Peut-on parler de " culture de la non-violence " ?
recherches
sémantiques
par Bernard
Quelquejeu, Professeur d'éthique philosophique à l'Institut
Catholique de Paris, directeur de la revue des sciences philosophiques
et théologiques, Paris, Vrin.
1 - Sémantique du
mot " culture "
Il n'est pas inutile de
commencer par se rappeler que la " culture " désigne originairement la
culture du sol, c'est-à-dire la manière de le travailler et de lui
donner les soins afin qu'il soit fécond et qu'il fournisse de bons
produits. On n'oubliera donc pas que l'agriculture a constitué une des
activités dominantes de l'humanité pendant des millénaires et jusqu'à
une époque très récente.
1) Assez vite cependant,
le mot " culture ", par extension analogique, a signifié, en français,
en tant que substantif tiré du verbe actif " cultiver ", l'acte
d'obtenir un développement acquis par la pratique d'un exercice ou d'un
entrainement réfléchi et finalisé. Ainsi parlera-t-on de " culture
physique ", de " culture artistique ", etc. Je vous propose donc
d'appeler " culture " au sens un l'acte de se cultiver,
c'est-à-dire d'acquérir un développement de certaines facultés ou
virtualités, du corps, de l'esprit ou de la personne tout entière.
Ainsi, dans ce sens un, la culture désigne ce développement
lui-même, et aussi, par extension toute naturelle dont on a
d'innombrables exemples, le résultat de ce développement. Une culture
artistique signifiera donc, d'abord, le développement des facultés
artistiques, et en un sens plus large, le résultat de ce développement :
on acquiert une culture artistique par un apprentissage approprié, et,
au terme, on possède une culture artistique en tant que résultat de cet
apprentissage.
Deux remarques avant de
passer aux autres sens, dérivés, du mot culture. D'abord une brève
information historique. " Culture ", suivi d'un complément (comme dans
culture de la mémoire, culture de l'imagination) et le verbe " cultiver
" pris au même sens, se rencontrent dès le XVIème siècle, mais le mot
employé séparément ne semble pas avoir été usuel avant la fin du
XVIIIème siècle. Autre remarque, d'un tout autre ordre : le mot "
culture " a le plus souvent une connotation positive et élogieuse : on
sous-entend que la culture dont il s'agit est un développement jugé
selon une appréciation positive. L'entraînement spécialisé d'un cycliste
ou d'un haltérophile n'est pas désigné comme de la culture physique. Il
arrive cependant parfois que la culture ainsi désignée soit considérée
comme trop partielle ou mutilante, et comme telle, objet d'un jugement
défavorable : par exemple dans l'expression " une culture purement
livresque ". Je remarque cependant que la dépréciation a besoin d'être
explicitement soulignée, comme ici par l'adverbe "purement", pour
corriger ou annuler la connotation positive que possède naturellement le
mot " culture ".
2) Un sens voisin, que je
vous propose, par convention et pour que nous nous entendions, d'appeler
le sens deux, est le résultat d'un processus de
généralisation. La " culture " désigne le caractère d'une
personne instruite et qui a acquis un ensemble de savoirs et de
savoir-faire qui lui ont permis de développer son sens critique, son
goût et son jugement. J'ajoute immédiatement que, comme dans le sens
un, la culture désigne aussi bien la qualité d'une personne
cultivée que l'éducation qui a pour effet de produire ce
caractère. Je crois que l'on peut affirmer que cette acception de la
culture est la conception traditionnelle et universitaire française :
c'est surtout à la qualité de l'esprit que l'on songe quand on
prononce le mot " culture ", à la force du sens critique, à la finesse
du goût, à l'équilibre du jugement.
J'ajoute ici aussi une
brève remarque au sujet de ce sens deux : ce sens est
extrêmement proche de ce qu'on appelle souvent la culture générale
(adjectif qui avoue clairement le processus de généralisation dont j'ai
parlé en passant du sens (un au sens deux). La
culture générale est ce que possède une personne qui s'est suffisamment
développée dans les domaines considérés comme nécessaires à tous, en
dehors des métiers, des savoir-faire professionnels et des
spécialisations.
3) Jusqu'ici, les choses
sont claires et cohérentes. Mais voici qu'il nous faut relever un
sens trois, qui est, lui aussi, irrécusable, même s'il est beaucoup
plus récent, et qu'il résulte de l'importation en français d'un sens
d'origine étrangère. L'anthropologie et la sociologie contemporaines,
allemande (le substantif allemand " Kultur ") et anglo-saxonne, en
particulier, donnent au mot " culture " un sens plus large encore, et
très voisin du mot " civilisation ". Elles désignent tout ce qui exprime
l'initiative et le génie humain, qu'il s'agisse des oeuvres de l'esprit
ou des oeuvres d'art, mais aussi des moeurs et des façons de vivre :
coutumes, institutions, usages divers, manières de sentir et de juger,
etc. En ce sens, la culture est opposée à la nature, comme l'acquis
s'oppose au donné, le volontaire à ce qui est subi ou spontanément
fourni par l'instinct ou la constitution biologique. LA culture est
l'ensemble des caractères communs aux civilisations jugées les plus
hautes, c'est-à-dire pratiquement celle de l'Europe et des pays qui
l'ont adoptée dans ses traits essentiels. La " culture ", au sens
trois, désigne celle des peuples civilisés, qui s'opposent aux
peuples sauvages ou barbares et se définit par la supériorité de leurs
techniques et de leur science, ainsi que par la caractère rationnel de
leur organisation sociale. Ainsi, dans ce sens trois, la culture désigne
l'ensemble des aspects intellectuels et spirituels d'une civilisation.
