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LA VIOLENCE
SACRILEGE
12 octobre 2OO3
Alors que
j'exprimais à un rabbin israélien mon indignation au sujet de la destruction
de maisons de Palestiniens par l'armée de son pays, il m'a expliqué que
c'était l'un des moyens les plus efficaces pour lutter contre le terrorisme.
"La maison, précisait-il, est un lieu sacré pour les Palestiniens et la
menace de sa destruction est la méthode la plus sûre pour que la famille des
candidats au martyr les dissuade d'aller commettre des attentats-suicides
dans nos villes." J'avoue qu'un pareil argument m'a effrayé. En soulignant
le caractère sacré de la maison des Palestiniens, il avouait en toute bonne
conscience le caractère sacrilège de leur destruction. Il me semblait que
mon interlocuteur raisonnait complètement à l'envers. L'affirmation du
caractère sacré de la maison de ses adversaires aurait dû le conduire à une
conclusion diamétralement opposée : "Certes, Israël doit absolument se
défendre contre les attentats qui portent la terreur et la mort dans nos
villes, mais, par respect pour nous-mêmes, il y a des actes que nous ne
pouvons pas commettre. Tout particulièrement, les maisons des Palestiniens
étant un lieu sacré, il ne nous est pas permis, sous quelque prétexte que ce
soit, de les détruire." Alors que je lui exprimais le surcroît d'indignation
que provoquait en moi son raisonnement, il m'a sommé de lui proposer une
alternative...
J'ai alors
pensé aux longues discussions que j'ai eu avec Jacques de Bollardière
lorsque celui-ci me disait comment il avait été conduit à faire acte
d'objection de conscience à la pratique de la torture en Algérie par l'armée
française.
Pour lui, parce que l'humanité de l'homme est sacrée, la torture des
prisonniers algériens n'était pas interdite : elle était impossible parce
qu'elle était tout simplement impensable. Il avait la certitude que le
supplice infligé à un homme sans défense était la négation même de
l'humanité de l'homme et que même si la torture était "efficace", elle
serait encore criminelle. Il ne s'agissait donc pas de trouver une
alternative à la torture pour pouvoir y renoncer. Son refus était un
impératif catégorique qui ne souffrait aucune discussion : il était
littéralement in-discutable, c'est-à-dire qu'il était indigne de vouloir en
discuter. S'il avait refusé d'être complice de ce crime contre l'humanité,
c'était certes par respect pour les Algériens, mais c'était aussi et d'abord
par respect pour lui-même. Le tortionnaire n'a plus rien à défendre : par
son acte criminel, il détruit cela même qu'il veut défendre. Au demeurant
Bollardière était convaincu que la torture était parfaitement inefficace
parce qu'elle ne pouvait qu'accroître la détermination des Algériens à se
battre contre les Français jusqu'à ce qu'ils comprennent qu'ils doivent
partir.
Il me semble
ainsi que la question de la destruction des maisons palestiniennes se pose
très exactement dans les mêmes termes que la question de la torture. Cette
destruction n'est pas interdite, elle est impossible parce qu'elle est
impensable. Les Israéliens doivent la refuser par respect pour les
Palestiniens, mais aussi et d'abord par respect pour eux-mêmes. Au
demeurant, il est parfaitement illusoire de croire que cette méthode porte
en elle une quelconque efficacité. Elle ne peut qu'accroître la haine chez
les Palestiniens et susciter d'autres vocations au martyr.
Dans le même
temps, ce n'est pas rompre la solidarité avec le peuple palestinien dans sa
lutte pour le respect de sa dignité que de penser que les attentats-suicides
organisés contre la population civile israélienne ne sont pas acceptables
non plus et qu'ils constituent également des crimes contre l'humanité.
Certes, on peut comprendre que l'humiliation et le désespoir conduisent de
jeunes Palestinien(ne)s à se convaincre que, face aux chars, aux avions et
aux missiles qui outragent leur peuple au vu et au su du monde entier mais
dans la plus totale impunité, ils n'ont que leurs corps à offrir pour
résister à l'inacceptable. On peut comprendre, mais, quand tout a été dit,
on ne peut pas justifier et on ne peut pas accepter. Car justifier et
accepter, ce serait se résigner à ce que des filles et des garçons de vingt
ans décident de mêler leur mort à celle d'autres filles et d'autres garçons
qui portent en eux la même innocence tragique. L'attentat-suicide est lui
aussi un acte sacrilège.
Depuis de
longues années, les peuples palestinien et israélien rivalisent dans une
lutte à la vie et à la mort pour la possession d'une même terre. Par sa
nature même, ce conflit ne peut recevoir aucune solution militaire car aucun
de ces deux peuples ne quittera jamais cette terre. Ni les Palestiniens ne
quitteront la Palestine, ni les Israéliens ne quitteront Israël.
La guerre
israélienne vient justifier le "terrorisme" palestinien de la même manière
que le "terrorisme" palestinien vient justifier la guerre israélienne. Les
deux adversaires sont prisonniers de la même rhétorique par laquelle chacun,
dans une imitation parfaite du discours de l'autre, justifie sa propre
violence en affirmant se défendre contre la violence adverse et rejette la
responsabilité sur le camp d'en face. Chacun brandit les meurtres de l'autre
pour justifier ses propres meurtres en arguant de son droit à la légitime
défense. Et, ainsi, chacun a de bonnes raisons à faire prévaloir pour
prétendre avoir raison. Et pourtant chacun se trompe et doit lui-même payer
le prix de son erreur. Au bout du compte, il y a deux perdants. Et les
souffrances subies de part et d'autre ne font qu'accumuler les haines.
Devant
l'impasse à laquelle conduit la violence, l'urgence est de recourir aux
moyens normaux de la politique, c'est-à-dire à ceux de la diplomatie. Alors
que les dirigeants des deux peuples qui sont aux prises se trouvent dans
l'incapacité de se parler, seule l'intervention d'une tierce partie qui
puisse entreprendre une action de médiation peut laisser espérer une
désescalade de la violence et la création d'un processus de paix. Jusqu'à
présent la communauté internationale n'a fait montre que de son impuissance.
L'urgence est que les Nations Unies assument la responsabilité majeure qui
doit être la sienne dans la gestion de la crise et prennent des initiatives
diplomatiques fortes pour créer une dynamique de paix dans la région. Il
appartient au Secrétaire général des Nations Unies de venir sur place
rencontrer les dirigeants palestiniens et israéliens pour tenter d'obtenir
l'accord des deux parties sur un cessez-le feu. Cette mission devrait
préparer l'envoi d'une force de paix internationale mandatée par les Nations
Unies qui puisse accomplir sur le terrain des actions civiles
d'interposition et de médiation auprès des populations pour créer les
conditions de la reprise du dialogue. Elle devrait également préparer
l'organisation sous l'égide des Nations Unies d'une conférence
internationale de paix qui précise les modalités d'une coexistence pacifique
entre les peuples de la région.
On voudrait
espérer que face à l'impossibilité dramatique de la violence à résoudre
humainement les inévitables conflits humains, les hommes, les peuples et les
États prennent conscience qu'il faut imaginer d'autres moyens que ceux de la
violence meurtrière pour construire un à-venir commun.
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