La révolution
anti-totalitaire dans les sociétés de l'Est
Jean-Marie Muller
Faisons un effort de mémoire. Hier
encore, les idéologues de la menace soviétique, dont l'opinion publique
était largement tributaire, nous assuraient que les démocraties de
l'Europe occidentale étaient placées sous la menace de la domination
politique de l'empire soviétique. Ce qu'ils nous prédisaient avec beaucoup
d'assurance, ce n'était pas tant la guerre que la défaite, car ils
prévoyaient que l'URSS n'aurait pas besoin de faire la guerre pour la
gagner. L'immense machinerie militaire soviétique n'était pas tant
destinée à nous agresser qu'à exercer sur nous un chantage dans le but de
nous paralyser. Ils nous affirmaient que, par l'exercice de la simple
menace de leurs chars et de leurs fusées, les dirigeants de Moscou étaient
en mesure de neutraliser les Etats de l'Europe occidentale, de les priver
de toute autonomie diplomatique, en un mot, de les "Finlandiser". Et,
pourtant, force nous est aujourd'hui de reconnaître que ce qui est arrivé,
ce n'est pas la finlandisadon des sociétés de l'Europe de l'Ouest mais la
libéralisation de celles de l'Europe de l'Est.
En réalité, les
observateurs prétendument les mieux avertis n'observaient que les
instruments militaires pour apprécier la capacité technologique de
destruction de l'adversaire, ils isolaient ce paramètre de son contexte
soclo-politiqtie pour conclure que la formidable puissance militaire de
l'URSS menaçait gravement les libertés des sociétés de l'Europe
occidentale et que celles-ci, pour défendre leur sécurité, n'avaient
d'autre choix que de se doter également des instruments militaires les
plus modernes. C'est ainsi que la course aux armements est venue dominer
totalement les rapports entre les deux parties de l'Europe. Pendant toutes
ces années, la diplomatie des Etats n'aura pas d'autre objet que la
quincaillerie militaire. Les problèmes posés par la course aux armements
encombreront alors tout l'espace diplomatique international.
Quand nous contestions la
logique de la course aux armements, nous étions aussitôt accusés de
"pacifisme", c'est-à-dire de défaitisme et de forfaiture. On nous
reprochait d'être manipulés par la propagande communiste et de faire le
jeu, fût-ce inconsciemment, de l'Union Soviétique. On stigmatisait la
naïveté avec laquelle nous faisions confiance aux dirigeants de l'URSS en
fermant les yeux sur le caractère dominateur et agressif de l'idéologie
marxiste-léniniste pour laquelle tout, même l'aspiration des peuples à la
paix, devait être utilisé pour la conquête du monde.
La résistance civile des
peuples de l'Est
En réalité, ce n'est point
aux dirigeants que nous faisions confiance mais aux populations civiles.
Nous affirmions que, pour construire une paix stable en Europe, nous
devions avant tout manifester- concrètement notre solidarité avec les
peuples de l'Est. Nous soutenions que la plus sûre garantie de la paix en
Europe n'était pas la capacité, de destruction des armes de l'Occident
mais la capacité de mobilisation et de résistance des peuples des pays de
l'Est. Nous assurions que nos véritables alliés dans la défense de la
démocratie é lent les citoyens des sociétés de l'Europe de l'Est qui
résistaient contre l'oppression. Ils subissaient. Certes, la peur
sciemment et scientifiquement organisée par les régimes totalitaires
maintenait dans le silence le plus grand nombre. Mais nous prétendions que
leurs véritables représentants étaient les dissidents et non point les
dirigeants. Ces dissidents qui osaient, en prenant pour eux-mêmes les plus
grands risques, défier à haute voix le pouvoir totalitaire ne
constituaient qu'une petite minorité mais ils étaient et avaient
conscience d'être "le sommet émergé de l'iceberg de la volonté nationale"
(selon l'expression d'Adam Michnik).
