Le
bouddhisme : une
non-violence de l'intérieur
Par Jean-Paul
Ribes, journaliste, chroniqueur au magazine mensuel
L'actualité des religions.
L'ahimsa dans le
bouddhisme
La non-violence apparait
souvent comme une des qualités que l'on prête naturellement au
bouddhisme. Ceci est parfaitement justifié. Est-ce à dire que la
non-violence soit un des buts ou une pratique essentielle du bouddhisme
? La réponse est plus délicate.
Pour utiliser une image
très orientale, on pourrait dire que le bouddhisme est non-violent comme
la mer est mouillée ; c'est dans sa nature ! Évidemment nous ne sommes
guère plus avancés pour autant.
Si l'on veut s'approcher
d'un peu plus près des raisons qui, au sein du bouddhisme conduisent à
bannir l'usage de la violence, il faut commencer par évacuer une
confusion autour du mot sanscrit ahimsa, qui désigne une
attitude, un principe de vie rarement répandus dans l'Inde
pré-bouddhiste et traduit un peu sommairement par " non-violence ".
Étymologiquement le a privatif s'applique à la notion de nuisance, de
blessure ou d'interruption portée par la racine himsa. On peut
donc bien sûr rapprocher le sens du mot ahimsa de celui,
originel, du terme non-violence. Ceci est moins pertinent si on limite
le concept de non-violence à une méthode de lutte politique visant à
obtenir tel ou tel résultat ou a résoudre un conflit sans l'usage de la
force ouverte.
Intégré au vocabulaire
bouddhique, l'ahimsa engage en effet très largement dans
l'abstention de toute intention de nuire à autrui et à soi-même, fut-ce
en intention ou en parole. Ainsi le mensonge, la calomnie ou la
manipulation (la propagande) constituent des actes négatifs tout aussi
préjudiciables, parfois plus, qu'une empoignade ou qu'une fessée.
De surcroît, cette
non-nuisance ne se limite pas aux humains. Elle englobe tous les êtres
sensibles (animaux), leur environnement terrestre et l'espace même. "
Rien, comme le souligne John Snelling, n'est placé hors de la
sphère de notre responsabilité morale. " La notion
d'ahimsa induit donc celle d'un comportement " juste ", que les
bouddhistes appellent " le Noble Sentier Octuple " : car il se
compose de huit préceptes à respecter : la compréhension juste et la
pensée juste qui constituent la sagesse (prajna), la parole
juste, l'action juste et les moyens d'existence justes, qui constituent
la moralité (sila), l'effort juste, l'attention juste et la
concentration juste, qui constituent la méditation (dhyana).
L'ahimsa
bouddhique doit donc être renvoyée à un processus d'ensemble, tourné
vers la compréhension de la nature ultime des choses et de notre propre
esprit. Cette quête a pour point de départ la prise en compte d'un
symptôme révélateur, en ce qui nous concerne, doukkha, la
souffrance.
C'est aussi le point de
départ de l'enseignement du Bouddha.
Ce que nous savons, par
la légende incluse dans l'histoire indienne du Bouddha Shakyamouni, nous
montre un être humain qui, mal-ré une éducation très préservée des maux
de ce monde, et peut-être à cause d'elle, ne se résout pas à accepter
sans réagir le choc ressenti face à la révélation de la souffrance de la
naissance, de la maladie, de la vieillesse et de la mort. Ce qui est
identifié comme souffrance doit bien avoir une cause ? Il la recherche.
Et la trouve, dans cette ignorance qui nous fait nous attacher à des
formes illusoires, à des phénomènes conditionnés, générateurs de
plaisirs provisoires et de douleurs durables.
La croyance en un soi
permanent, cet ego qui nous est si cher, est l'une de ces illusions les
plus " coûteuses ", qui nous entraîne dans la répétition ad infinitum
de nos aventures prévisibles, le samsara, cycle des
existences conditionnées. Pourquoi ne pas chercher à s'en libérer ?
Déconstruire les idées
reçues, dissiper les voiles, les à peu près , les répétitions flemmardes
et conformistes : le programme est en définitive assez proche de celui
d'un chercheur scientifique.
