Septembre
2003
Dans sa réflexion sur l'existence, le
philosophe découvre en dernière instance que l'être de l'homme ne se
construit pas tant dans son rapport à l'absolu - au Cosmos, au Bien,
au Divin -, que dans sa relation à l'autre homme. L'essence de l'homme
n'est pas son "être-au-monde", mais son "être-aux-autres". La
philosophie met en lumière que c'est par la médiation de sa relation à
l'autre homme que l'homme s'ouvre à la transcendance. Dès lors, le
regard du philosophe voit dans la violence, qui pervertit radicalement
sa relation à l'autre homme, une manifestation essentielle du mal et
du malheur. Le philosophe craint la violence, non pas, en définitive,
la violence qu'il peut subir, mais la violence qu'il peut faire subir.
Dans sa méditation sur la mortalité de l'homme, le philosophe en vient
à penser que le vrai scandale de l'existence, ce n'est pas que l'homme
soit mortel, mais qu'il puisse devenir meurtrier. Pour sa part, il
peut apprivoiser la mort, mais il ne peut pas s'accommoder du meurtre.
La sagesse - nul ne peut être certain de pouvoir y prétendre, mais
chacun doit d'efforcer de s'acheminer vers elle -, c'est de craindre
davantage le meurtre que la mort.
Le principe de non-violence
La non-violence n'est
pas une philosophie possible, elle n'est pas une possibilité de la
philosophie, elle est le principe qui structure le champ de la
réflexion philosophique. Nulle philosophie ne peut se réclamer de la
sagesse si elle ne pose pas que l'exigence de non-violence s'inscrit
comme l'expression irrécusable de l'humanité de l'homme, qu'elle est
constitutive de l'humain en l'homme. Méconnaître cette exigence ou,
pire encore, la récuser, c'est renoncer à penser l'agir humain et le
laisser s'engluer dans les turbulences de l'histoire, c'est condamner
la pensée soit à un idéalisme impuissant, soit à un réalisme de la
puissance, c'est admettre le divorce définitif entre la pensée et
l'action. Méconnaître l'exigence de non-violence, c'est désespérer de
penser l'articulation d'une éthique et d'un agir, c'est nier que
l'homme puisse, par la pensée et l'action, se dégager du joug
implacable de la nécessité, c'est dénier à l'homme la capacité
d'inventer un geste libre qui puisse l'affranchir de la fatalité et
lui permettre de devenir un être raisonnable. Voilà ce que se propose
de méditer une philosophie qui se fonde sur le principe de
non-violence. Ce principe n'est pas posé à priori, mais à la
ré-flexion et, à la ré-flexion, il est universel.
La vérité de la non-violence est
essentiellement dynamique ; elle n'est jamais donnée sous une forme
achevée et figée. Elle ne se révèle que dans l'acte créateur par
lequel l'homme entre dans une relation bien-veillante avec l'autre
homme. Dire que la non-violence n'est pas une idéologie, mais une
philosophie, c'est dire qu'elle est à la fois une spiritualité, une
pensée et une sagesse qui orientent le comportement de l'homme dans
son existence et dans l'histoire. La non-violence est une attitude.
Elle est l'attitude éthique et spirituelle de l'homme debout qui
reconnaît la violence comme la négation de l'humanité et qui décide de
refuser de se soumettre à sa domination.
La Régle d'Or
Lorsque
Kant veut définir la règle morale qui s'impose à l'homme en tant
qu'être raisonnable, il avance la proposition suivante : "Agis
uniquement d'après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même
temps qu'elle devienne une loi universelle."
Kant définit la maxime comme "le principe subjectif de
l'action", c'est-à-dire la règle que l'individu se donne à lui-même
pour agir ; tandis que "la loi est le principe objectif,
valable pour tout être raisonnable, le principe d'après lequel il doit
agir, c'est-à-dire un impératif."
