Le non que la non-violence oppose à la violence
est un non de résistance.
La non-violence est certes abstention,
mais cette abstention exige elle-même l'action.

Jean-Marie Muller

    

 La non-violence - Repères historiques
 

 

 

 

La révolution anti-totalitaire dans les sociétés de l'Est

Jean-Marie Muller


Faisons un effort de mémoire. Hier encore, les idéologues de la menace soviétique, dont l'opinion publique était largement tributaire, nous assuraient que les démocraties de l'Europe occidentale étaient placées sous la menace de la domination politique de l'empire soviétique. Ce qu'ils nous prédisaient avec beaucoup d'assurance, ce n'était pas tant la guerre que la défaite, car ils prévoyaient que l'URSS n'aurait pas besoin de faire la guerre pour la gagner. L'immense machinerie militaire soviétique n'était pas tant destinée à nous agresser qu'à exercer sur nous un chantage dans le but de nous paralyser. Ils nous affirmaient que, par l'exercice de la simple menace de leurs chars et de leurs fusées, les dirigeants de Moscou étaient en mesure de neutraliser les Etats de l'Europe occidentale, de les priver de toute autonomie diplomatique, en un mot, de les "Finlandiser". Et, pourtant, force nous est aujourd'hui de reconnaître que ce qui est arrivé, ce n'est pas la finlandisadon des sociétés de l'Europe de l'Ouest mais la libéralisation de celles de l'Europe de l'Est.

En réalité, les observateurs prétendument les mieux avertis n'observaient que les instruments militaires pour apprécier la capacité technologique de destruction de l'adversaire, ils isolaient ce paramètre de son contexte soclo-politiqtie pour conclure que la formidable puissance militaire de l'URSS menaçait gravement les libertés des sociétés de l'Europe occidentale et que celles-ci, pour défendre leur sécurité, n'avaient d'autre choix que de se doter également des instruments militaires les plus modernes. C'est ainsi que la course aux armements est venue dominer totalement les rapports entre les deux parties de l'Europe. Pendant toutes ces années, la diplomatie des Etats n'aura pas d'autre objet que la quincaillerie militaire. Les problèmes posés par la course aux armements encombreront alors tout l'espace diplomatique international.

Quand nous contestions la logique de la course aux armements, nous étions aussitôt accusés de "pacifisme", c'est-à-dire de défaitisme et de forfaiture. On nous reprochait d'être manipulés par la propagande communiste et de faire le jeu, fût-ce inconsciemment, de l'Union Soviétique. On stigmatisait la naïveté avec laquelle nous faisions confiance aux dirigeants de l'URSS en fermant les yeux sur le caractère dominateur et agressif de l'idéologie marxiste-léniniste pour laquelle tout, même l'aspiration des peuples à la paix, devait être utilisé pour la conquête du monde.

La résistance civile des peuples de l'Est

En réalité, ce n'est point aux dirigeants que nous faisions confiance mais aux populations civiles. Nous affirmions que, pour construire une paix stable en Europe, nous devions avant tout manifester- concrètement notre solidarité avec les peuples de l'Est. Nous soutenions que la plus sûre garantie de la paix en Europe n'était pas la capacité, de destruction des armes de l'Occident mais la capacité de mobilisation et de résistance des peuples des pays de l'Est. Nous assurions que nos véritables alliés dans la défense de la démocratie é lent les citoyens des sociétés de l'Europe de l'Est qui résistaient contre l'oppression. Ils subissaient. Certes, la peur sciemment et scientifiquement organisée par les régimes totalitaires maintenait dans le silence le plus grand nombre. Mais nous prétendions que leurs véritables représentants étaient les dissidents et non point les dirigeants. Ces dissidents qui osaient, en prenant pour eux-mêmes les plus grands risques, défier à haute voix le pouvoir totalitaire ne constituaient qu'une petite minorité mais ils étaient et avaient conscience d'être "le sommet émergé de l'iceberg de la volonté nationale" (selon l'expression d'Adam Michnik).