Voilà le grand dessein du
Bouddha. Il s'attelle à le réaliser, au prix de longues réflexions et
d'un pari fou : " Je ne sortirai de ma méditation qu'une fois
la solution trouvée ! "
Cet ordre du monde, des
poisons et des vertus qui l'habitent, la nature de l'esprit qui nous
permet de percevoir et de modifier notre être au monde, la méthode à
suivre pour parvenir à l'Éveil - ainsi nomme-t-il ce grand choc
révolutionnaire dont nous possédons tous le potentiel - tout cela lui
apparaît, dans la lumière, comme une formidable découverte, intuitive et
raisonnée.
Il serait trop long de
décrire dans son ensemble l'architecture de cette découverte et la
multitude de ses projections. Arrêtons-nous sur ces facteurs
obscurcissants, les Kleshas, au nombre de 84 000 selon la
tradition, qui ralentissent, perturbent notre chemin vers l'Éveil en
nous noyant sous des émotions négatives, elles-mêmes génératrices
d'actes dont nous sommes comptables (on entend par là aussi bien les
pensées que les paroles et les actions), ce fameux Karma.
Si le désir-attachement
est ainsi à la source de bien des comportements nuisibles à nous-mêmes
comme aux autres (indigestions ou assassinats!), il est un autre poison
encore plus grotesque dans son expression et qui peut nous mener aux
pires des actes - donner la mort ou torturer - il s'agit de la haine
inspiratrice de la colère. Bien entendu elles découlent tout droit de
cette illusion de l'ego, et de sa protection qui justifie tout. Il est
ainsi dit qu'un seul instant de colère haineuse peut anéantir une vie
entière d'actions généreuses !
Mais que l'on se rassure,
à chaque poison il existe son antidote. Ici l'antidote principale sera
de s'exercer à la pratique de la patience.
Les trois véhicules
Avant d'aller plus loin,
une précision. En tant que corpus historique, daté, le bouddhisme ne
pouvait échapper à l'évolution des mentalités, aux interprétations, à la
constitution d'écoles de pensées et de pratiques. Ces " véhicules "
ou Yanas, sont au nombre de trois. Chacun tisse à sa manière, selon
ses textes, sa voie d'approche de l'Éveil. Plutôt que de les considérer
comme contradictoires, il est enrichissant de les regarder comme
complémentaires, par l'accent que chacun donne à des pratiques
essentielles.
Le plus ancien, appelé de
façon un peu réductrice Petit Véhicule ou Hinayana est
aujourd'hui vivant dans la seule sous-école qui demeure, le Théravada,
chemin des Anciens. Véhicule des Ahrat, êtres accomplis, on
le dit aussi celui de ceux qui recherchent l'Éveil pour eux-mêmes. Ici
la pratique du non-attachement et de la morale (sila)
prédominent. Comment mieux les pratiquer qu'au sein de la communauté
monastique, respectueuse d'une stricte discipline ? Le Vinaya,
composé de plus de 270 voeux ou engagements. La non-violence y est "
ritualisée " par la règle, avec la mendicité quotidienne, la récitation
des soutras et plus généralement l'abstention de tous les gestes "
mondains " susceptibles d'entacher la pureté du futur arhat. Accusées
parfois de cléricalisme (les moines faisaient la paix pendant que les
laïcs faisaient la guerre), d'être indifférentes à la " souffrance
sociale ", voire aux injustices, c'est pourtant du sein des écoles
Théravadines que sont nés les courants contestataires et encacés comme
l'INEB dont la figure de proue est le Thaïlandais Sulak Siravasta.
Né au tournant de notre
ère - est-il dans sa gestation antérieur au Christ ? - le Mahayana,
qui se baptise lui-même grand véhicule, met au centre de sa pratique
l'union de la sacesse et de la compassion, incarnée par la démarche
exemplaire d'un personnage qu'il s'agit de faire naître en nous, le
bodhisattva, héros de l'éveil, qui conditionne sa propre libération
à celle de tous les êtres.
