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Après
une longue et minutieuse enquête, au cours de laquelle il a pu
confronter nombre de témoignages et de documents, Jean-Marie Muller a
écrit l'histoire jusque-là méconnue, de la résistance civile de
fonctionnaire de police du Service des étrangers du Commissariat
central de Nancy qui, sous l'Occupation, se sont opposés, avec
efficacité, à la politique de persécution mise en oeuvre par les
autorités allemandes et le gouvernement de Vichy à l'encontre de la
communauté juive. L'action de ces policiers a permis de sauver quelque
trois cents Juifs lors de la grande rafle organisée à Nancy par les
Nazis le 19 juillet 1942.
Alors
que l'histoire officielle a surtout retenu l'obéissance complice des
policiers dans la mise en oeuvre de la "solution finale", il est de la
plus grande importance de faire connaître la désobéissance de ces
fonctionnaires qui n'ont pas hésité à prendre pour eux-mêmes les plus
grands risques pour désobéir à Vichy.
Présentation de l'ouvrage par
Christian Le Meut (In Non-Violence Actualité, avril
1994)
La sortie du film de Steven Spielberg,
La liste de Schindler, a été l'occasion de braquer les
projecteurs sur les "Justes", ces personnes qui, au risque de leur
vie, ont sauvé des Juifs pendant l'occupation nazie. Le nouveau livre
de Jean-Marie Muller, Désobéir à Vichy traite également de ce
sujet : il s'agit d'une enquête historique sur la résistance civile de
policiers nancéens qui ont sauvé des centaines de Juifs pendant
l’occupation. Portrait d'une France entre servilité (Vichy, Touvier)
et résistance.
Si la publication du livre de
Jean-Marie Muller, en février, a eu moins d'écho médiatique que le
film de Spielberg, son contenu montre des policiers nancéens ayant
fait preuve d'un courage tout aussi remarquable que celui d'Oskar
Schindler. Il s'agit d'Edouard Vigneron, Pierre Marie, Charles Bouy,
François Pinot, Henri Lespinasse, Charles Thouron et Emile Thiébaut,
tous membres du Service des étrangers au Commissariat de Nancy.
Le 18 juin 1940, l'armée allemande fait
son entrée dans cette ville. La Meurthe et Moselle est intégrée à la
"zone interdite", que les Allemands envisagent d'annexer mais qui
demeure sous l'autorité du gouvernement de Vichy. L’opinion publique
semble hostile à l'occupant, mais la collaboration s'organise. Comme
la très grande majorité des Français, les Nancéens se rallient au
gouvernement de Vichy dont les lois antisémites dépasseront les voeux
des nazis. Le 27 septembre, l'occupant publie une ordonnance sur le
premier statut des Juifs. L’administration locale applique fidèlement
les ordres, qu'ils émanent de Vichy ou de l'occupant. La communauté
juive nancéenne compte environ 2600 Juifs étrangers, originaires
surtout de Pologne, et 1200 Juifs de nationalité française. Les deux
communautés ne se mélangent guère.
Dès le début de l'occupation, certains
fonctionnaires du Service des étrangers du Commissariat central de
Nancy mettent sur pied des filières pour évacuer les Alsaciens et
Lorrains, désormais Allemands, qui refusent de servir dans l'armée du
Reich. En liaison avec un fonctionnaire de la préfecture, Raymond
Chavarot, C. Bouy et E. Vigneron fabriquent de fausses cartes
d'identité. C. Thouron et P. Marie font de même, mais en ignorant les
activités de leurs collègues : "Taisez-vous, les oreilles
ennemies vous écoutent" clame à cette époque Radio-Londres. La
méfiance règne, mais ces fonctionnaires vont bientôt agir ensemble en
faveur des Juifs étrangers de Nancy. La répression s'abat d'abord sur
ces derniers : "Nous les considérions comme des braves
gens", témoigne Pierre Made. Et, quand l'Etat impose aux policiers
de distribuer les étoiles jaunes aux Juifs, il s'indigne : "C'était
écoeurant. On considérait ces gens comme des bêtes, on les marquait
comme du bétail". J-M. Muller rappelle, au début de son ouvrage,
les fondements racistes de l'idéologie nazie et le processus qui
conduit, à partir de 1942, à la "solution finale" par laquelle six
millions de Juifs européens périrent.