Nous insistions sur le fait
que l'extrême fragilité et la plus grande vulnérabilité des régimes
totalitaires étaient précisément qu'ils ne pouvaient pas compter sur
l'adhésion de la plus grande partie de leur propre population ; que
celle-ci se trouvait dans une situation de dissidence potentielle par
rapport au régime qui leur était imposé par la contrainte et, par
conséquent, de désobéissance probable par rapport à ce régime dès lors
qu'il voudrait l'impliquer dans une agression des sociétés occidentales.
De cette analyse de la situation du régime communiste, nous déduisions que
la force de dissuasion la plus effective qui s'exercerait à l'encontre des
décideurs soviétiques, dans l'hypothèse d'école où ils seraient réellement
tentés de conduire une agression contre l'Europe de l'Ouest, n'était pas
celle des armes adverses mais celle de leur propre peuple. Nous en tirions
également la conclusion que la meilleure manière de lutter contre le
totalitarisme communiste et donc, par là-même, de nous en protéger, était
d'organiser une réelle solidarité politique entre les sociétés de l'Europe
de l'Ouest et celles de l'Est dans leur résistance non-violente.
Car, en réalité, tout au
long de la nuit pendant laquelle les peuples de l'Europe de l'Est ont subi
les privations imposées par le totalitarisme, les sociétés de l'Europe
occidentale ont beaucoup plus songé à défendre leurs privilèges qu'à leur
manifester leur solidarité. Elles se sont mobilisées pour se protéger du
totalitarisme mais non pas pour le combattre. Elles se sont barricadées
chez elles en élevant tout au long de leurs Frontières des murs d'armes de
destruction massive pour se défendre contre la menace communiste, mais ces
armes ne leur servaient de rien pour combattre l'oppression communiste.
La conséquence la plus
tangible de la guerre froide était moins le face-à-face de deux armées
adverses que l'affrontement de deux idéologies rivales. Cette rivalité a
eu pour effet de figer chacune de ces idéologies en des formules mortes
indéfiniment répétées par les partisans de chacun des deux systèmes. Tous
les problèmes de société étaient regardés à travers le prisme déformant de
la confrontation de ces deux idéologies dominantes et, dès lors, toutes
les réponses apportées étaient faussées et donc fausses.
En fait, les systèmes
d'armes choisis par l'Occident pour se défendre contre le totalitarisme
soviétique, non seulement ne l'affaiblissaient pas, mais étaient de nature
à le conforter en renforçant le statu quo. En outre, la course aux
armements et le développement des complexes militaro-industriels qu'elle
entraînait avaient pour conséquence directe d'épuiser les économies des
puissances nucléaires. La militarisation de l'empire soviétique a été une
cause essentielle du sous-développement économique des sociétés de l'Est
et celui-ci se retournait contre les populations civiles. De ce point de
vite également, le système de défense mis en oeuvre par l'Occident ne
pouvait que contribuer à renforcer l'oppression des peuples de l'Est.
Mais aux Etats-Unis aussi
les dépenses militaires ont lourdement grevé le budget de la nation. De
larges couches de la population américaine vivent au-dessous du seuil de
pauvreté et il ne fait aucun doute que les investissements militaires de
l'Etat se font au détriment d'investissements sociaux dont le pays a
cruellement besoin. Ils se font également au détriment d'investissements
industriels civils et ce n'est pas par hasard si le japon et l'Allemagne
qui, pour des raisons historiques, ont peu développé leur industrie
militaire, sont passés au premier rang des nations industrielles.