Nous insistions sur le fait que l'extrême fragilité et la plus grande vulnérabilité des régimes totalitaires étaient précisément qu'ils ne pouvaient pas compter sur l'adhésion de la plus grande partie de leur propre population ; que celle-ci se trouvait dans une situation de dissidence potentielle par rapport au régime qui leur était imposé par la contrainte et, par conséquent, de désobéissance probable par rapport à ce régime dès lors qu'il voudrait l'impliquer dans une agression des sociétés occidentales. De cette analyse de la situation du régime communiste, nous déduisions que la force de dissuasion la plus effective qui s'exercerait à l'encontre des décideurs soviétiques, dans l'hypothèse d'école où ils seraient réellement tentés de conduire une agression contre l'Europe de l'Ouest, n'était pas celle des armes adverses mais celle de leur propre peuple. Nous en tirions également la conclusion que la meilleure manière de lutter contre le totalitarisme communiste et donc, par là-même, de nous en protéger, était d'organiser une réelle solidarité politique entre les sociétés de l'Europe de l'Ouest et celles de l'Est dans leur résistance non-violente.

Car, en réalité, tout au long de la nuit pendant laquelle les peuples de l'Europe de l'Est ont subi les privations imposées par le totalitarisme, les sociétés de l'Europe occidentale ont beaucoup plus songé à défendre leurs privilèges qu'à leur manifester leur solidarité. Elles se sont mobilisées pour se protéger du totalitarisme mais non pas pour le combattre. Elles se sont barricadées chez elles en élevant tout au long de leurs Frontières des murs d'armes de destruction massive pour se défendre contre la menace communiste, mais ces armes ne leur servaient de rien pour combattre l'oppression communiste.

La conséquence la plus tangible de la guerre froide était moins le face-à-face de deux armées adverses que l'affrontement de deux idéologies rivales. Cette rivalité a eu pour effet de figer chacune de ces idéologies en des formules mortes indéfiniment répétées par les partisans de chacun des deux systèmes. Tous les problèmes de société étaient regardés à travers le prisme déformant de la confrontation de ces deux idéologies dominantes et, dès lors, toutes les réponses apportées étaient faussées et donc fausses.

En fait, les systèmes d'armes choisis par l'Occident pour se défendre contre le totalitarisme soviétique, non seulement ne l'affaiblissaient pas, mais étaient de nature à le conforter en renforçant le statu quo. En outre, la course aux armements et le développement des complexes militaro-industriels qu'elle entraînait avaient pour conséquence directe d'épuiser les économies des puissances nucléaires. La militarisation de l'empire soviétique a été une cause essentielle du sous-développement économique des sociétés de l'Est et celui-ci se retournait contre les populations civiles. De ce point de vite également, le système de défense mis en oeuvre par l'Occident ne pouvait que contribuer à renforcer l'oppression des peuples de l'Est.

Mais aux Etats-Unis aussi les dépenses militaires ont lourdement grevé le budget de la nation. De larges couches de la population américaine vivent au-dessous du seuil de pauvreté et il ne fait aucun doute que les investissements militaires de l'Etat se font au détriment d'investissements sociaux dont le pays a cruellement besoin. Ils se font également au détriment d'investissements industriels civils et ce n'est pas par hasard si le japon et l'Allemagne qui, pour des raisons historiques, ont peu développé leur industrie militaire, sont passés au premier rang des nations industrielles.

La stratégie de l'action non-violente

Plusieurs facteurs sont intervenus pour créer le processus qui a abouti, le 9 novembre 1989, à l'effondrement du mur de Berlin. La crise économique qui est venue frapper les sociétés de l'empire soviétique appelait elle-même des réformes politiques. Par ailleurs, "l'effet Gorbatchev" et l'abandon de la "doctrine Brejnev" sur le souveraineté limitée des pays de l'Europe centrale ont permis que le processus de libéralisation aille jusqu'à son terme. La révolution antitotalitaire de 1989 est en réalité l'aboutissement d'un processus qui résulte de la conjugaison dialectique de deux mouvements, l'un impulsé " par en bas", l'autre imprimé "par en haut". Mais le mouvement venu de la base de la société a précédé celui venu du sommet de l'Etat et, dans une mesure probablement décisive, c'est le premier qui a provoqué le second. De plus, le mouvement , " par en haut" a eu surtout pour effet de permettre au mouvement "par en bas" de développer toute sa dynamique. Nous n'entendons pas minimiser l'importance de la politique de libéralisation mise en oeuvre par Gorbatchev - elle fut en effet déterminante dans la dernière phase dit processus - mais nous voulons souligner que la résistance de la société civile a été prédominante dans la création et le développement du processus.