Or, précisément, si la maxime de mon action me donne le droit de
recourir à la violence à l'encontre de l'autre homme dans le but de
satisfaire mes propres besoins, je ne peux pas vouloir en même temps
que cette maxime devienne une loi universelle. Il importe de dire de
la violence ce que Kant dit du mensonge
: Je m'aperçois bientôt que si je peux bien vouloir la violence, je ne
peux en aucune manière vouloir une loi universelle qui commanderait
d'être violent. D'abord, tout simplement, parce que je ne peux pas
vouloir que l'autre homme recoure à la violence à mon encontre pour
satisfaire ses propres besoins. En revanche, je peux vouloir que la
maxime de non-violence qui exige de moi que j'agisse en respectant
l'humanité de l'autre homme devienne une loi universelle. Il apparaît
alors clairement que la non-violence est la loi universelle,
c'est-à-dire le principe objectif d'après lequel tout être raisonnable
doit agir.
Ainsi, la sagesse universelle ne peut
avoir de meilleur fondement que la Règle d'Or formulée dans
différentes traditions spirituelles et qui peut s'énoncer ainsi : "Ce
que tu ne veux pas que les autres te fassent, ne le fais pas aux
autres." Or, ce que je ne veux pas, c'est d'abord que l'autre homme me
fasse mourir. Dès lors, l'impératif de la Règle d'Or rejoint
l'exigence universelle de la conscience raisonnable : 'Tu ne tueras
pas". Ainsi le principe de non-violence fonde l'universalité de la loi
morale à laquelle doivent se conformer les êtres raisonnables.
Parmi toutes les
définitions de l'homme qui ont été données, Eric Weil retient celle
dont l'usage est le plus répandu : celle de "l'homme comme animal doué
de raison et de langage, plus exactement de langage raisonnable".
Certes, l'homme ne s'exprime pas et ne se comporte pas naturellement
en se conformant aux exigences de la raison, mais il doit s'efforcer
de s'y conformer pour devenir pleinement un homme. C'est cet effort de
l'homme pour penser, pour parler et pour vivre raisonnablement qui
caractérise la philosophie. Or, la "contradiction première", qui
détruit toute cohérence du discours et de la vie, est "celle entre
violence et universalité".
C'est pourquoi l'homme ne peut avancer vers l'universalité que s'il
choisit la non-violence : "elle est l'universel."
Réhabiliter le conflit
La philosophie de la non-violence vise
l'universel dans le respect de tous les êtres humains. Ce respect,
pour être réellement universel, invite à un engagement aux côtés des
autres hommes, fussent-ils les plus lointains et les plus étrangers,
fussents-ils en définitive des ennemis. La visée universelle de la
non-violence n'exclut pas le conflit. Elle nous convie à venir nous
placer à côté des victimes de l'injustice et à lutter activement
contre ceux qui sont responsables de cette injustice. Dans le même
temps la non-violence récuse cet universalisme de l'amour qui déserte
les conflits, ignore l'histoire et se fige dans l'idéalisme.
Contrairement à l'idéologue, celui qui
opte pour la non-violence n'a pas la certitude que "la vérité finit
toujours par triompher". Cette certitude n'est évidemment qu'une
illusion, mais c'est précisément la certitude de l'idéologie de la
violence. Une telle certitude suffit à justifier le meurtre et le
crime. Car s'il est sûr que la victoire de la vérité nous est promise
dans cette histoire, qu'elle délivrera l'humanité de l'erreur et lui
apportera le bonheur, alors tous les moyens sont bons pour parvenir à
cette fin, tous les crimes sont permis dès lors qu'ils nous permettent
d'atteindre la terre promise. La non-violence ne s'enracine pas dans
une pareille certitude ; elle ne fonde aucun messianisme. Mais elle
s'enracine néanmoins dans l'espérance, et celle-ci suffit à donner
sens au présent.
La philosophie de la non-violence
prétend donc comprendre l'universel. Elle est une Welt-anschauung
: une vision (globale) du monde. Comme l'a souligné Bernard Quelquejeu,
la non-violence est "panoptique" (du grec pan, qui exprime
l'idée de totalité, et optiquos, qui est relatif à la vision) :
sa vision embrasse "la totalité des relations possibles entre les
êtres selon une demande d'universelle paix".
La non-violence est englobante, mais elle n'est pas totalitaire. Elle
est un regard qui embrasse le tout, mais ne l'enferme pas. Elle laisse
grande ouverte la porte qui s'ouvre sur le mystère de l'homme.
L'exigence de non-violence oblige
essentiellement envers les ennemis, c'est-à-dire envers les violents.