La
stratégie de l'action non-violente
Plusieurs facteurs sont
intervenus pour créer le processus qui a abouti, le 9 novembre 1989, à
l'effondrement du mur de Berlin. La crise économique qui est venue frapper
les sociétés de l'empire soviétique appelait elle-même des réformes
politiques. Par ailleurs, "l'effet Gorbatchev" et l'abandon de la
"doctrine Brejnev" sur le souveraineté limitée des pays de l'Europe
centrale ont permis que le processus de libéralisation aille jusqu'à son
terme. La révolution antitotalitaire de 1989 est en réalité
l'aboutissement d'un processus qui résulte de la conjugaison dialectique
de deux mouvements, l'un impulsé " par en bas", l'autre imprimé "par en
haut". Mais le mouvement venu de la base de la société a précédé celui
venu du sommet de l'Etat et, dans une mesure probablement décisive, c'est
le premier qui a provoqué le second. De plus, le mouvement , " par en
haut" a eu surtout pour effet de permettre au mouvement "par en
bas" de développer toute sa dynamique. Nous n'entendons pas minimiser
l'importance de la politique de libéralisation mise en oeuvre par
Gorbatchev - elle fut en effet déterminante dans la dernière phase
dit processus - mais nous voulons souligner que la résistance de la
société civile a été prédominante dans la création et le développement du
processus.
Certains occidentaux
n’hésitent pas à s’attribuer à eux-mêmes le mérite de la révolution
antitotalitaire survenue dans les sociétés de l’Europe de l’Est, en y
voyant le triomphe de l’idéologie libérale qui prévaut dans les sociétés
de l’Europe de l'Ouest. Ainsi l'Occident serait-il sorti vainqueur de la
lutte qui, depuis près de cinquante ans, l'opposait au monde communiste.
Il v a pourtant beaucoup d'outrecuidance à voir dans la victoire de la
liberté à l'Est notre propre victoire. En réalité, c'est à eux-mêmes, et à
eux seuls, que les peuples de l'Est doivent d'être aujourd'hui libérés de
l'oppression totalitaire. Le facteur déterminant fut sans aucun doute la
mobilisation des citoyens des sociétés de l'Est dans une résistance
non-violente au régime communiste. Il est important d'étudier et
d'analyser les raisons de cette "irruption de la non-violence dans
l'histoire" Jacques Julliard, Le génie de la liberté, Le Seuil,
1990, p.4 1).
Lorsque nous soutenions que
l'action non-violente était la méthode la mieux appropriée pour permettre
aux citoyens des pays de l'Est de résister à l'oppression totalitaire,
nous devions faire face au scepticisme ironique des réalistes. "Oui, bien
sûr, nous disaient-ils, il était facile à Gandhi de recourir à la
non-violence, dès lors qu'il avait en face de lui des gentlemen
britanniques dont le fair-play leur a tout de suite fait comprendre qu'ils
devaient reconnaître l'Indépendance de l'Inde puisque les Indiens le leur
demandaient poliment." "Oui, bien sûr, ajoutaient-ils, il était facile à
Martin Luther King d'organiser des manifestations non-violentes pour
obtenir la reconnaissance des droits civiques des Noirs, dès lors qu'il
agissait dans la plus grande démocratie du monde." "Mais, concluaient-ils
sur un ton péremptoire, allez donc prêcher la non-violence dans les pays
communistes !..." Combien de fois n'avons-nous pas entendu cette
apostrophe qui nous signifiait qu'il était inutile de continuer une
conversation devenue sans objet ', Nous sommes allés en effet dans les
pays communistes. Nous n'y sommes pas allés pour prêcher quoi que ce soit.
Mais nous avons rencontré et écouté longuement des femmes et des hommes
qui avaient la conviction que seule l'action non-violente pouvait leur
permettre de se libérer de l'oppression qui pesait sur eux.
Cette "irruption de la
non-violence" a été, préparée de longue date par l'engagement des
dissidents qui ont refusé "la vie dans le mensonge" pour prendre le risque
de "la vie dans la vérité" (selon les expressions de Vaclav Havel). A
l'origine de la résistance de ces dissidents se trouve une exigence
éthique, mais ils sont convaincus que celle-ci doit être le fondement
d'une action politique efficace. Puis ils ont voulu organiser la
dissidence dans une résistance collective. Un repère important sur la voie
de cette organisation est la création en Pologne, le 23 septembre 1976, du
Comité de défense des ouvriers (KOR) qui, un an plus tard, deviendra le
Comité d'autodéfense sociale. C'est à travers l'action de ces comités que
s'expérimentera la stratégie de la résistance non-violente qui, en 1980,
sera reprise par le syndicat Solidarité et qui deviendra le socle
fondateur de la révolution antitotalitaire de 1989.