Certains occidentaux n’hésitent pas à s’attribuer à eux-mêmes le mérite de la révolution antitotalitaire survenue dans les sociétés de l’Europe de l’Est, en y voyant le triomphe de l’idéologie libérale qui prévaut dans les sociétés de l’Europe de l'Ouest. Ainsi l'Occident serait-il sorti vainqueur de la lutte qui, depuis près de cinquante ans, l'opposait au monde communiste. Il v a pourtant beaucoup d'outrecuidance à voir dans la victoire de la liberté à l'Est notre propre victoire. En réalité, c'est à eux-mêmes, et à eux seuls, que les peuples de l'Est doivent d'être aujourd'hui libérés de l'oppression totalitaire. Le facteur déterminant fut sans aucun doute la mobilisation des citoyens des sociétés de l'Est dans une résistance non-violente au régime communiste. Il est important d'étudier et d'analyser les raisons de cette "irruption de la non-violence dans l'histoire" Jacques Julliard, Le génie de la liberté, Le Seuil, 1990, p.4 1).

Lorsque nous soutenions que l'action non-violente était la méthode la mieux appropriée pour permettre aux citoyens des pays de l'Est de résister à l'oppression totalitaire, nous devions faire face au scepticisme ironique des réalistes. "Oui, bien sûr, nous disaient-ils, il était facile à Gandhi de recourir à la non-violence, dès lors qu'il avait en face de lui des gentlemen britanniques dont le fair-play leur a tout de suite fait comprendre qu'ils devaient reconnaître l'Indépendance de l'Inde puisque les Indiens le leur demandaient poliment." "Oui, bien sûr, ajoutaient-ils, il était facile à Martin Luther King d'organiser des manifestations non-violentes pour obtenir la reconnaissance des droits civiques des Noirs, dès lors qu'il agissait dans la plus grande démocratie du monde." "Mais, concluaient-ils sur un ton péremptoire, allez donc prêcher la non-violence dans les pays communistes !..." Combien de fois n'avons-nous pas entendu cette apostrophe qui nous signifiait qu'il était inutile de continuer une conversation devenue sans objet ', Nous sommes allés en effet dans les pays communistes. Nous n'y sommes pas allés pour prêcher quoi que ce soit. Mais nous avons rencontré et écouté longuement des femmes et des hommes qui avaient la conviction que seule l'action non-violente pouvait leur permettre de se libérer de l'oppression qui pesait sur eux.

Cette "irruption de la non-violence" a été, préparée de longue date par l'engagement des dissidents qui ont refusé "la vie dans le mensonge" pour prendre le risque de "la vie dans la vérité" (selon les expressions de Vaclav Havel). A l'origine de la résistance de ces dissidents se trouve une exigence éthique, mais ils sont convaincus que celle-ci doit être le fondement d'une action politique efficace. Puis ils ont voulu organiser la dissidence dans une résistance collective. Un repère important sur la voie de cette organisation est la création en Pologne, le 23 septembre 1976, du Comité de défense des ouvriers (KOR) qui, un an plus tard, deviendra le Comité d'autodéfense sociale. C'est à travers l'action de ces comités que s'expérimentera la stratégie de la résistance non-violente qui, en 1980, sera reprise par le syndicat Solidarité et qui deviendra le socle fondateur de la révolution antitotalitaire de 1989.

Cette stratégie a d'abord consisté à éviter tout affrontement direct, toute lutte frontale contre l'Etat, sa police et sa justice. Sur ce terrain, les citoyens ne peuvent que provoquer un surcroît de répression de la part du pouvoir établi qui a le métropole des instruments de violence et qui petit donc facilement briser tout mouvement de révolte. En se situait sur le terrain de l'affrontement violent, les citoyens ne pouvaient que subir de nouvelles défaites. Il s'agissait donc pour les créateurs dur KOR d'organiser la société civile afin de créer la solidarité et de construire le pouvoir des citoyens à travers une confrontation indirecte. " Il s’avère, écrivions-nous en 1985, que si le pouvoir totalitaire est parfaitement armé pour briser toute révolte violente, il se trouve largement désemparé pour faire à la résistance non-violente de tout un peuple qui s’est libéré de la peur. (…). Ainsi donc, la non-violence dont les esprits doctrinaires professent qu’elle fait le jeu des régimes totalitaires, s’avère en réalité la mieux appropriée pour les combattre. " (La Croix, 27-28 octobre 1989)

Une autre considération stratégique a été déterminante dans le choix de la stratégie de l'action non-violente. Les citoyens des pays de l'Est savaient d'expérience que le pouvoir pris par la violence ne peut être exercé que par la violence et que, par conséquent, il ne peut être que totalitaire. Parce qu'ils voulaient construire une société démocratique, les résistants polonais ont voulu mettre en oeuvre des moyens démocratiques, c'est-à-dire non-violents. Car il y a une contradiction irréductible entre la démocratie et la violence.