C'est alors seulement qu'elle prend son véritable sens. Quelle portée
aurait-elle en effet si elle n'obligeait qu'envers les amis ? Le
caractère universel de la non-violence est du même ordre que le
caractère universel de l'amour enseigné par Jésus de Nazareth : "Tu
aimeras ton prochain comme toi-même."
Et selon Jésus, le prochain de l'homme, c'est tout autre homme qui se
présente à lui et il insiste pour dire que ce n'est pas seulement
l'ami, mais que c'est aussi l'ennemi.
L'amour de l'ami, souligne-t-il, s'inscrit dans la logique de la loi
naturelle et nul n'entend s'y soustraire. L'amour de l'ennemi obéit à
une loi supérieure qui exprime la plus haute exigence de l'humanité en
l'homme.
L'exigence "Tu ne tueras pas" est
universelle. Elle ne peut donc souffrir la moindre exception. Comme
l'a bien souligné Vladimir Jankélévitch, à propos de la loi morale qui
commande l'amour de l'autre homme, "l'universalisme n'est vraiment
universel qu'à la condition de ne pas souffrir la moindre exception" :
"Car s'il y a une exception dans la prétendue universalité absolue,
c'est qu'elle n'est pas universelle, ne l'a jamais été. Une seule, une
toute petite exception, rien qu'une et pas plus d'une, suffit à ouvrir
la première faille dans l'universalité."Justifier
une exception, c'est nier l'exigence.
L'erreur, c'est la
violence
Il faut aimer l'humanité plus que la
vérité. Cela signifie, en définitive, que la vérité est l'amour de
l'humanité. L'histoire est là pour attester - et l'expérience le
confirme tous les jours - que "la vérité" devient un vecteur de
violence dès qu'elle s'absolutise et n'est pas ancrée dans l'exigence
de non-violence. Si la vérité n'implique pas la dé-légitimation
radicale de la violence, alors il viendra toujours un moment où la
violence apparaîtra naturellement comme un moyen légitime pour
défendre la vérité. Seule, la reconnaissance de l'exigence de
non-violence permet de récuser une fois pour toutes l'illusion,
véhiculée par les idéologies et tous les discours inspirés par le bon
sens perverti et la sottise épanouie, qu'il est nécessaire et juste de
recourir à la violence pour défendre la vérité. Recourir à la
violence, c'est d'emblée venir se situer en un lieu où la vérité ne
peut pas être. On prétend servir et défendre "la vérité" par la
violence, mais, en réalité, c'est la vérité qui sert et défend la
violence. Dans cette alliance contre nature, c'est la violence, et non
la vérité, qui se touve confortée. Tout se passe comme si la vérité
venait donner raison à la violence. La violence elle-même semble
vraie. En réalité, l'opposé de la vérité, ce n'est pas l'erreur, mais
la violence. En d'autres termes, l'erreur, c'est la violence
et, par conséquent, l'erreur, c'est toute doctrine qui prétend
justifier la violence, c'est-à-dire faire de la violence un droit
de l'homme. Car la violence est déjà victorieuse, elle a déjà imposé
son ordre dès lors qu'elle a obtenu la complicité intellectuelle de
l'homme.
Jusqu'à présent, le plus souvent, les
hommes ont pensé et recherché l'universel à travers l'universalisation
de leur propre culture. Convaincus qu'ils possédaient "la vérité", ils
ont construit une idéologie dont ils ont fait un absolu en se donnant
à eux-mêmes la mission de l'imposer au monde entier. Car c'est le
propre de l'idéologie de s'arroger les privilèges de l'universalité et
de prétendre atteindre l'universel par la puissance, la conquête et la
domination, c'est-à-dire, pour autant que nécessaire, par la violence.
Le moment est venu de rompre une fois pour toutes avec cette vision
totalitaire de l'universel qui a engendré tant et tant de malheurs.
Le grand défi que les hommes doivent
relever à l'aube du XXIème siècle
est d'inventer une sagesse universelle qui leur permette de vivre dans
la concorde. Ce n'est pas par l'uniformisation
des cultures qu'il faut vouloir atteindre l'universel, mais par leur
convergence. C'est à travers
le dialogue des cultures qu'il sera possible de définir des référents
éthiques communs. Mais ce dialogue ne doit pas reposer sur une
complaisance mutuelle ; il doit être conduit à travers une grande
exigence de rigueur et d'intransigeance intellectuelles. Et c'est
d'abord à chacun de faire œuvre de discernement vis à vis de sa propre
culture. C'est ainsi que nos cultures se rejoindront et s'enrichiront
mutuellement. C'est alors, mais alors seulement, que nous deviendrons
riches de nos différences. Mais il ne faut pas s'y tromper, c'est là
une tâche difficile et il n'est pas sûr que nous parviendrons à
l'accomplir.