Cette stratégie a d'abord
consisté à éviter tout affrontement direct, toute lutte frontale contre l'Etat,
sa police et sa justice. Sur ce terrain, les citoyens ne peuvent que
provoquer un surcroît de répression de la part du pouvoir établi qui a le
métropole des instruments de violence et qui petit donc facilement briser
tout mouvement de révolte. En se situait sur le terrain de l'affrontement
violent, les citoyens ne pouvaient que subir de nouvelles défaites. Il
s'agissait donc pour les créateurs dur KOR d'organiser la société civile
afin de créer la solidarité et de construire le pouvoir des citoyens à
travers une confrontation indirecte. " Il s’avère, écrivions-nous en 1985,
que si le pouvoir totalitaire est parfaitement armé pour briser toute
révolte violente, il se trouve largement désemparé pour faire à la
résistance non-violente de tout un peuple qui s’est libéré de la peur.
(…). Ainsi donc, la non-violence dont les esprits doctrinaires professent
qu’elle fait le jeu des régimes totalitaires, s’avère en réalité la mieux
appropriée pour les combattre. " (La Croix, 27-28 octobre 1989)
Une autre considération
stratégique a été déterminante dans le choix de la stratégie de l'action
non-violente. Les citoyens des pays de l'Est savaient d'expérience que le
pouvoir pris par la violence ne peut être exercé que par la violence et
que, par conséquent, il ne peut être que totalitaire. Parce qu'ils
voulaient construire une société démocratique, les résistants polonais ont
voulu mettre en oeuvre des moyens démocratiques, c'est-à-dire
non-violents. Car il y a une contradiction irréductible entre la
démocratie et la violence.
Ainsi, l'une des
caractéristiques essentielles de cette seconde révolution d'octobre a été
d'être non-violente. En cela, elle est venue apporter un démenti
historique à l'idéologie dominante qui nous a fait croire que seule la
violence peut construire l'histoire, alors que, le plus souvent, elle ne
fait que la détruire. L'histoire a ainsi pris sa revanche sur Lénine qui
avait cru qu'en imposant par la violence le pouvoir des Soviets des
ouvriers, des soldats et des paysans, il allait libérer la société de
toute forme d'oppression.
La rupture de
l'équilibre totalitaire
Lorsque le mur de Berlin
s'effondre sous la pression non-violente du peuple de l'ancienne
République Démocratique Allemande, l'ère de Yalta prend fin. Pendant plus
de quarante ans, le monde s'était trouvé divisé en deux blocs antagonistes
engagés dans une confrontation idéologique, politique et technologique
dont chacun prétendait que l'enjeu était l'hégémonie de la terre.
Certes, la rupture de
l'équilibre totalitaire, qui assoirait l'unité de l'Europe soviétique,
était de nature à engendrer de nouveaux conflits. Par lui-même,
l'écroulement de l'ordre totalitaire engendre un désordre anarchique
plutôt qu'un ordre démocratique. Celui-ci est à construire à partir des
sociétés civile et politique, lesquelles sont elles-mêmes à édifier.