Ainsi, l'une des caractéristiques essentielles de cette seconde révolution d'octobre a été d'être non-violente. En cela, elle est venue apporter un démenti historique à l'idéologie dominante qui nous a fait croire que seule la violence peut construire l'histoire, alors que, le plus souvent, elle ne fait que la détruire. L'histoire a ainsi pris sa revanche sur Lénine qui avait cru qu'en imposant par la violence le pouvoir des Soviets des ouvriers, des soldats et des paysans, il allait libérer la société de toute forme d'oppression.

La rupture de l'équilibre totalitaire

Lorsque le mur de Berlin s'effondre sous la pression non-violente du peuple de l'ancienne République Démocratique Allemande, l'ère de Yalta prend fin. Pendant plus de quarante ans, le monde s'était trouvé divisé en deux blocs antagonistes engagés dans une confrontation idéologique, politique et technologique dont chacun prétendait que l'enjeu était l'hégémonie de la terre.

Certes, la rupture de l'équilibre totalitaire, qui assoirait l'unité de l'Europe soviétique, était de nature à engendrer de nouveaux conflits. Par lui-même, l'écroulement de l'ordre totalitaire engendre un désordre anarchique plutôt qu'un ordre démocratique. Celui-ci est à construire à partir des sociétés civile et politique, lesquelles sont elles-mêmes à édifier. L'idéologie totalitaire a détruit jusqu'à la langue des peuples auxquels elle a voulu s'imposer. "Si la sentence de Confucius est vraie ("Pour refaire le monde, nous devons refaire la langue"), écrit l'écrivain bulgare Blaga Dimitrova, il faudrait maintenant mettre avant tout de l'ordre dans la langue pour sortir du chaos. Par où commencer ? Par la dislocation des moules linguistiques totalitaires afin de détruire en profondeur dans la mentalité des gens le système même. Il faudra du temps avant que ne se décantent les dépôts langagiers accumulés. (... ) L'écrivain est confronté à une difficulté qui dépasse ses forces : construire et cultiver une autre langue, humaine, dépourvue d'intonations fanatiques, de promesses spéculatives d'un avenir radieux, de sifflements de haine, de nouveau monopole politique, tout simplement une langue normale, accordée à la nature humaine, à notre coeur assoiffé de vérité." (Lettre internationale, Printemps 1992)

Il était donc prévisible que les sociétés de l'ancien empire communiste auraient à surmonter mille et une difficultés pour parvenir à une réelle démocratie. Très rapidement, en effet, les revendications nationales, les tensions ethniques, les crises économiques, les destructions écologiques ont constitué par elles-mêmes autant de conflits potentiels lourds de menaces. L'enthousiasme de la libération s'est vite dissipé pour laisser place au désenchantement. L'effondrement du totalitarisme a fait apparaître un immense vide politique dans une société en proie à une profonde déstructuration économique. La société civile, qui s'était rassemblée poiii- combattre le totalitarisme, n'a pas su rester unie pour construire la démocratie. Dès la victoire obtenue, le lien qui unissait les individus dans la même

résistance contre l'ennemi commun s'est rompu et chacun a voulu défendre les particularismes du groupe social qui lui permettait d'affirmer sa propre identité. La libéralisation a permis l'ouverture d'une sorte de foire aux idées rétrogrades qui n'ont aucun rapport avec les idées démocratiques au nom desquelles les dissidents ont lutté contre l'oppression totalitaire. Mais, là encore, ce désordre est l'héritage de l'ancien système collectiviste qui a détruit tout le système social. "Les sociétés, écrit Bernard Dréano, ont hérité de l'ancien régime une sorte de leucémie, maladie qui traîne en longueur, une perte du sens du polifique qui favorise d'ailleurs les convulsions et les poussées de fièvre nationalistes. (... ) Le résultat de décennies de politisation totalitaire, c'est la dépolitisation générale des sociétés, qui prive l'opposition démocratique de ses relais de base quand l'ancien régime disparaît. Les démocrates se trouvent dès lors pris dans une tenaille : d'un côté, l'individualisme de la débrouille, du chacun pour soi, de la spéculation et du marché noir qui s'abrite derrière le discours libéral-capitaliste, de l'autre côté, le réflexe de regroupement identitaire et collectif qui a tôt fait d'être investi par les discours intégristes ou nationaux-nationalistes." (Triomphe ou disparition des "sociétés civiles", Alternatives Non-Violentes, N' 76, septembre 1990)

La crise yougoslave

L'espoir ne peut venir que par une nouvelle résistance de citoyens qui s'opposent au désordre anarchique en se référant, avec la même détermination, aux mêmes valeurs démocratiques auxquelles se sont référés les dissidents qui se sont opposés à l'ordre totalitaire. D'ores et déjà, de nombreux citoyens des pays de l'Est ont eu le courage civique d'entreprendre cette tâche.

