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   Le jeûne, action civique
 

 

 

 

Le Jeûne, action civique

par Jean-Baptiste Libouban
 

C’est Gandhi qui a fait du jeûne une action civique. Il s’en est servi, soit pour faire un retour profond sur lui-même avant d’engager une action d’envergure, soit pour s’opposer énergiquement à une injustice en jetant dans la balance le poids de sa vie, soit pour interpeller ses concitoyens pour qu’ils ne perdent pas courage et continuent la lutte.

Si les deuxième et troisième points sont d’actualité, le premier n’est pas moins présent pour que le plus essentiel en nous résonne avec force.

Alors, jeûne ou grève de la faim ?

Quand des hommes en privation de droit, en privation de liberté, de parole ou d’action, face à un « danger imminent », quand ces hommes se privent de manger, car ils n’ont plus d’autres recours pour se faire entendre, l’acte est le même, le cri est le même, qu’il soit appelé jeûne ou grève de la faim.

En France, depuis quelques années, il est devenu courant d’appeler « grève de la faim » un jeûne de pression sur les pouvoirs publics. Celui-ci est souvent de durée indéterminée, ce qui risque de mettre en danger la vie des jeûneurs. Il ne s’arrête que si la revendication posée par ceux-ci a fait l’objet d’une réponse suffisante à leurs yeux.

Les grèves de la faim les plus retentissantes de ces dernières années ont été menées en France par les sans-papiers qui demandaient leur régularisation, par les demandeurs d’asile ou de droit au logement.

Selon leurs convictions philosophiques ou spirituelles, certains emploieront le terme jeûne et d’autres grève de la faim. Il reste que c’est un cri, un appel poussé avec tout son être. C’est un signe de solidarité avec tous ceux qui dans leur corps souffrent de la faim. Avec tous ceux qui ont faim de justice par privation de droit, par détournement de la justice ou de la loi à des fins contraires au bien commun.

Quelques considérations pratiques (pour les débutants) :

Le jeûne est accessible à tous ceux qui sont en bonne santé et qui ne suivent pas de traitements médicaux indispensables qu’ils ne sauraient interrompre sans risques (contre-indications, maladies cardiaques, rénales ...)

Jeûner, ce n’est pas manger une chose plutôt qu’une autre. C’est ne rien manger du tout, de jour comme de nuit pendant le temps fixé.

Beaucoup de grévistes de la faim boivent des thés ou des cafés sucrés. Ce n’est pas du tout recommandé pour la santé. Cette pratique empêche « l’état de jeûne » de se mettre en place, qui est un nouvel équilibre de l’organisme. La digestion accapare une très grande quantité d’énergie. Ce n’est pas sans raison que les animaux malades ou blessés refusent toute nourriture. Dans le jeûne, le corps est mis au repos physiologique. Il se nourrit de ses réserves en graisse et sucres, de ses cellules défectueuses. Le jeûne nettoie et transforme nos tissus. Des personnes en bonne santé physique peuvent supporter 30 à 40 jours de jeûne et plus.

Il faut tenir compte de l’âge, du poids, de la résistance de chacun, puisqu’un jeûneur perd 500g de poids par jour. C’est à chacun de sentir ses limites, mais cela ne saurait suffire. Un suivi médical journalier des jeûneurs est indispensable, nécessitant la prise de tension et de toujours veiller à l’état mental.

Jeûner, c’est d’abord ne pas penser qu’on jeûne. Le jeûne commence par la pensée. Celui qui a peur ne peut continuer à jeûner, ni celui qui serait affecté de troubles mentaux. La bonne humeur est la meilleure façon de jeûner. Certains jeûneurs perdent le sommeil. Il ne faut pas à s’en inquiéter. Le corps, lui, se repose. Le jeûneur, dans la journée, doit veiller à s’activer, marcher et ne rester couché que dans les moments de fatigue.

Il faut boire et se pousser à boire, un à deux litres d’eau de source par jour. J’ai vu cependant une personne dont l’organisme réclamait énergiquement l’eau du robinet. Enfin quelques gouttes de citron ajoutées à l’eau suffiront souvent à régler bien des petits problèmes d’adaptation.

Ce sont les deux à trois premiers jours qui sont les plus difficiles à passer en général, à cause des réflexes de faim, de notre conditionnement aux plaisirs de la table, synonyme de vie. Le plus souvent au bout de trois jours le corps s’incline et ne crie plus famine.