La double exigence de rupture et de
fidélité
Les traditions dont
nous sommes les héritiers, alors qu'elles ont donné une grande et
belle place à la violence, n'ont donné pratiquement aucune place à la
non-violence, jusqu'à en ignorer le nom. Dès lors, nous devons
commencer par rompre avec tout ce qui, dans notre propre culture,
légitime et sacralise la violence comme la vertu de l'homme fort,
innocente et honore le meurtre dès lors qu'il est au service d'une
cause juste. Cette rupture sera douloureuse, car elle devra se faire
en profondeur. Nous découvrirons que pour rompre avec la culture de la
violence, il s'agit en définitive de rompre avec notre propre culture.
Et il est forcément difficile de récuser la tradition qui nous a été
léguée comme un héritage sacré. Une telle rupture exigera de nous
courage et audace.
Cependant, dans
chacune de nos traditions, il y a des pierres d'attente sur lesquelles
nous pouvons fonder une sagesse de la non-violence. Chacune, en effet,
porte en elle des "valeurs" qui confèrent à tout homme dignité,
grandeur et noblesse et qui demandent qu'il soit respecté et aimé. Par
elles-mêmes, ces valeurs viennent contredire la prétention de la
violence à régenter la vie des hommes et des sociétés. Et, dans
chacune de nos cultures, à un moment ou à un autre, il s'est trouvé
des femmes et des hommes qui ont eu la force d'entrer en dissidence
avec leurs contemporains pour affirmer le primat de ces valeurs sur
les requêtes de la violence. Mais, le plus souvent, ces valeurs se
sont trouvées largement recouvertes par les scories de l'idéologie de
la violence et, de ce fait, elles ont été niées et reniées. C'est en
fidélité à ces valeurs que chacun de nous peut se convaincre que
l'exigence de non-violence fonde et structure l'humanité de l'homme,
qu'elle donne sens et transcendance à sa vie. Et nous découvrirons que
cette fidélité nous conduira, au-delà de la rupture que nous avions
opérée, au cœur même de notre culture.
C'est
en réfléchissant sur l'universalité de la beauté que nous pouvons le
mieux comprendre l'universalité de la sagesse. La sagesse, comme la
beauté, doit s'adresser à la liberté de l'homme, sans jamais vouloir
s'imposer par la contrainte. La sagesse, comme la beauté, doit
réconcilier l'homme avec lui-même, ouvrant ainsi la voie à la
réconciliation de tous les hommes entre eux. L'universalité de
l'éthique, qui fonde la sagesse de l'homme raisonnable, présente ainsi
une profonde analogie avec l'universalité de l'art. L'art parvient à
transcender la culture où il naît, alors même qu'il exprime sa
singularité. L'art atteint l'universel, alors qu'aucune œuvre d'art
n'est semblable à une autre. A travers des formes différentes qui sont
liées aux différences des cultures, l'art - qu'il s'agisse de la
poésie, de la littérature, de la musique, de la sculpture ou de la
peinture - atteint une signification qui parle à chaque être humain.
Dans chaque culture, l'art exprime les mêmes émotions devant la beauté
tragique de l'existence, les mêmes interrogations sur le destin de
l'homme et, à travers elles, ce sont les mêmes quêtes et les mêmes
requêtes qu'il formule. Chaque sagesse, selon la culture qui l'a
engendrée, aura sa propre couleur, sa propre musicalité, sa propre
forme, mais toutes concourront à la même harmonie pour exprimer
l'universel humain.
Pendant des siècles,
la philosophie a cédé le pas devant l'idéologie qui exaltait le
courage des héros qui prenaient le risque de recourir à la violence
pour combattre les ennemis, les infidèles et les méchants de toutes
sortes. Aussi la philosophie inaugure-t-elle un temps nouveau en
affirmant haut et fort la précellence de la vertu de non-violence.