La guerre civile entre Serbes et Croates est venue illustrer de manière dramatique que la logique de la violence pouvait de nouveau avoir prise sur les événements. Mais cette guerre fratricide ne constitue en rien un contre-exemple qui pourrait être opposé aux révolutions pacifiques qui ont abouti en 1989 à la fin de l'empire soviétique et qui prouverait la nécessité de la violence. Il est remarquable que les observateurs de ces événements sont unanimes à souligner la totale irrationalité des violences mises en oeuvre dans chacun des deux camps ennemis. Il est manifeste que ces violences sont totalement incapables de favoriser la solution politique à laquelle il faudra bien que les deux peuples parviennent pour établir les bases d'une coexistence pacifique.

Conscients de l'ampleur du drame qui détruit leur société, des citoyens des différents pays de l'ex-fédération yougoslave se sont regroupés pour tenter d'organiser la résistance à la guerre. Dans le premier numéro de la publication du Forum des Citoyens de Sarajevo (10 décembre 1991), on peut lire la déclaration suivante :

"Profondément inquiets et déçus par les événements ayant cours dans notre pays, nous considérons comme nécessaire de prendre publiquement la parole. Il y a un an, nous vivions encore dans l'espoir que les problèmes sérieux de notre société pourraient être résolus par étapes. Cet espoir se fondait sur l'avancée de la démocratie en Europe.( ... ) Les événements qui ont pris place et qui continuent de s'installer ici détruisent cet espoir. Notre pays est en état de guerre, d'une guerre insensées cruelle et destructrice. (... ) Il nous est difficile de comprendre les motifs irrationnels, les fantasmes du passé et les tourbillons d'absurdité. La peur quels véhiculent détruit l'équilibre nécessaire à une vie pacifique et pousse de plus en pins les gens à la destruction absurde. (... ) Nous exprimons notre plus profonde condamnation de la guerre, de la destruction et de la violence. Nous joignons nos voix à toutes celles qui rappellent la valeur de la vie humaine, qui appellent à la compréhension et au respect mutuel. (... ) Nous sommes convaincus que la majorité des gens de ce pays n'ont pas encore perdu le sens des valeurs humaines essentielles ni celui de la communication ouverte entre êtres humains. Nous avons exprimé ces pensées non seulement parce que nous considérons qu'il s'agit de notre devoir en ces temps difficiles, mais aussi pour contribuer aux aspirations de la majorité des gens à la paix et à la vie, pour que la paix et la joie puissent devenir notre bien commun."

Là encore, le surarmement des grandes puissances ne leur a servi de rien pour tenter de favoriser une solution pacifique à la crise yougoslave. La Communauté européenne et l'Organisation des Nations Unies ont trop longtemps fait preuve de la plus totale impuissance pour entreprendre une médiation qui puisse éviter le pire. Ainsi que l'écrit l'éditorialiste du Monde (23 février 1992), ce n'est qu"'après avoir regardé de longs mois durant, Serbes et Croates se massacrer dans les plaines de Slavonie ou les montagnes de l'arrière-pays dalmate, s'être plus soucié du "patrimoine mondial" que du sang des hommes ; après avoir fait étalage de profondes divisions et d'une coupable impuissance devant une guerre sortie tout droit du passé" que, le 21 février 1992, le Conseil de sécurité de l'ONU a décidé d'envoyer une "force de protection" de 14 000 hommes dans l'ex-fédération yougoslave. La résolution 743 qui autorise la création de cette force précise que celle-ci "devrait être une solution provisoire visant à créer les conditions de la paix et de la sécurité nécessaires pour la négociation et un règlement global de la crise yougoslaves. Elle affirme également que "le plan de maintien de la paix des Nations Unies et sa mise en oeuvre ne vise en aucune manière à préjuger des conditions d'un règlement politique." Dans ces conditions, on peut craindre que cette force de protection ne fasse que geler la situation sans créer les conditions de la paix.