Pour que le jeûne ne soit pas trop rude pour l’organisme, il est bon de préparer celui-ci dans les jours qui précèdent. Supprimer : viande, poissons, œufs, laitages, boissons fortes et sucrées, tabac (oh, la bouffarde !). Certains préconisent le nettoyage de l’intestin, ce que faisait Gandhi, il me semble.

A la fin du jeûne, la reprise alimentaire est d’autant plus délicate que le jeûne aura été long. Une réalimentation rapide est très dangereuse pour le corps et peut causer des troubles digestifs graves. L’appétit revient au galop. Il faut donc être exigeant à ce moment-là et ne pas se laisser aller.

La meilleure reprise en général est le bouillon de légumes (sans pommes de terre, ni oignons, ni poireaux qui occasionnent des gaz intestinaux). Là encore, il faut exclure des premiers repas : viandes, poissons, œufs, laitages, chocolat au lait, alcool, thé, café, sucres, gâteaux. Après les légumes cuits, les fruits cuits en compote, puis crus. Puis on s’avance avec le riz et les pâtes vers une alimentation normale. Donc, principe de base : attention à ne pas faire « une bonne bouffe » tout de suite et surveiller les quantités. C’est difficile de se restreindre, mais absolument indispensable.

Espaces des jeûneurs

Les jeûneurs sont bien, quand ils peuvent se reposer dans une salle différente de celle où ils accueillent et font les contacts avec la presse, les militants, les amis. Ils rêvent toujours, pour dormir et se reposer, d’une pièce tranquille, spacieuse, aérée, chauffée quand il fait froid. Les douches et des toilettes à proximité ne sont pas un luxe. Les jeûneurs dégagent une odeur d’acétone due à la transformation des sucres du corps. Si le secrétariat est dans une pièce à part, avec une ou deux prises téléphoniques, c’est le mieux. Penser à faire installer ces prises téléphoniques dans les jours qui précèdent le jeûne, pour que tout soit en place la veille du premier jour.

Dans un jeûne civique, chacun doit être prêt à s’arrêter si des raisons médicales sérieuses l’exigent. Attention à ne pas s’entourer de médecins qui, ne connaissant rien au jeûne, prennent peur. Les jeûneurs ne s’offrent pas en sacrifice. Ils offrent quelques jours de leur vie pour interpeller l’opinion et les pouvoirs publics par un geste, certes, courageux, mais qui ne doit pas se terminer en drame. Comment jeûner pour la vie et la mettre en danger ? Le jeûne politique met en scène une dramatisation de la situation vécue par le jeûneur. En clair celui-ci veut dire : « Cette situation politique empreinte de légalité nous enlève le pain de la bouche ( ! ) et nous voulons rendre visible qu’elle est injuste ». Dans cette dramatisation où le jeûneur prend beaucoup sur lui, il peut être difficile de bien évaluer ses limites, de ne pas les outrepasser. C’est le travail du comité de soutien des jeûneurs d’y veiller. Nous sommes attachés au principe de précaution et ne saurions y contrevenir sans craindre aussi une désapprobation extérieure.

Enfin, n’oublions jamais que certains peuvent jeûner 15 jours et plus, sans que rien ne bouge. Mais qu’une seule personnalité politique ou autre vienne jeûner un seul repas avec les grévistes de la faim et cela peut avoir plus de poids que toute l’action des jeûneurs. La volonté des jeûneurs, c’est d’atteindre leur but. La manière dont celui-ci sera atteint ne leur appartient pas complètement.

Voilà, le jeûne, c’est aussi un acte de rupture avec le quotidien. Dans nos sociétés d’abondance, le plaisir de bien manger nous fait oublier que nous risquons fort de collaborer à ce qui nous asservit. De nous faire oublier que nous acceptons passivement ce qui arrive dans notre assiette. Si nos protestations ne dépassent pas le bord de notre table ou de nos écrits, ceux qui organisent le monde à nos dépens auront beau jeu. Il est à craindre que demain ou après-demain, nous nous trouvions dans une situation irréversible, si nous n’y prenons garde.

Ce ne sera pas de pain dont nous manquerons, mais de ce pouvoir de dire NON dont nous disposons encore aujourd’hui, non sans difficulté.

Jeûner, c’est afficher notre détermination et affirmer notre liberté. Nous croyons que ce cri peut être entendu.

Paroles de grand-père

Jean-Baptiste LIBOUBAN

avril 2006

Source : Site de  Construire un monde solidaire