Lors d’une récente
conférence à l’université de l’Oregon, il fut demandé à Yuval Rabin, le
fils de l’ex-Premier ministre israélien, Yitzhak Rabin, s’il croyait
qu’une personnalité palestinienne pourrait se révéler pour promouvoir la
paix avec Israël.
Rabin a répondu, sceptique : « Nous ne
pouvons pas attendre 300 ou 400 décennies qu’un Gandhi palestinien ne se
montre ». En faisant cette déclaration, Yuval Rabin reprenait
l’affirmation serinée : « Il n’y a pas de Gandhi palestinien », il n’y a
même pas de Palestiniens enclins à la paix et à la non violence pour
exposer leurs griefs. Les Palestiniens, selon lui, ont préféré la violence
et la terreur pour atteindre leurs objectifs.
Mais les Palestiniens ont-ils vraiment
abandonné la non violence ? Les commentateurs dans le monde auraient-ils
oublié le soulèvement populaire non violent de la première Intifada ? Et
l’occupation israélienne de la Palestine ? Pourquoi cette occupation
n’est-elle pas considérée comme une forme de violence ?
Les Palestiniens ont employé des formes
innombrables de résistance non violente : des grèves, des boycotts, une
révolte des contribuables, des manifestations pacifiques. Même si la
seconde Intifada a été marquée par plus de violence, la non violence reste
toujours à un niveau élevé. En effet, pas une semaine ne s’écoule sans que
les Palestiniens n’organisent de manifestations importantes non violentes.
Rien que cette semaine, par exemple, il y
a eu des manifestations non violentes à Bil’in, Beit Sira et Aaboud, des
villages à l’ouest de Ramallah. Tous ces villages, et des dizaines
d’autres, ont organisé des manifestations pacifiques régulièrement durant
l’année passée. Mais comme les autres, les manifestants de cette semaine
(contre la saisie des terres palestiniennes pour ériger le « mur de
séparation ») se sont trouvés confrontés à la violence de l’armée
israélienne. L’armée a tiré des balles enrobées de caoutchouc (des vraies
balles avec un film de caoutchouc très mince) qui ont blessé une
demi-douzaine de personnes, lancé des grenades à gaz lacrymogène et se
sont emparés de 15 hommes qu’ils ont arrêtés.
Naturellement, les Américains n’ont jamais
entendu parler de ces manifestations pacifiques qui ont été brutalement
réprimées. Non seulement des protestataires ont été visés par des tirs à
balles en caoutchouc et ont subi le gaz lacrymogène, mais ils ont été
frappés à coups de matraque, traînés au sol, enchaînés à leurs véhicules,
et arrêtés. L’ignorance de l’opinion américaine, à la fois de l’existence
de ces manifestants non violents et de la violence en réponse du
gouvernement israélien, en incombe grandement aux médias.
Comment et pourquoi des pratiques non
violentes d’une telle ampleur restent-elles non connues ? L’une des
raisons c’est que peu de journalistes occidentaux se rendent actuellement
dans les Territoires palestiniens. Pendant mon dernier séjour de 6
semaines en Cisjordanie, ayant été présent dans beaucoup de ces
manifestations non violentes, je suis tombé une fois seulement sur des
journalistes « occidentaux » (une équipe de radiodiffusion canadienne
faisant un documentaire sur les check points). Ainsi, les actes de l’armée
israélienne lors des manifestations non violentes ne sont publiés en
dehors de la presse de langue arabe. Comme pour les reportages en Iraq, la
plupart des reporters restent dans des secteurs « sécurisés », à Jérusalem
ou à Tel Aviv, ils ne sont témoins d’aucun évènement de première source.
De cette façon, ils se reposent sur les rapports des autorités
israéliennes et sur les déclarations des représentants palestiniens.
Une autre raison de la méconnaissance des
évènements, c’est que lorsque les journalistes sont présents et écrivent
leurs articles, leurs récits sont rarement publiés. Par exemple, j’ai
participé à une grande manifestation non violente, organisée par les
Palestiniens du village de Yasuf, il y a quelques années, où des centaines
d’habitants du village ont tenté de faire une récolte sur une zone
déclarée « zone militaire fermée ». Cette « zone » était une terre
palestinienne où les colons israéliens cherchaient à empêcher la récolte
(pendant qu’ils s’efforçaient d’annexer la terre illégalement à leur seul
avantage).
Plutôt que de dissuader les colons
d’utiliser la violence contre les fermiers palestiniens, l’armée a
simplement interdit aux Palestiniens d’accéder aux vergers. En réponse à
cette frustration croissante ressentie dans les tractations avec les
autorités civiles israéliennes (lesquelles, contrairement à ce que l’on
croit actuellement, contrôlent la plus grande partie des communes
palestiniennes), les villageois de Yasuf ont décidé d’organiser une
manifestation non violente et de se rendre sur lesdites terres. Plus de
300 personnes sont venues, dont des militants israéliens et internationaux
pour les droits humains. Les médias ont été invités, et à la surprise du
village, des reporters de CBS sont venus. En moins de quelques minutes
après notre arrivée sur la terre, des dizaines de colons armés ont
attaqué, tirant à l’arme à feu, frappant les gens, lançant des pierres,
etc. L’armée israélienne présente sur les lieux regardait simplement sans
bouger. Quand les colons remarquèrent que la presse filmait leur
comportement violent, ils se retournèrent contre elle. Un colon a pris une
caméra vidéo des mains d’un reporter de CBS après l’avoir bousculé et l’a
brisée sur le sol. Les Palestiniens, engagés dans cette manifestation non
violente, ont poursuivi en s’asseyant tranquillement sur le sol et en
refusant de partir. L’armée alors a demandé aux colons de quitter les
lieux.