Deux remarques concernant
ce sens trois pour finir. D'abord, comme pour les sens un
et deux, le mot comporte en lui-même une connotation
appréciative, puisqu'il résulte de ce que créent l'initiative et le
génie humain, et qu'il s'oppose à la nature comme l'acquis s'oppose au
donné et le volontaire à l'instinctuel. Ensuite, la culture, presque
synonyme de civilisation, implique, dans une large mesure, l'idée que
l'humanité tend à devenir de plus en plus semblable dans ses différentes
parties : ce processus est, pour une large part, le résultat de
l'emprise croissante, quasi irrésistible, des savoirs rationnels et des
diverses techniques.
II) " Culture de la
violence " ? / " Culture de la non-violence " ?
Si telles sont les
significations du substantif " culture " en S français, est-il légitime
de parler d'une " culture de la violence " ? D'une " culture de la
non-violence " ? Il doit être clair que je me borne ici à des
suggestions personnelles, qui n'ont aucune prétention normative sont
donc soumises à discussion.
1) Au sens un, qui
connote une appréciation positive, il ne me paraît guère possible de
parler d'une culture de la violence, sauf à vouloir suggérer, compte
tenu de la connotation naturelle du terme " culture ", que certains
cultivent la violence en tant que développement des virtualités de leur
esprit ou de leur personne concrète. Cette suggestion contredit
directement nos conceptions de la violence comme ne pouvant jamais faire
l'objet d'une légitimation.
Au sens deux,
celui de la culture générale comme développant le sens critique, le goût
et le jugement, il y a une contradiction insurmontable à parler de
"culture de la violence".
L'utilisation du sens
trois me paraît plus délicate à arbitrer. Si l'on tient à l'usage le
plus fréquent, qui désigne par culture tout ce qui exprime le génie
humain, les oeuvres de l'esprit, mais aussi les coutumes, les moeurs,
les institutions, les échelles de valeurs en usage, les manières
inconscientes de sentir et de juger, avec le préjugé que la culture est
celle des civilisations les plus hautes, il ne me parait guère possible
de parler de culture de la violence. En revanche, si l'on adopte la
règle axiologique de l'anthropologie culturelle de ne porter aucun
jugement de valeur sur une culture donnée, préjugeant avec les
culturalistes que toutes les cultures sont des " îles" et se donnent à
constater sans jugement, peut-être pourra-t-on, à la limite, parler de "
culture " , de la violence " pour désigner tout ce qui, dans une
société - coutumes, institutions, préjugés, manières d'apprécier et de
sentir, représentations collectives, etc. - tend à favoriser chez le
citoyen le recours facile et spontané aux diverses formes de violence
pour résoudre les conflits que génère nécessairement la vie sociale.
Personnellement, je ne suis pas favorable à l'extension trop large du
mot culture, refusant de partager le préjugé qu'une culture s'offre
seulement à constat et non à un jugement éthique.
2) On ne rencontre
nullement les mêmes objections si l'on s'interroge sur l'expression "
culture de la non-violence ". Au sens un, la culture de la
non-violence désignera l'effort accompli sur soi-même pour acquérir ou
développer ses facultés du corps, de l'esprit, des connaissances, de la
volonté, de la mémoire, de l'imagination, etc. dans le sens de la
résolution non-violente des conflits de la vie personnelle et
interpersonnelle. Au sens deux, celui de la culture générale,
parler de " culture de la non-violence " suggère bien le caractère
global et général de la violence en tant qu'elle infiltre tous les
secteurs de l'existence individuelle et collective, et indique bien que
la non-violence est une véritable " culture ", c'est-à-dire un
développement du sens critique, du goût et du jugement. Enfin, je ne
vois aucune objection à parler de " culture de la non-violence " pour
désigner, au sens trois, le développement des savoirs, des lois,
des moeurs, des manières de vivre, des institutions sociales, des
échelles inconscientes de valeurs, bref de l'ethos collectif tout entier
dans sa profondeur, en vue de favoriser le recul de la violence sociale
et d'inscrire dans les pratiques vécues d'un peuple la gestion ou la
résolution non-violente des conflits.
Article publié dans Alternatives Non Violentes, n° 109