Enfin, du Mahayana
est issu le Vajrayatia, véhicule de diamant, qui se propose
d'utiliser toutes les énergies, toutes les forces de la réalité
relative, mais en les transcendant, en les " retournant " pour obtenir
la libération de tous les êtres. Si les pratiques tantriques secrètes,
qualifiées parfois de " magiques ", sont réservées à des personnages
particulièrement évolués, le véhicule des tantras se distingue plutôt
des autres véhicules par l'empreinte forte que lui a donné son
implantation au Tibet. Ainsi son riche symbolisme, ses rituels
transmettent-ils, le message visuel, à travers les " divinités
courroucées ", qu'il est possible et même nécessaire de transformer ses
peurs et ses névroses en instrument de paix. L'image de Manjoushri,
le " doux glorieux " brandissant une épée affilée, ne doit pas
convertir les adeptes à l'usage des armes de combat. Destiné à trancher
le voile de l'ignorance, ce sabre nous rappelle que se détacher de
l'illusion, donc de la souffrance, exige force , détermination et
parfois la capacité d'affronter une certaine douleur. D'autres
méditations ritualisées, comme celle de l'offrande du corps aux esprits
avides, nous font explorer avec beaucoup de réalisme la compassion
agissante, unie à la sagesse.
Pour ce qui nous occupe,
à savoir l'entraînement à une pratique permanente de la non-violence,
dans la vie de tout les jours, nous nous référerons plus volontiers aux
enseignements du Mahayana., en soulignant toutefois la base
commune aux trois véhicules. Cette communauté se traduit par exemple
dans la méditation de Samatha/Vipassana, c'est-à-dire le travail
régulier et constant pour générer l'esprit calme, neuf, pur et
transparent qui, " comme à travers l'eau au repos ", peut exercer sa
claire vision.
La non-violence est
liée à l’éveil
Illustré par le
personnage du bodhisattva, la pratique imahayaniste de la non-violence
fait partie intégrante de ce que l'on appelle " la production de
l'esprit d'Éveil ". De quoi s'agit-il ? D'entamer une révolution assez
radicale, puisqu'elle doit conduire à se détacher progressivement de
l'essentiel de nos idées reçues, concernant notamment notre propre
personne et, dans le même temps, de se mettre en permanence au service
du bonheur de tous les êtres. Un bonheur qui ne se limite pas à ses
aspects matériels, sociaux ou politiques, quoiqu'il en tienne compte,
mais qui réside essentiellement dans un épanouissement spirituel. Il ne
s'agit pas non plus de la promesse d'un " paradis " à venir (quoique
cette notion puisse exister dans certaines écoles, comme l'Amidisme, qui
s'en remet au " sauveur " Amithaba) mais d'une expérience
immédiate. Cet " entraînement ", qui se trouve fort bien décrit dans
l'ouvrage de Shantideva, Vivre en héros pour l'éveil, va
s'appuyer essentiellement sur l'apprentissage des quatre vertus dites "
incommensurables " que sont l'amour, la compassion, la joie et
l'équanimité. L'équanimité, c'est-à-dire l'égalité d'esprit qui permet
de se défaire de l'excès de croyance en une opinion et d'exercer un
contrôle naturel sur 'nos émotions peut, dans une certaine mesure, être
comparée à une non-violence de l'esprit. Pour en donner un exemple, face
à la souffrance (de soi-même ou d'un autre), s'abandonner à
l'indignation risque d'être tout à fait inefficace. Un peu comme un
médecin qui se mettrait en colère ou fondrait en larmes devant une
rougeole. Il en est de même avec les personnes: considérer un adversaire
comme son ennemi, le ha:ir " à mort ", c'est s'engager dans une voie
sans issue. Il faut donc apprendre à " inverser la vapeur " ; nous
verrons que c'est l'objet d'exercices très concrets comme la pratique de
tonglen, donner et recevoir.
" Mode d'emploi " des
quatre incommensurables, les six " vertus transcendantes " vont être en
quelque sorte des guide pratiques pour les différentes situations de
notre vie. Le mot sanscrit qui les désigne est paramitas. Para
signifie " autre rive, " au-delà de, et mita indique le sujet en
mouvement. Ce sont donc en réalité des activités transcendantes qui
permettent d'aller au-delà. On les dit transcendantes parce
qu'apprendre, méditer ou appliquer les paramitas c'est " être
" paramita, faire un, arriver à une spontanéité impersonnelle, qui
transcende tout impératif moral ou religieux, qui ne relève d'aucun
commandement, pur fruit du moment présent, pure expression de Karuna,
le coeur noble (ou le coeur courageux), mot qui désigne également la
compassion.
Les paramitas sont
au nombre de six : la générosité qui s'exprime par le don (dana),
l'éthique/discipline (sila), la patience (khsanti),
l'énergie/diligence (virya), la concentration (dhyana) et
la sagesse (prajna). La sixième, la sagesse, concentre et inspire
les cinq autres. Chacune pourrait donner lieu a de longs développements.
