Pour le
moment, je voudrais seulement comprendre comment il se peut que tant
d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent
quelquefois un tyran seul qui n’a de puissance que celle qu’ils lui
donnent, qui n’a pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien
l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s’ils n’aimaient
mieux tout souffrir de lui que de le contredire. Chose vraiment
étonnante - et pourtant si commune qu’il faut plutôt en gémir que s’en
ébahir -, de voir un million d’hommes misérablement asservis, la tête
sous le joug, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais
parce qu’ils sont fascinés et pour ainsi dire ensorcelés par le seul nom
d’un, qu’ils ne devraient pas redouter - puisqu’il est seul - ni aimer -
puisqu’il est envers eux tous inhumain et cruel. Telle est pourtant la
faiblesse des hommes : contraints à l’obéissance, obligés de temporiser,
ils ne peuvent pas être toujours les plus forts. Si donc une nation,
contrainte par la force des armes, est soumise au pouvoir d’un seul -
comme la cité d’Athènes le fut à la domination des trente tyrans -, il
ne faut pas s’étonner qu’elle serve, mais bien le déplorer. Ou plutôt,
ne s’en étonner ni ne s’en plaindre, mais supporter le malheur avec
patience, et se réserver pour un avenir meilleur.
(...)
Enfin, si
l’on voit non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille
villes, un million d’hommes ne pas assaillir celui qui les traite tous
comme autant de serfs et d’esclaves, comment qualifierons-nous cela ?
Est-ce lâcheté ? Mais tous les vices ont des bornes qu’ils ne peuvent
pas dépasser. Deux hommes, et même dix, peuvent bien en craindre un ;
mais que mille, un million, mille villes ne se défendent pas contre un
seul homme, cela n’est pas couardise : elle ne va pas jusque-là, de même
que la vaillance n’exige pas qu’un seul homme escalade une forteresse,
attaque une armée, conquière un royaume. Quel vice monstrueux est donc
celui-ci, qui ne mérite pas même le titre de couardise, qui ne trouve
pas de nom assez laid, que la nature désavoue et que la langue refuse de
nommer ? ...
(...)
Pauvres
gens misérables, peuples insensés, nations opiniâtres à votre mal et
aveugles à votre bien ! Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus
beau et le plus clair de votre revenu, vous laissez piller vos champs,
voler et dépouiller vos maisons des vieux meubles de vos ancêtres !
Vous vivez
de telle sorte que rien n’est plus à vous. Il semble que vous
regarderiez désormais comme un grand bonheur qu’on vous laissât
seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies. Et tous
ces dégâts, ces malheurs, cette ruine, ne vous viennent pas des ennemis,
mais certes bien de l’ennemi, de celui-là même que vous avez fait ce
qu’il est, de celui pour qui vous allez si courageusement à la guerre,
et pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de vous offrir vous-mêmes
à la mort. Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps,
et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos
villes. Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez
pour vous détruire. D’où tire-t-il tous ces yeux qui vous épient, si ce
n’est de vous ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne
vous les emprunte ?
Les pieds
dont il foule vos cités ne sont-ils pas aussi les vôtres ? A-t-il
pouvoir sur vous, qui ne soit de vous-mêmes ? Comment oserait-il vous
assaillir, s’il n’était d’intelligence avec vous ?
Quel mal
pourrait-il vous faire, si vous n’étiez les receleurs du larron qui vous
pille, les complices du meurtrier qui vous tue et les traîtres de
vous-mêmes ? Vous semez vos champs pour qu’il les dévaste, vous meublez
et remplissez vos maisons pour fournir ses pilleries, vous élevez vos
filles afin qu’il puisse assouvir sa luxure, vous nourrissez vos enfants
pour qu’il en fasse des soldats dans le meilleur des cas, pour qu’il les
mène à la guerre, à la boucherie, qu’il les rende ministres de ses
convoitises et exécuteurs de ses vengeances. Vous vous usez à la peine
afin qu’il puisse se mignarder dans ses délices et se vautrer dans ses
sales plaisirs. Vous vous affaiblissez afin qu’il soit plus fort, et
qu’il vous tienne plus rudement la bride plus courte. Et de tant
d’indignités que les bêtes elles-mêmes ne supporteraient pas si elles
les sentaient, vous pourriez vous délivrer si vous essayiez, même pas de
vous délivrer, seulement de le vouloir.