Est-ce que cette violence de la part des
colons israéliens armés contre des Palestiniens pacifiques, désarmés, a
été publiée par CBS ? Ont-ils fait connaître cet attachement de
Palestiniens ordinaires à la non violence, même lorsque les colons les ont
agressés physiquement ? Il n’y a eu absolument aucune couverture, aucune
évocation de ce qui s’était passé, dans les médias US. On a pu trouver une
information sur ces faits seulement dans la presse d’information
arabophone.
Ainsi la non violence est pratiquée
communément, mais Rabin a cependant raison sur un point : il n’y a aucun
Gandhi palestinien. En réalité, il y des centaines de Gandhis
palestiniens. Au lieu d’une seule personnalité, centrale, il s’est levé de
nombreux partisans de la non violence. Je vous soumets deux exemples de
ces Gandhis inconnus que j’ai personnellement rencontrés : Ghassan Andoni
et Sherif Omar.
Ghassan Andoni est physicien à Beit Sahour
et co-fondateur du Centre palestinien pour le Rapprochement. Il n’est pas
seulement un écrivain très lu sur la question, il a organisé des
mouvements et des actions. Il est aussi à l’origine de l’aide apportée par
des militants internationaux pour les droits humains dans les Territoires
occupés pour témoigner, informer sur les atrocités et participer aux
actions non violentes à l’initiative des groupes palestiniens. Son travail
promouvant la non violence dans les Territoires a conduit à ce qu’il soit
nominé pour le prix Nobel pour la Paix cette année. (*)
Sherif Omar, comme des dizaines de
militants non violents, est un fermier qui habite un petit village de
Cisjordanie. Il travaille inlassablement pour faire connaître les
conséquences négatives du « mur » sur les villages palestiniens, comme à
organiser la résistance non violente. Ses écrits, son organisation, et son
engagement pour la non violence ont amené des dirigeants et des hommes d’Etat
de l’extérieur à le solliciter pour mieux s’informer du conflit. Comme
beaucoup d’autres militants, il a perdu personnellement pour des milliers
de dollars de terres (plus de 50 acres - un acre vaut 50 ares environ - de
bonnes terres de culture) saisies pour le mur. Plutôt que de recourir à la
violence, il soutient que la résistance à une politique si injuste doit
être non violente. Il dit « Nous étions en paix avec les Israéliens et un
jour, nous le serons encore ; la violence ne nous aide pas à y parvenir ».
(Les terres du village allaient jusqu’à la Ligne verte et sont maintenant
traversées par le mur - NDLP)
Bien que la non violence soit grandement
pratiquée dans les Territoires palestiniens et bien que de nombreuses
conférences se soient tenues sur ce thème, il n’émerge pourtant pas de
grand mouvement non violent comme ce fut le cas en Inde. Il y a de
nombreuses raisons qui peuvent à aider à le comprendre.
Tout d’abord, comme dit précédemment, les
réactions israéliennes aux actions non violentes ont atteint un degré
élevé dans la répression violente. Les initiateurs de la non violence sont
arrêtés et mis en prison pour des années. Les manifestants non violents
sont confrontés au gaz lacrymogène, aux arrestations, aux balles enrobées
de caoutchouc qui provoquent blessures et décès. Un village qui tente une
action non violente est puni collectivement par les autorités israéliennes
en vidant les réservoirs d’eau (comme je l’ai vu à Jayous), en interdisant
aux gens du village d’en sortir, en les empêchant de faire leurs récoltes,
en lançant quotidiennement l’armée israélienne sur le village. Le fait est
qu’Israël a la main beaucoup plus lourde que les Britanniques aux Indes
pour écraser la non violence (ce qui ne veut pas dire que les Britanniques
n’ont pas sauvagement supprimé des citoyens indiens).
Une autre raison se trouve dans le fait
démographique, l’Inde comptait beaucoup plus de citoyens pour une petite
troupe d’occupation britannique, comparé à une population israélienne plus
importante que la population palestinienne. Aussi, quand quelques
individualités se dégagent comme partisans de la résistance non violente,
ils sont arrêtés, expulsés, ou tués. Et enfin, et c’est peut-être le plus
important, beaucoup d’Israéliens voient la Cisjordanie comme « partie
intégrante d’Israël ». Ils ont depuis longtemps renommé la Cisjordanie (un
terme qui n’existe pas sur les cartes israéliennes ou dans les manuels)
Judée et Samarie, des noms qui ont existé il y a plus de 2000 ans dans
l’ancien Israël. L’Inde n’a jamais été considérée comme un héritage
historique de la Grande-Bretagne comme Israël considère les Territoires
palestiniens.
