequel le marxisme n’a pas été en mesure de penser et donc d’affronter le lien tragique qui, de l’intérieur, associe politique et violence dans une unité de contraires elle-même suprêmement violente. La rencontre entre communisme et non-violence aurait, pour les hommes de notre siècle, « l’intérêt d’attirer notre attention, non seulement sur la nécessité de civiliser l’État, mais aussi sur celle de civiliser la révolution ». L’une n’étant pas plus facile que l’autre, cependant les deux peuvent apparaître comme conditionnant la reprise d’un héritage théorique marxiste qui a progressivement découvert sa multiplicité en même temps que sa fragilité. Le débat italien déborde déjà les frontières de ce pays. Les philosophes allemands Frigga et Wolfgang Fritz Haug et les marxologues français cités plus haut ont eux aussi l’ambition de contribuer à une nouvelle synthèse « refondant » une pensée communiste moderne. Qu’est-ce que « refonder » ? Le philosophe italien Domenico Jervolino se réfère à une définition donnée il y a quelque temps par Paul Ricoeur : « refonder, c’est relancer les promesses non tenues du passé », en quelque sorte rouvrir le futur du passé. On pourrait aussi se référer à Bertolt Brecht qui, dans un poème célèbre, demandait pardon aux hommes du futur du fait que les hommes des années terribles de la révolution et de la guerre n’ont pas eu la possibilité d’être « gentils ». Ils auraient voulu être « gentils », mais la dureté des temps les a contraints à opposer violence contre violence. De façon encore plus contemporaine, on pourrait citer la thèse du sous-commandant Marcos qui affirme que, pour les mouvements de libération, il faut certes épauler son fusil, mais aussi savoir le déposer le plus vite possible. Ceux qui connaissent l’histoire de la révolution zapatiste au Chiapas savent que la stratégie du mouvement est allée dans cette direction en passant d’une forme de lutte armée à une initiative non violente.

Ce qui est en question dans ce débat n’est donc pas le droit de résistance à l’oppression et encore moins le droit de défense des individus et des sociétés face à la violence de l’exploitation capitaliste, en formes proportionnées à la gravité des menaces et des enjeux. Il s’agit, à l’intérieur d’une éthique de la libération, de ne pas tomber dans des formes de réponses à une violence qui se situeraient au même niveau que l’agression impérialiste et que l’exploitation capitaliste. Comme l’écrivait déjà Georges Labica dans son Dictionnaire critique du marxisme : « La violence n’est pas un concept. Elle est une pratique inhérente aux rapports sociaux (...). Le rapport entre Robinson Crusoé et Vendredi en est le symbole désormais classique pour les marxistes. » On sait par ailleurs aujourd’hui que les positions de Marx par rapport à la violence et à la guerre ont évolué au cours de l’histoire. Dans un premier temps, lui et Engels ayant mis l’accent sur la violence inhérente à l’oppression du prolétariat par la bourgeoisie, ont considéré que la guerre pouvait être « accoucheuse de révolution ». Ce n’est qu’après l’expérience de la Commune française et le massacre des Fédérés que l’un et l’autre, estimant que la guerre de 1870 avait coûté trop cher en vies humaines au mouvement ouvrier, ont opté pour une voie démocratique et pacifique de passage au socialisme. Nouvelle possibilité ou utopie ? Toute la question est là. Ayant fait, avec le stalinisme, la terrible expérience de moyens qui ont contredit la finalité que s’assigne le communisme, les communistes du troisième millénaire se trouvent là devant un débat qui semble « incontournable » à l’auteur de ces lignes. Faut-il rejeter, au nom d’un jeune Marx éternisé, l’éventualité d’un dépassement possible de cette contradiction entre violence capitaliste et non-violence ? Il faut pour cela avoir en mémoire la demi-douzaine de volte-face de Lénine dans la seule période du 27 février au 25 octobre 1917. En moins de huit mois, le théoricien de la révolution bolchevique change plusieurs fois d’avis sur la question de savoir si la révolution socialiste en Russie doit être pacifique ou non. Ne resterait-il qu’une chance sur cent, pense Lénine, il faudrait la tenter. Comment mieux reconnaître le pacifisme foncier du mouvement ouvrier ?

C’est de plus méconnaître la pensée de Gandhi que d’assimiler sa non-violence à une sorte de laisser-faire ou de lâcheté. Ce dernier n’écrivait-il pas à propos de « l’emprise de la doctrine de l’épée sur la majorité de l’humanité » à son époque : « Je crois que s’il fallait un jour choisir entre la lâcheté et la violence, je conseillerais la violence (...). En Inde, il est possible que nous ne tardions pas à comprendre que cent mille Anglais ne doivent pas faire peur à trois cents millions d’êtres humains. » Et de recommander, au nom de cette non-violence intrinsèque à laquelle aspirent les peuples, de recourir au renoncement aux médailles, au non-paiement des amendes, des impôts, au boycott des tribunaux, des écoles et des produits de l’empire britannique, au « boycott social » raisonné, c’est-à-dire à la non-coopération avec le colonisateur, à la désobéissance civile, et enfin aux grèves de soutien. Ce qui a permis de vaincre l’apartheid et sa violence en Afrique du Sud, n’est-ce pas une certaine forme de non-violence choisie par une alliance politique qui comprenait aussi les communistes ? On pourrait encore ajouter qu’il n’est pas dépourvu de signification que le mouvement d’émancipation des femmes ait souvent enraciné ses actions dans des pratiques non violentes. C’est précisément avec cette sensibilité qu’Hannah Arendt souligne que les douleurs de l’accouchement ne sont pas la cause de la naissance.

La violence, pour les fondateurs du marxisme, n’était qu’un élément secondaire. Cela n’a pas empêché la diffusion d’un stéréotype dominant du communisme sanguinaire bien avant les tragédies du XXe siècle. Peut-on aujourd’hui ne pas tenir compte de l’aspiration de masse à la non-violence malgré la barbarie d’un capitalisme désormais mondialisé ?

article paru dans l'Humanité, 19 octobre 2004