Soyez
résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas
de le pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et
vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre
sous son poids et se rompre.
(...)
Il est
incroyable de voir comme le peuple, dès qu’il est assujetti, tombe
soudain dans un si profond oubli de sa liberté qu’il lui est impossible
de se réveiller pour la reconquérir : il sert si bien, et si volontiers,
qu’on dirait à le voir qu’il n’a pas seulement perdu sa liberté mais
bien gagné sa servitude.
(...)
Ils disent
qu’ils ont toujours été sujets, que leurs pères ont vécu ainsi. Ils
pensent qu’ils sont tenus d’endurer le mal, s’en persuadent par des
exemples et consolident eux-mêmes, par la durée, la possession de ceux
qui les tyrannisent.
Mais en
vérité les années ne donnent jamais le droit de mal faire. Elles
accroissent l’injure. Il
s’en
trouve toujours certains, mieux nés que les autres, qui sentent le poids
du joug et ne peuvent se retenir de le secouer , qui ne s’apprivoisent
jamais à la sujétion et qui, comme Ulysse cherchait par terre et par mer
à revoir la fumée de sa maison, n’ont garde d’oublier leurs droits
naturels, leurs origines, leur état premier, et s’empressent de les
revendiquer en toute occasion. Ceux-là, ayant l’entendement net et
l’esprit clairvoyant, ne se contentent pas, comme les ignorants, de voir
ce qui est à leurs pieds sans regarder ni derrière ni devant. Ils se
remémorent les choses passées pour juger le présent et prévoir l’avenir.
Ce sont eux qui, ayant d’eux-mêmes la tête bien faite, l’ont encore
affinée par l’étude et le savoir. Ceux-là, quand la liberté serait
entièrement perdue et bannie de ce monde, l’imaginent et la sentent en
leur esprit, et la savourent. Et la servitude les dégoûte, pour si bien
qu’on l’accoutre.
Le grand
Turc s’est bien aperçu que les livres et la pensée donnent plus que
toute autre chose aux hommes le sentiment de leur dignité et la haine de
la tyrannie. Je comprends que, dans son pays, il n’a guère de savants,
ni n’en demande. Le zèle et la passion de ceux qui sont restés, malgré
les circonstances, les dévots de la liberté, restent communément sans
effet, quel que soit leur nombre, parce qu’ils ne peuvent s’entendre.
Les tyrans leur enlèvent toute liberté de faire, de parler et presque de
penser, et ils demeurent isolés dans leurs rêves. Momus ne plaisantait
pas trop, lorsqu’il trouvait à redire à l’homme forgé par Vulcain, en ce
qu’il n’avait pas une petite fenêtre au coeur, afin qu’on pût y voir ses
pensées...
(...)
Mais pour
revenir à mon sujet, que j’avais presque perdu de vue, la première
raison pour laquelle les hommes servent volontairement, c’est qu’ils
naissent serfs et qu’ils sont élevés comme tels.
(...)
Il est
certain qu’avec la servitude on perd aussitôt la vaillance. Les gens
soumis n’ont ni ardeur ni pugnacité au combat. Ils y vont comme ligotés
et tout engourdis, s’acquittant avec peine d’une obligation. Ils ne
sentent pas bouillir dans leur coeur l’ardeur de la liberté qui fait
mépriser le péril et donne envie de gagner, par une belle mort auprès de
ses compagnons, l’honneur et la gloire. Chez les hommes libres au
contraire, c’est à l’envi, à qui mieux mieux, chacun pour tous et chacun
pour soi : ils savent qu’ils recueilleront une part égale au mal de la
défaite ou au bien de la victoire. Mais les gens soumis, dépourvus de
courage et de vivacité, ont le coeur bas et mou et sont incapables de
toute grande action. Les tyrans le savent bien. Aussi font-ils tout leur
possible pour mieux les avachir.
(...)
Cette ruse
des tyrans d’abêtir leurs sujets n’a jamais été plus évidente que dans
la conduite de Cyrus envers les Lydiens, après qu’il se fut emparé de
leur capitale et qu’il eut pris pour captif
Crésus, ce
roi si riche. On lui apporta la nouvelle que les habitants de Sardes
s’étaient révoltés.