Ce qui ne cesse de me surprendre lors de
mes discussions sur la violence et la non violence à propos du conflit
israélo-palestinien, c’est cet a priori faisant d’Israël seulement la
victime de la violence employant la force uniquement quand il le doit. Il
ressort régulièrement dans la plupart des commentaires, comme un élément
de fond, que l’occupation est en elle-même une expression puissante de la
violence. Cette occupation vise à contrôler les Palestiniens en
restreignant leurs mouvements, en contrôlant leur économie, en saisissant
leur terre pour le développement des colonies des seuls juifs, en les
soumettant à des lois spéciales pour eux. Elle est mise en œuvre par une
force armée écrasante qui est jugée systématiquement coupable de
violations des droits des l’homme par les organisations internationales,
qui s’est emparé des terres palestiniennes et y a installé une population
israélienne (plus de 400 000 colons ont aménagé dans les Territoires en
violation de la loi internationale).
On doit se demander pourquoi ce silence
sur le fait qu’Israël viole les résolutions internationales et occupe
illégalement et s’installe sur ce sol étranger. Des centaines d’articles
d’organisations pour les droits humains informent de ces abus. Par
exemple, dans un rapport d’Amnesty international, Israël et les
Territoires occupés : à l’abri d’un examen sérieux, l’organisation décrit
« la nature soutenue et systématique des abus, en ce qui concerne les
droits humains, par l’armée israélienne ». Les abus sont répertoriés dans
le rapport mais ne se limitent pas aux assassinats illégaux, à la torture
des détenus et des prisonniers, à la destruction illégale de maisons
(quelquefois avec leurs habitants à l’intérieur), à l’interdiction d’accès
aux soins avec les barrages et à l’éducation pour les enfants, au déni
d’assistance humanitaire, à l’emploi de Palestiniens comme « boucliers
humains » pendant les opérations militaires, et plus encore. Sans
connaissance de l’ampleur de cette violence - cachée ou bien peu révélée -
qui est infligée journellement au peuple palestinien, il est impossible de
comprendre le conflit israélo-palestinien dans général et la résistance à
une telle politique en particulier.
Plutôt que de faire connaître la violence
contre les Palestiniens vivant sous une occupation sévère et la foule de
réponses non violentes que les Palestiniens y opposent, les médias
« occidentaux » ne voient que les réponses violentes d’une poignée de
personnes. Se concentrant sur la violence des Palestiniens et sur les
« réponses » d’Israël, la plupart des sources d’informations montrent le
conflit d’une manière qui en élude le fond. Ils le représentent comme un
conflit entre religions, comme une sorte de « querelle ethnique
primitive » qui affecterait le Moyen-Orient, ou, pire que tout, comme « un
clash de civilisations ». Cette fausse information, apparemment
consensuelle et unanime, contribue indirectement à la poursuite du conflit
en détournant l’attention loin des racines de l’occupation et de la
colonisation des Territoires palestiniens.
L’absence apparente des actions et
mouvements non violents favorisent Israël et ceux en Occident qui
défendent l’idée d’un « clash de civilisations ». Si l’existence de la non
violence était révélée, elle montrerait à l’opinion occidentale les
Palestiniens dans toute leur humanité.
Malheureusement, beaucoup de Palestiniens
m’ont dit que leur engagement pour la non violence s’avérait être un
échec. Ils ne peuvent comprendre pourquoi avec tant d’organisations pour
la non violence, les médias en Occident les présentent toujours comme des
terroristes. Même des dirigeants comme Abbas, qui ont recherché une
solution juste et pacifique, ne sont pas épargnés. C’est ce désespoir, et
cette frustration d’une situation qui empire pour les populations, durant
le « processus de paix », qui en a conduit beaucoup à voter pour le Hamas
aux dernières élections. Ayant criminalisé et réprimé sévèrement la non
violence comme ayant refusé de travailler avec les dirigeants qui
oeuvraient à la paix, les autorités israéliennes ont aidé le Hamas à les
gagner.
En réponse à la question : « Pourquoi n’y
a-t-il pas un Gandhi palestinien ? » nous devons, au bout du compte,
blâmer les médias occidentaux pour leur déformation de la réalité sur le
terrain, leur refus d’indiquer le réel contexte dans lequel ils font leurs
articles, et leur façon irresponsable de tromper l’opinion. Ce sont des
questions graves, de vie et de mort, et la carence de la presse à décrire
justement la situation doit être considérée comme un acte criminel.
Plutôt que la question « Pourquoi n’y
a-t-il pas un Gandhi palestinien ? », nous devrions poser celle du
militant palestinien pour les droits de l’homme, Arjan el Fassed :
« Pourquoi n’y a-t-il pas un De Klerk israélien ? ».
(*) Voir l’article "Un Palestinien et un
Israélien nominés pour le prix Nobel de la Paix 2006" de Georges Rishmawi,
publié le dimanche 12 février 2006.