L'Occident a perdu son meilleur ennemi

Il est dans l'ordre naturel des choses que tous les problèmes que le totalitarisme avait niés sans leur apporter le début d'une solution, commencent ou recommencent à se poser dans toute leur complexité. L'histoire des pays de l'Est connaîtra donc encore de nombreuses crises avant de parvenir à stabiliser les grands équilibres économiques et politiques de leur société. Mais cette instabilité et les menaces qu'elle peut engendrer contre le processus démocratique dans ces pays ne constituent pas une nouvelle menace militaire contre l'Europe occidentale.

La révolution antitotalitaire a mis définitivement fin à la " menace soviétique " qui, tout au long de ces dernières décennies, a occupé une place centrale dans l’imaginaire des sociétés occidentales, ainsi que dans le perception et la compréhension qu'elles avaient du monde. Quels que soient dorénavant les crises et les conflits qui peuvent survenir dans l'espace de l'ancien empire soviétique, ils ne sauraient faire resurgir l'ancienne menace d'une confrontation militaire bloc contre bloc. Tous les scénarios de la "bataille de l'avant" élaborés pendant la guerre froide sont aujourd'hui dépourvus de toute crédibilité. Le changement du paysage stratégique européen n'est pas conjoncturel niais structurel et tout laisse penser qu'il est définitivement acquis.

L'événement stratégique décisif survenu en 1989 a été le désarmement politique des sociétés d'Europe centrale. Le désarmement militaire effectué par la suite n'a été que la conséquence de ce désarmement politique. Il conviendrait certainement d'attribuer aux peuples de l'Europe centrale non seulement le Prix Nobel de la paix mais aussi celui de chimie parce qu'ils ont fait cette découverte scientifique extraordinaire, à laquelle aucun savant occidental n'avait jamais osé penser, à savoir que les pactes militaires étaient biodégradables sous le seul effet de la résistance non-violente des populations civiles...

Certes, par son simplisme même, le manichéisme idéologique qui divisait jusqu'à présent l'Europe et le monde en deux camps rivaux fascinera encore longtemps les esprits simples. Le jour même du coup d'Etat de Moscou qui, le 19 août 1991, destitua Mikhaël Gorbatchev, les leaders de la droite française se sont précipités pour affirmer la nécessité de soutenir l'effort de défense de la France. Mais, ce faisant, ils ne faisaient qu'exprimer leur nostalgie de l'ordre ancien. "Ce coup d'Etat, déclara alors Jacques Chirac, s'ajoutant à la situation de quasi guerre civile en' Yougoslavie, montre, malheureusement, que l'évolution de l'Est européen vers la démocratie est imprévisible et peut devenir dangereuse pour tout le continent. C'est dire combien il est aventureux de tabler, comme on l'a fait trop souvent depuis deux ans, sur la fin de la guerre froide et sur les dividendes de la paix." "Il faut cesser, a ajouté le Président du RPR, d'amputer les crédits et les programmes indispensables à la sécurité de la France." (Le Monde, 21 août 1991). En réalité, même la réussite du coup d'Etat, au demeurant fort improbable dès le premier jour, n'aurait pas été de nature à réactualiser l'ancienne menace d'une agression soviétique contre l'Europe occidentale. En toute hypothèses les technocrates conservateurs qui ont tenté de prendre le pouvoir n'avaient certainement pas l'intention de s'engager dans une telle entreprise mais, surtout, ils n'en avaient ni la possibilité politique, ni la capacité stratégique.

Somme toute, il était très confortable pour l'Occident d'être confronté à un ennemi parfait dans la mesure où on pouvait l'accuser de tous les méfaits. Pendant trop longtemps, l'occident a affirmé son identité culturelle par rapport à l'existence de l'Union Soviétique considérée comme "l'empire du mal", selon l'expression significative de Ronald Reagan. L'opposition à cet empire a pris une place tellement importante qu'elle était devenu constitutive de l'idéologie dominante en Occident. La lutte contre "l'empire du mal" était devenue l'une des raisons de vivre du "monde libre". L'effondrement du mur de Berlin a entraîné dans sa chute, non seulement le rituel communiste des sociétés de l'Est, mais également le rituel anticommuniste des sociétés occidentales qui perdaient ainsi l'une de leurs raisons de vivre.

Extrait de La nouvelle donne de la paix, Ed. TC, 1992