Ainsi dana comprend, bien
sûr, le don matériel, qui peut inclure le don de sa propre vie, de son
propre corps, mais elle comprend aussi le don spirituel. Donner
l'enseignement, transmettre le Dharma (enseignement) ne peut
cependant prétendre à l'efficacité que si l'on a soi-même reçu la
transmission, fait l'expérience, obtenu la capacité, comme on peut
l'exiger de tout pédagogue. Enfin, troisième forme de don, celui de la
non-peur, qui consiste à donner un refuge matériel et moral à ceux qui
n'en ont pas, à leur transmettre un peu de la sécurité ou du courage que
l'on a pu acquérir. Cela inclut de venir en aide aux animaux qui
souffrent, de les nourrir, de protéger leur vie. Mais, comme nous le
mentionnions plus haut, la paramita qui a sans doute la plus
grande pertinence en matière de pratique de la non-violence est celle
qui s'intitule Kshanti, la patience.
Il faut l'entendre dans
ses différentes dimensions.
Antidote à la haine et à
la colère, elle mobilise l'endurance équanime. Ce qui veut dire la
capacité de supporter les misères que l'on nous fait, les insultes, les
médisances, voire les coups, sans entretenir d'esprit de vengeance. Mais
en conservant à l'esprit son calme et sa liberté, nous nous mettons
également en position de saisir l'intelligence d'une situation,
d'évoluer en quelque sorte parmi les lignes de défense de l'adversaire,
de comprendre profondément les raisons qui le poussent à se comporter
ainsi.
Le but n'est pas, alors,
d'en profiter pour l'écraser, le faire souffrir, mais au contraire
d'intervenir pour le soulager de sa souffrance, à l'origine de son
comportement agressif. On voit l'ampleur du chemin à parcourir ! C'est
pourquoi Kshanti va devoir s'appuyer sur Virya, le
courage, l'énergie diligente, qui nous aide à renforcer notre
motivation. Ellemême se revigore en pratiquant dhyana, la
concentration., rappel de l'imperrnanence, du lâcher prise, de la
lucidité.
Jetsun Milarepa a dressé
cet abrégé qui est aussi le programme de la pratique des paramitas :
Quand on n’a plus le
concept d’un moi,
Il n’est pas d’autre générosité.
Quand on a rejeté toute hypocrisie,
Il n’est pas d’autre discipline.
Quand on a dépassé la peur du vrai sens,
Il n’est pas d’autre patience.
Quand on ne se sépare plus de la pratique,
Il n’est pas d’autre courage.
Quand on reste toujours dans l’état d’esprit inaltéré,
Il n’est pas d’autre concentration.
Une fois réalisé le mode d’être,
Il n’est pas d’autre connaissance.
Quand tout ce qu’on fait est Dharma,
Il n’est pas d’autres moyens.
Quand on a vaincu les quatre démons,
Il n’est d’autre force.
Quand on a accompli le double but,
Il n’est pas d’autre prière.
Quand on a reconnu le défaut caché des émotions,
Il n’est pas d’autre sagesse.
Regards sur les
exercices bouddhistes
Si ce programme, dans sa
radicalité, peut paraître encore un peu abstrait, il ne faut pas oublier
que chaque tradition, chaque école du bouddhisme a su développer, en
fonction de son contexte culturel, des exercices spécifiques permettant
de le mettre en oeuvre. Ainsi la pratique de tonglen, donner et
recevoir, favorise-t-elle, dans le bouddhisme tibétain, cet entraînement
à la patience et à la bienveillance.
Cela commence très
simplement par une attention, courante dans toutes les méditations, à sa
propre respiration. Mais ici, on va en inverser, symboliquement, le sens
ordinaire. Inspirer, ce n'est pas prendre le bon air mais au contraire
recevoir en soi pollutions, impuretés, malheurs. Expirer en revanche,
c'est restituer un air nettoyé, limpide, parfumé.
Plus généralement
tonglen propose de partager et d'offrir tout ce qui est bon et de
garder pour soi la plus grosse part possible de ce qui ne va pas, de ce
qui est pénible à supporter. Mais comme il ne s'agit surtout pas de
sombrer dans le masochisme ou la délectation morose, on ne se chargera
que progressivement, au fur et a mesure du développement de notre coeur
et de notre courage, à la manière d'un haltérophile qui augmente gramme
après gramme les poids qu'il soulève.
