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La contestation
anti-CPE : l’émergence d’une nouvelle radicalité ?
Alain REFALO
Président du Centre de
ressources sur la non-violence de Midi-Pyrénées
article publié dans la
revue Alternatives Non Violentes n° 139, 2ème trimestre 2006
En
février, mars et avril, la France a vécu au rythme du mouvement contre le
Contrat Premier Embauche. Le CPE, considéré comme le symbole de la
précarité sociale imposée par l’idéologie libérale, a été le catalyseur
d’une mobilisation sans précédent depuis plusieurs décennies. Etudiants,
lycéens, salariés, dans une unité exemplaire, ont construit un mouvement
de masse totalement inédit sous la 5ème République. Ce
mouvement a atteint son objectif, le retrait du CPE, et fait plier un
gouvernement qui pensait pouvoir imposer cette « réforme » à la société
malgré la contestation.
Un
objectif précis, une mobilisation crescendo
Ce
mouvement a fait l’unité sur un objectif martelé jusqu’au bout : le
retrait, l’abrogation du CPE. Bien que d’autres revendications aient pu
émerger ici ou là et que d’autres questions liées à la précarité
économique et sociale soient apparues dans les débats et les
manifestations, ce qui a fait la force du mouvement, c’est de rester
centré sur un objectif « clair, précis, limité et possible ». La loi sur
l’égalité des chances était contestée, mais les manifestants se sont
retrouvés sur un seul mot d’ordre, le retrait de son article 8 instituant
le CPE. Ce fut le levier, le « sel » qui a fédéré et uni toute la
contestation jusqu’à la satisfaction de la revendication.
Véritable révolte contre la précarité, ce mouvement a su trouver les mots
justes pour sensibiliser l’opinion publique et la faire basculer du côté
des manifestants. Le sigle CPE a ainsi été l’objet de nombreux
détournements de sens au point que certains journaux et site internet en
faisaient la liste chaque jour : « Contrat Première Embrouille »,
« Contrat Premier Esclavage », etc. D’emblée, l’humour s’est imposé comme
une arme médiatique redoutable pour tourner en dérision ce contrat
« scélérat ». Et le pouvoir s’est trouvé fort dépourvu pour expliquer sa
« réforme » censée favoriser l’emploi des jeunes. La prise de conscience
que ce contrat sortait des normes établies par le droit du travail
(licenciement sans justification, période d’essai de 2 ans…) a permis à
une large majorité de prendre fait et cause pour les manifestants.
Ce
mouvement impulsé par la jeunesse s’est d’emblée inscrit dans la durée. Et
il s’est donné les moyens de durer face à l’intransigeance affichée par le
gouvernement. La mobilisation est en effet allée crescendo, franchissant
avec succès toutes les étapes fixées par les organisations syndicales :
actions festives de sensibilisation, manifestations étudiantes, blocages
des universités, puis des lycées, manifestations de masse avec les
salariés, grèves dans le secteur public et le secteur privé, actions
directes d’obstruction, de blocage et d’occupation. Ce plan de bataille,
digne des meilleurs manuels de stratégie de l’action non-violente, a
visiblement tenu compte des échecs des mobilisations précédentes ; c’est
ainsi que ce mouvement, par sa détermination et sa fermeté (pas de
négociations sans retrait du CPE), a réussi à créer un réel rapport de
forces avec le pouvoir.
Un
mouvement pacifique
Ce
mouvement s’est d’emblée affiché comme pacifique, voire explicitement
« non-violent » dans certaines villes ou certaines universités. A
Poitiers, les étudiants qui ont occupé la gare SNCF ont clairement affiché
leur volonté de non-violence face aux CRS, en scandant, les bras en l’air,
« étudiants non-violents ». Après avoir annoncé publiquement que des
voitures seraient incendiées devant la Préfecture, ils ont brûlé des
voitures miniatures en carton (les « sarkozynettes » et les « villepinettes »),
transformant ainsi le symbole négatif des violences urbaines de novembre
en une action humoristique surprenante. De nombreuses autres actions
spécifiquement non-violentes ont été organisées dans les villes de
Province assurant une visibilité médiatique permanente de la contestation.
Très souvent, les étudiants ont mis
rieurs de leur côté face à un pouvoir incapable d’humour et qui fut
largement tourné en dérision pendant plus de deux mois.