Il les eut
bientôt réduits à l’obéissance. Mais ne voulant pas saccager une aussi
belle ville ni être obligé d’y tenir une armée pour la maîtriser, il
s’avisa d’un expédient admirable pour s’en assurer la possession. Il y
établit des bordels, des tavernes et des jeux publics, et publia une
ordonnance qui obligeait les citoyens à s’y rendre. Il se trouva si bien
de cette garnison que, par la suite, il n’eut plus à tirer l’épée contre
les Lydiens. Ces misérables s’amusèrent à inventer toutes sortes de jeux
si bien que, de leur nom même, les Latins formèrent le mot par lequel
ils désignaient ce que nous appelons passe-temps, qu’ils nommaient Ludi,
par corruption de Lydi.
(...)
Les tyrans
romains renchérirent encore sur ces moyens en faisant souvent festoyer
les décuries, en gorgeant comme il le fallait cette canaille qui se
laisse aller plus qu’à toute autre chose au plaisir de la bouche. Ainsi,
le plus éveillé d’entre eux n’aurait pas quitté son écuelle de soupe
pour recouvrer la liberté de la République de Platon. Les tyrans
faisaient largesse du quart de blé, du septier de vin, du sesterce,et
c’était pitié alors d’entendre crier : « Vive le roi ! » Ces lourdeaux
ne s’avisaient pas qu’ils ne faisaient que recouvrer une part de leur
bien, et que cette part même qu’ils en recouvraient, le tyran n’aurait
pu la leur donner si, auparavant, il ne la leur avait enlevée.
(...)
Tout ce
que j’ai dit jusqu’ici des moyens employés par les tyrans pour asservir
n’est exercé que sur le petit peuple ignorant.
J’en
arrive maintenant à un point qui est, selon moi, le ressort et le secret
de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie. Celui
qui penserait que les hallebardes, les gardes et le guet garantissent
les tyrans, se tromperait fort. Ils s’en servent, je crois, par forme et
pour épouvantail, plus qu’ils ne s’y fient. Les archers barrent l’entrée
des palais aux malhabiles qui n’ont aucun moyen de nuire, non aux
audacieux bien armés. On voit aisément que, parmi les empereurs romains,
moins nombreux sont ceux qui échappèrent au danger grâce au secours de
leurs archers qu’il n’y en eut de tués par ces archers mêmes. Ce ne sont
pas les bandes de gens à cheval, les compagnies de fantassins, ce ne
sont pas les armes qui défendent un tyran, mais toujours (on aura peine
à le croire d’abord, quoique ce soit l’exacte vérité) quatre ou cinq
hommes qui le soutiennent et qui lui soumettent tout le pays. Il en a
toujours été ainsi : cinq ou six ont eu l’oreille du tyran et s’en sont
approchés d’eux-mêmes, ou bien ils ont été appelés par lui pour être les
complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les
maquereaux de ses voluptés et les bénéficiaires de ses rapines. Ces six
dressent si bien leur chef qu’il en devient méchant envers la société,
non seulement de sa propre méchanceté mais encore des leurs. Ces six en
ont sous eux six cents, qu’ils corrompent autant qu’ils ont corrompu le
tyran. Ces six cents en tiennent sous leur dépendance six mille, qu’ils
élèvent en dignité. Ils leur font donner le gouvernement des provinces
ou le maniement des deniers afin de les tenir par leur avidité ou par
leur cruauté, afin qu’ils les exercent à point nommé et fassent
d’ailleurs tant de mal qu’ils ne puissent se maintenir que sous leur
ombre, qu’ils ne puissent s’exempter des lois et des peines que grâce à
leur protection. Grande est la série de ceux qui les suivent. Et qui
voudra en dévider le fil verra que, non pas six mille, mais cent mille
et des millions tiennent au tyran par cette chaîne ininterrompue qui les
soude et les attache à lui, (...)
En somme,
par les gains et les faveurs qu’on reçoit des tyrans, on en arrive à ce
point qu’ils se trouvent presque aussi nombreux, ceux auxquels la
tyrannie profite, que ceux auxquels la liberté plairait.
source
Lire la
version intégrale du Discours de la Servitude Volontaire en en format
PDF

Discours de la servitude volontaire
|