Les exercices, qui en
aucun cas ne doivent tourner au fantasme ou à l'obsession, vont nous
conduire de plus en plus près de situations réelles, donner du corps à
l'entraînement. Ce sont des scènes de la vie quotidienne, avec la peine
qu'elles nous inspirent, que nous allons avaler à grandes goulées.
Surtout ne pas fuir, ne
pas se planquer. Au début , c'est la souffrance d'un parent, d'un ami
que nous allons intérioriser. Ensuite nous étendrons notre sympathie à
des gens que nous ne connaissons pas, des gens vus dans la rue ou à la
télévision. Puis on ira encore un peu plus loin. Son ennemi, celui ou
celle qui représente jusqu'à la caricature ce qui nous répugne ou ce qui
nous effraie, on va essayer de faire tonglen en sa compagnie. En
inspirant à la fois nos peurs et les siennes, nous allons tenter de les
absorber. Cela sera peut-être insupportable au début, alors en expirant
on s'emploiera, par nos offrandes, à les amadouer. Puis on recommence,
générant à chaque fois un peu plus de bien-être, un peu plus de paix.
Si tonglen
requiert au départ une attention privilégiée, un moment spécifique dans
notre vie débordante d'activité, il n'est pas impossible par la suite de
s'entraîner à tonglen dans toutes les circonstances de notre vie.
Ouvrir la fenêtre et voir le temps qu'il fait, en faire l'offrande, si
le soleil brille et que nous l'apprécions, c'est tonglen ;
jeûner, avaler un sandwich ou faire un repas gastronomique, c'est
tonglen.
C'est en définitive dans
notre rapport sain, bienveillant, clairvoyant et heureux avec le reste
du monde que tonglen prend tout son sens.
La non-violence
résulte d'une pratique
Il est clair que si nous
sommes devenus aptes à supporter lune certaine douleur, émotionnelle
aussi bien que physique, et en échange à trouver vraiment de la joie,
une joie sensible mais sereine à pratiquer la bienveillance, alors nous
sommes évidemment capables de pratiquer ahimsa, l'altruisme
non-violent, d'une manière naturelle.
L'ensemble de ces
entraînements sont décrits dans de nombreux classiques du bouddhisme
Mahayana, comme le Bhodisattvachaiyatvatara de Shantidéva, déjà
cité, mais aussi les trente sept pratiques du bodhisattva ou les
cinquante et un slogans datisha. Mais attention, la simple
lecture ne suffit pas !
D'ailleurs, sans l'aide
d'un instructeur compétent, ces guides risquent de paraître aussi
ennuyeux et abstraits qu'un manuel d'instruction militaire décrivant le
parcours du combattant. Aucun intérêt !
Le bouddhisme, en effet,
ressemble à de l'eau tiède si l'on se limite à le considérer comme
l'exposé d'une philosophie ou d'une religion. Il devient en revanche un
formidable terrain d'aventure, dès qu'on en fait une pratique, contrôlée
par la méditation, l'étude et la transmission. N'en est-il pas de même
de la paix et de la non-violence?
C'est quand on s'y
engage, quand on plonce dedans, que les aspects un peu ternes,
gentillets, voire gnangnans, sous lesquels on les considère volontiers,
s'évanouissent.
Une culture de la paix et
de la non-violence ne se crée ni ne s'acquiert en un jour. Le
bouddhisme, s'il a réussi, dans son ensemble, à maintenir les éléments
d'une telle culture et à les régénérer périodiquement, a connu lui aussi
ses échecs et ses faces obscures, ses régimes tyranniques, ses collabos,
ses moines habiles à justifier des massacres.
Le message demeure
néanmoins, et comme le conte ici la parabole de la page 15, si être
la paix peut parfois arrêter la guerre, il arrive également que l'on
(le Bouddha lui-même !) y échoue. Faut-il pour autant renoncer à garder
en soi et à générer l'esprit de paix ?
Pour un bouddhiste, en
effet, l'ahimsa , répétons-le, n'est pas seulement une méthode
que l'on utilise ou un chemin que l'on expérimente. C'est également et
surtout un état que l'on obtient, que l'on pratique et que l'on partage.