L'idéologie totalitaire a détruit jusqu'à la langue des peuples auxquels
elle a voulu s'imposer. "Si la sentence de Confucius est vraie ("Pour
refaire le monde, nous devons refaire la langue"), écrit l'écrivain
bulgare Blaga Dimitrova, il faudrait maintenant mettre avant tout de
l'ordre dans la langue pour sortir du chaos. Par où commencer ? Par la
dislocation des moules linguistiques totalitaires afin de détruire en
profondeur dans la mentalité des gens le système même. Il faudra du temps
avant que ne se décantent les dépôts langagiers accumulés. (... )
L'écrivain est confronté à une difficulté qui dépasse ses forces :
construire et cultiver une autre langue, humaine, dépourvue d'intonations
fanatiques, de promesses spéculatives d'un avenir radieux, de sifflements
de haine, de nouveau monopole politique, tout simplement une langue
normale, accordée à la nature humaine, à notre coeur assoiffé de vérité."
(Lettre internationale, Printemps 1992)
Il était donc prévisible
que les sociétés de l'ancien empire communiste auraient à surmonter mille
et une difficultés pour parvenir à une réelle démocratie. Très rapidement,
en effet, les revendications nationales, les tensions ethniques, les
crises économiques, les destructions écologiques ont constitué par
elles-mêmes autant de conflits potentiels lourds de menaces.
L'enthousiasme de la libération s'est vite dissipé pour laisser place au
désenchantement. L'effondrement du totalitarisme a fait apparaître un
immense vide politique dans une société en proie à une profonde
déstructuration économique. La société civile, qui s'était rassemblée
poiii- combattre le totalitarisme, n'a pas su rester unie pour
construire la démocratie. Dès la victoire obtenue, le lien qui
unissait les individus dans la même
résistance contre l'ennemi
commun s'est rompu et chacun a voulu défendre les particularismes du
groupe social qui lui permettait d'affirmer sa propre identité. La
libéralisation a permis l'ouverture d'une sorte de foire aux idées
rétrogrades qui n'ont aucun rapport avec les idées démocratiques au nom
desquelles les dissidents ont lutté contre l'oppression totalitaire. Mais,
là encore, ce désordre est l'héritage de l'ancien système collectiviste
qui a détruit tout le système social. "Les sociétés, écrit Bernard Dréano,
ont hérité de l'ancien régime une sorte de leucémie, maladie qui traîne en
longueur, une perte du sens du polifique qui favorise d'ailleurs les
convulsions et les poussées de fièvre nationalistes. (... ) Le résultat de
décennies de politisation totalitaire, c'est la dépolitisation générale
des sociétés, qui prive l'opposition démocratique de ses relais de base
quand l'ancien régime disparaît. Les démocrates se trouvent dès lors pris
dans une tenaille : d'un côté, l'individualisme de la débrouille, du
chacun pour soi, de la spéculation et du marché noir qui s'abrite derrière
le discours libéral-capitaliste, de l'autre côté, le réflexe de
regroupement identitaire et collectif qui a tôt fait d'être investi par
les discours intégristes ou nationaux-nationalistes." (Triomphe ou
disparition des "sociétés civiles", Alternatives Non-Violentes, N' 76,
septembre 1990)
La crise yougoslave
L'espoir ne peut venir que
par une nouvelle résistance de citoyens qui s'opposent au désordre
anarchique en se référant, avec la même détermination, aux mêmes valeurs
démocratiques auxquelles se sont référés les dissidents qui se sont
opposés à l'ordre totalitaire. D'ores et déjà, de nombreux citoyens
des pays de l'Est ont eu le courage civique d'entreprendre cette
tâche.
La guerre civile entre
Serbes et Croates est venue illustrer de manière dramatique que la
logique de la violence pouvait de nouveau avoir prise sur les événements.
Mais cette guerre fratricide ne constitue en rien un contre-exemple qui
pourrait être opposé aux révolutions pacifiques qui ont abouti en 1989 à
la fin de l'empire soviétique et qui prouverait la nécessité de la
violence. Il est remarquable que les observateurs de ces événements sont
unanimes à souligner la totale irrationalité des violences mises en oeuvre
dans chacun des deux camps ennemis. Il est manifeste que ces violences
sont totalement incapables de favoriser la solution politique à laquelle
il faudra bien que les deux peuples parviennent pour établir les bases
d'une coexistence pacifique.