Cependant, ce qui fut le plus frappant dans cette lutte, c’est l’émergence
d’une radicalité positive dans l’action qui ne s’était encore jamais vue
dans un mouvement social de cette ampleur. De nombreux jeunes ont compris
intuitivement que radicaliser l’action face à la surdité du mouvement ne
signifiait pas injecter de la violence dans les actions, mais au contraire
développer des actions ciblées, spectaculaires, illégales et
non-violentes. Généralement bien préparées, plusieurs d’entre elles ont
fait la une des médias locaux. Elles comportaient de vrais risques de
répression et il faut reconnaître que ce risque a été plutôt bien assumé
dans l’ensemble. Une génération a expérimenté l’action directe
non-violente dans la rue et a affronté la répression parfois sévère des
forces de l’ordre. Il s’agit là, selon nous, d’un fait majeur dont
l’avenir nous dira s’il inaugure une nouvelle période des mouvements
contestataires en France. La liste est impressionnante de ces actions
directes publiques que toutes les grandes villes de France ont connu quasi
quotidiennement pendant plusieurs semaines :
Actions à répétition de blocage de la circulation ou de barrages filtrants
dans les centres villes ou à l’entrée d’autoroutes, nombreuses occupations
de gares et sit-in sur les voies ferrées empêchant le départ de trains,
blocages de dépôts de bus ou de centres de tris postaux, opérations péages
gratuits, invasions de plateaux de télévision, multiplications
d’occupations de lieux symboliques du pouvoir politique, économique ou
administratif (siège de l’UMP à Bordeaux, siège du MEDEF à Montpellier et
Avignon, l’ENA à Strasbourg, Sous Préfecture et Hôtel des impôts à Brest,
Direction départementale du travail, de
l'emploi et de la formation professionnelle à Toulouse, Direction
régionale des affaires culturelles (Drac) à Nantes, la zone industrielle
du port de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), l’accès à l’aéroport d’Orly),
concert nocturne de casseroles et de sifflets (Toulouse), défilés
« sauvages » à Paris, blocage spectaculaire d’un convoi de tronçons de
l’A380 près de Blagnac. N’hésitons pas à le dire, jamais un mouvement
social n’avait engendré autant d’actions directes non-violentes sur
l’ensemble du territoire !
La
répression et la violence
Le
pouvoir, comme toujours lorsqu’il se sent dépassé, n’a eu d’autres recours
que de tenter de discréditer et criminaliser le mouvement social. Il a
d’abord affirmé qu’il était minoritaire, voire manipulé. Ainsi,
le ministre de l’Education Nationale n’a eu de
cesse de minimiser le nombre d’universités bloquées en accusant les
syndicats étudiants de « mensonges ». Et le 29 mars, au lendemain de la
grande journée de mobilisation nationale, il déclarait que les
manifestations de mardi contre le CPE "étaient importantes, mais
certainement pas impressionnantes".
Ayant échoué à discréditer ce mouvement, le pouvoir a tenté le
pourrissement par la violence. Dans certaines fins de
manifestations, particulièrement à Paris, la police a laissé faire à
plusieurs reprises les « casseurs », espérant ternir l’image du mouvement
et retourner l’opinion publique. De plus, à plusieurs reprises, des
manifestations ont été violemment réprimées par la police alors qu’aucune
violence ou dégradation manifeste n’était commise par les manifestants.
Miser sur la peur de l’opinion fut d’ailleurs la dernière cartouche perdue
du pouvoir pour tenter de reprendre la main. Peur de la perte d’une année
universitaire, peur d’une jonction entre étudiants des villes et jeunes
des banlieues, peur des conséquences économiques, peur de la « chienlit »…
Les organisations étudiantes comme les syndicats ont su trouver les bonnes
réponses pour déjouer ces tentatives de manipulation et contenir les
actions violentes pendant les manifestations. Et le Ministre de
l’Intérieur a bien été obligé de faire la distinction entre manifestants
et casseurs, non sans arrière-pensée politique toutefois….
Cependant, face à l’inévitable répression policière, l’organisation du
mouvement a montré certaines limites qu’il ne faut pas sous estimer. Lors
de l’évacuation de la Sorbonne, le 12 mars, alors que le principe d’une
« défense active non-violente » avait été adoptée, les CRS positionnés sur
la place de la Sorbonne ont essuyé le jet de nombreux projectiles :
échelles en aluminium, extincteurs, bidons, chaises et livres. Le
ministre de l’Education Nationale en a d’ailleurs profité pour évoquer
opportunément un « tournant de la violence ».
La légitimité du recours à la violence a parfois trouvé un certain écho
dans une partie de la jeunesse. Trois jours après l’évacuation de la
Sorbonne, l'assemblée générale des étudiants anti-CPE refusait, à une
courte majorité, de condamner "la minorité qui avait utilisé la violence"
contre les CRS ou contre des biens. Plusieurs manifestations au Quartier
Latin ont souvent dégénéré dans des affrontements avec les forces de
l’ordre. Indéniablement, les « casseurs infiltrés » n’étaient pas les
seuls responsables de ces violences.