Conscients de l'ampleur du
drame qui détruit leur société, des citoyens des différents pays de
l'ex-fédération yougoslave se sont regroupés pour tenter d'organiser la
résistance à la guerre. Dans le premier numéro de la publication du Forum
des Citoyens de Sarajevo (10 décembre 1991), on peut lire la déclaration
suivante :
"Profondément inquiets et
déçus par les événements ayant cours dans notre pays, nous considérons
comme nécessaire de prendre publiquement la parole. Il y a un an, nous
vivions encore dans l'espoir que les problèmes sérieux de notre société
pourraient être résolus par étapes. Cet espoir se fondait sur l'avancée de
la démocratie en Europe.( ... ) Les événements qui ont pris place et qui
continuent de s'installer ici détruisent cet espoir. Notre pays est en
état de guerre, d'une guerre insensées cruelle et destructrice. (... ) Il
nous est difficile de comprendre les motifs irrationnels, les fantasmes du
passé et les tourbillons d'absurdité. La peur quels véhiculent détruit
l'équilibre nécessaire à une vie pacifique et pousse de plus en pins les
gens à la destruction absurde. (... ) Nous exprimons notre plus profonde
condamnation de la guerre, de la destruction et de la violence. Nous
joignons nos voix à toutes celles qui rappellent la valeur de la vie
humaine, qui appellent à la compréhension et au respect mutuel. (... )
Nous sommes convaincus que la majorité des gens de ce pays n'ont pas
encore perdu le sens des valeurs humaines essentielles ni celui de la
communication ouverte entre êtres humains. Nous avons exprimé ces pensées
non seulement parce que nous considérons qu'il s'agit de notre devoir en
ces temps difficiles, mais aussi pour contribuer aux aspirations de la
majorité des gens à la paix et à la vie, pour que la paix et la joie
puissent devenir notre bien commun."
Là encore, le surarmement
des grandes puissances ne leur a servi de rien pour tenter de favoriser
une solution pacifique à la crise yougoslave. La Communauté européenne et
l'Organisation des Nations Unies ont trop longtemps fait preuve de la plus
totale impuissance pour entreprendre une médiation qui puisse éviter le
pire. Ainsi que l'écrit l'éditorialiste du Monde (23 février 1992),
ce n'est qu"'après avoir regardé de longs mois durant, Serbes et Croates
se massacrer dans les plaines de Slavonie ou les montagnes de
l'arrière-pays dalmate, s'être plus soucié du "patrimoine mondial" que du
sang des hommes ; après avoir fait étalage de profondes divisions et d'une
coupable impuissance devant une guerre sortie tout droit du passé" que, le
21 février 1992, le Conseil de sécurité de l'ONU a décidé d'envoyer une
"force de protection" de 14 000 hommes dans l'ex-fédération yougoslave. La
résolution 743 qui autorise la création de cette force précise que
celle-ci "devrait être une solution provisoire visant à créer les
conditions de la paix et de la sécurité nécessaires pour la négociation et
un règlement global de la crise yougoslaves. Elle affirme également que
"le plan de maintien de la paix des Nations Unies et sa mise en oeuvre ne
vise en aucune manière à préjuger des conditions d'un règlement
politique." Dans ces conditions, on peut craindre que cette force de
protection ne fasse que geler la situation sans créer les conditions de la
paix.
L'Occident a perdu son
meilleur ennemi
Il est dans l'ordre naturel
des choses que tous les problèmes que le totalitarisme avait niés sans
leur apporter le début d'une solution, commencent ou recommencent à se
poser dans toute leur complexité. L'histoire des pays de l'Est connaîtra
donc encore de nombreuses crises avant de parvenir à stabiliser les grands
équilibres économiques et politiques de leur société. Mais cette
instabilité et les menaces qu'elle peut engendrer contre le processus
démocratique dans ces pays ne constituent pas une nouvelle menace
militaire contre l'Europe occidentale.