La province a également connu des manifestations qui sortaient clairement
du cadre de la « non-violence » : jets d’œufs et de fruits contre la
Préfecture à Perpignan, saccage par des étudiants et des lycéens du siège
de la fédération UMP de l'Hérault. Des dérapages incontestables se sont
produits durant ce mouvement, notamment à l’occasion des blocages
d’établissements scolaires. Plusieurs universités occupées pendant
plusieurs semaines ont également subi de graves dégradations. Il faut bien
admettre qu’une frange de l’extrême gauche étudiante, très présente dans
le mouvement, n’a pas encore fait le deuil de la soit disant « violence
révolutionnaire ». Il appartient désormais aux organisations syndicales
étudiantes d’ouvrir enfin le débat sur la violence et la non-violence, à
la lumière de cette lutte inédite, qui a montré toutes les potentialités
d’une action radicale sans violence.
Un
vrai rapport de forces
Ce
mouvement a finalement contraint le pouvoir à céder. Après les échecs des
mouvements sociaux précédents (retraites, intermittents, sécurité sociale,
éducation nationale), il s’agit d’une victoire symbolique importante.
Dominique de Villepin, après avoir piétiné ses engagements sur la
concertation sociale, a cru qu’il pouvait maintenir son projet en passant
outre la mobilisation sociale. Il n’a pas compris que ce mouvement ne
ressemblait pas aux autres, essentiellement par l’exceptionnelle unité
étudiants–salariés, la mobilisation de masse, la détermination des
manifestants et enfin la multiplication des actions d’obstruction. Tel un
symbole qui retrouvait une nouvelle résonance, mais que le pouvoir n’a pas
entendu, un mot revenait pourtant comme un leitmotiv dans les
manifestations, un mot qui n’avait pas été scandé de cette façon depuis
bien longtemps et qui en disait long sur l’état d’esprit de la jeunesse :
« RESISTANCE ! »…
La
radicalisation du mouvement s’est particulièrement ressentie après la
journée du 4 avril où à nouveau près de trois millions de manifestants
sont descendus dans la rue, quelques jours après l’intervention télévisée
du Président de la République. Dès le lendemain, de nombreuses actions de
blocages de routes et de centres de tri postaux, (comme à Rennes où le
personnel s’est mis spontanément en grève en solidarité avec les
anti-CPE), des manifestations et sit-in devant des commissariats et des
prisons (pour protester contre la répression et les arrestations) se sont
rapidement organisés. Parmi les nombreuses initiatives spectaculaires, on
remarquera particulièrement l’organisation d’un « village social » sur la
place centrale de Lille, l’irruption de manifestants-coureurs durant le
marathon de Paris le 9 avril avec le slogan « Courir pour l’emploi, on
n’est pas fatigué », l’occupation le 10 avril
de la capitainerie du port de Port-de-Bouc (Bouches-du-Rhône) par des
militants CGT. Il n’est pas impossible que la multiplication de ces
actions radicales et non-violentes aient pu convaincre le gouvernement
qu’il était temps d’en finir pour éviter que la situation ne devienne
totalement incontrôlable.
Il est probable que si le gouvernement n’avait pas cédé, la lutte aurait
encore pu davantage se radicaliser avec tous les risques possibles de
dérapage dans la violence. Dans certaines villes, l’exaspération était
d’ailleurs palpable chez les automobilistes et les parents d’élèves des
lycées bloqués. Malgré le soutien de l’opinion publique, les blocages à
répétition de certaines artères ou d’établissement scolaires n’ont pas
toujours été bien compris et bien vécus. Il convient de s’interroger, dans
la perspective d’une stratégie d’action non-violente, sur l’opportunité de
certaines de ces actions de blocages, parfois bien éloignées de l’objet du
conflit, et qui sont perçues comme des « prises d’otages », même par ceux
qui contestent la loi incriminée.
Concluons provisoirement. Cette mobilisation de la jeunesse contre la
précarité sociale, et nous faisons l’hypothèse qu’il ne s’agit que d’une
première « bataille », est un signe incontestable de vitalité
démocratique. Une génération est entrée en résistance pour défendre tout
simplement le droit à un avenir moins pire que ceux de leur parents dans
une société de plus en plus inégalitaire. La jeunesse, dans une
combativité positive surprenante, a affirmé qu’elle ne voulait plus être
la victime passive des injustices sociales. Elle a expérimenté une forme
d’action directe qui secoue les classiques de la mobilisation syndicale.
Gageons que ce mouvement laissera des traces profondes dans la conscience
collective et qu’il a semé suffisamment de graines pour que très vite
fleurissent de nouveaux printemps de la « radicalité constructive ». |