La révolution
antitotalitaire a mis définitivement fin à la " menace soviétique " qui,
tout au long de ces dernières décennies, a occupé une place centrale dans
l’imaginaire des sociétés occidentales, ainsi que dans le perception et la
compréhension qu'elles avaient du monde. Quels que soient dorénavant les
crises et les conflits qui peuvent survenir dans l'espace de l'ancien
empire soviétique, ils ne sauraient faire resurgir l'ancienne menace d'une
confrontation militaire bloc contre bloc. Tous les scénarios de la
"bataille de l'avant" élaborés pendant la guerre froide sont aujourd'hui
dépourvus de toute crédibilité. Le changement du paysage stratégique
européen n'est pas conjoncturel niais structurel et tout laisse penser
qu'il est définitivement acquis.
L'événement stratégique
décisif survenu en 1989 a été le désarmement politique des sociétés
d'Europe centrale. Le désarmement militaire effectué par la suite n'a été
que la conséquence de ce désarmement politique. Il conviendrait
certainement d'attribuer aux peuples de l'Europe centrale non seulement le
Prix Nobel de la paix mais aussi celui de chimie parce qu'ils ont fait
cette découverte scientifique extraordinaire, à laquelle aucun savant
occidental n'avait jamais osé penser, à savoir que les pactes militaires
étaient biodégradables sous le seul effet de la résistance non-violente
des populations civiles...
Certes, par son simplisme
même, le manichéisme idéologique qui divisait jusqu'à présent l'Europe et
le monde en deux camps rivaux fascinera encore longtemps les esprits
simples. Le jour même du coup d'Etat de Moscou qui, le 19 août 1991,
destitua Mikhaël Gorbatchev, les leaders de la droite française se sont
précipités pour affirmer la nécessité de soutenir l'effort de défense de
la France. Mais, ce faisant, ils ne faisaient qu'exprimer leur nostalgie
de l'ordre ancien. "Ce coup d'Etat, déclara alors Jacques Chirac,
s'ajoutant à la situation de quasi guerre civile en' Yougoslavie, montre,
malheureusement, que l'évolution de l'Est européen vers la démocratie est
imprévisible et peut devenir dangereuse pour tout le continent. C'est dire
combien il est aventureux de tabler, comme on l'a fait trop souvent depuis
deux ans, sur la fin de la guerre froide et sur les dividendes de la
paix." "Il faut cesser, a ajouté le Président du RPR, d'amputer les
crédits et les programmes indispensables à la sécurité de la France."
(Le Monde, 21 août 1991). En réalité, même la réussite du coup d'Etat,
au demeurant fort improbable dès le premier jour, n'aurait pas été de
nature à réactualiser l'ancienne menace d'une agression soviétique contre
l'Europe occidentale. En toute hypothèses les technocrates conservateurs
qui ont tenté de prendre le pouvoir n'avaient certainement pas l'intention
de s'engager dans une telle entreprise mais, surtout, ils n'en avaient ni
la possibilité politique, ni la capacité stratégique.
Somme toute, il était très
confortable pour l'Occident d'être confronté à un ennemi parfait dans la
mesure où on pouvait l'accuser de tous les méfaits. Pendant trop
longtemps, l'occident a affirmé son identité culturelle par rapport à
l'existence de l'Union Soviétique considérée comme "l'empire du mal",
selon l'expression significative de Ronald Reagan. L'opposition à cet
empire a pris une place tellement importante qu'elle était devenu
constitutive de l'idéologie dominante en Occident. La lutte contre
"l'empire du mal" était devenue l'une des raisons de vivre du "monde
libre". L'effondrement du mur de Berlin a entraîné dans sa chute, non
seulement le rituel communiste des sociétés de l'Est, mais également le
rituel anticommuniste des sociétés occidentales qui perdaient ainsi l'une
de leurs raisons de vivre.
Extrait de
La nouvelle donne de la paix, Ed. TC,
1992