De 1940 à 1942 les policiers
distribuent les vraies-fausses cartes d'identité qui permettent aux
juifs-étrangers de passer en zone libre ou de vivre à Nancy sous une
fausse identité. Certaines familles pourront ainsi demeurer à Nancy
jusqu'à la libération sans être inquiétées, sous la protection de ces
fonctionaires de police ! La résistance des sept policiers va prendre
une autre ampleur lors de la rafle du 19 juillet 1942. Le 16, un Juif
nancéen se trouve à Paris où il assiste à la première grande rafle des
Juifs étrangers. Il téléphone à Pierre Marie qui prévient ses
collègues. Le 18, les sept policiers apprennent la décision allemande
d'arrêter, le lendemain, 350 Juifs étrangers sous le prétexte officiel
d'aller les faire travailler en Allemagne. En fait, la " solution
finale " a commencé et c'est vers les camps d'extermination que ces
personnes doivent être conduites : "Nous savions que ces
arrestations étaient pour eux le commencement de la fin ",
dira plus tard Pierre Marie. Les policiers du service des étrangers
n'hésitent pas : six d'entre eux parcourent la ville pour prévenir le
plus possible de familles juives étrangères. Seul Edouard Vigneron,
leur chef, reste au poste en "couverture". Le soir, les policiers ont
la certitude que tous les Juifs visés ont pu être prévenus, mais il
faut organiser leur hébergement ou leur évacuation. Ils s'emploient
également à ce que les Juifs absents de Nancy lors de la rafle ne
soient pas interpellés à leur retour, et vont même en attendre
certains à la gare.
Le 19, une cinquantaine de Juifs sont
quand même arrêtés par les gardiens de la paix français. Quelques-uns,
pourtant prévenus, n'ont pas cru au danger... Certains policiers font
du zèle dans leur recherche. Le lendemain de la rafle, les Allemands
sont furieux : ils sont dans l'obligation d'annuler un train à
destination d'Auschwitz. Toutefois, une explication prévaudra: la
rafle parisienne ayant eu lieu avant les rafles en province, les Juifs
nancéens auront été prévenus... Pierre Marie et ses collègues sont
interrogés par leur supérieur, mais rien ne peut être prouvé contre
eux. Cependant, en août 1942, Edouard Vigneron est arrêté, emprisonné
trois mois et contraint à prendre une retraite anticipée. Une personne
à laquelle il a donné une " vrai-fausse" carte d'identité a, naïfement,
vendu la mèche. Pierre Marie le remplace à la tête du service. Mais la
méfiance s'est installée : les "sept" ne sont pas informés des rafles
suivantes qui, à partir du début 1944, concernent les Juifs français.
Pierre Marie, Charles Bouy, Edouard
Vigneron et François Pinot (ces deux derniers à titre posthume) ont
reçu la "Médaille des Justes parmi les nations" de l'Institut Yad
Vashem dont l'une des missions est de "perpétuer la mémoire des
non-Juifs qui, au péril de leur vie, ont secouru des Juifs". Au
dos de cette médaille, est écrit: "Quiconque sauve une vie,
sauve l'humanité tout entière". Charles Thouron, comme
ses 4 autres collègues, s'est vu décerné le 30 juin 1996, à titre
posthume, la médaille des Justes parmi les Nations.
Oskar Schindler, le héros de
Spielberg, a lui aussi reçu cette distinction. Certes, ces policiers
n'agissaient pas par conviction non-violente, mais simplement par
humanité. Au péril de leur vie (et de celle de leurs proches), ils ont
sauvé environ trois cents Juifs, et l'autres personnes non-juives. Des
résistances comme celle de Nancy ont, hélas, été trop peu fréquentes.
Jean-Marie Muller démontre la
soumission de la plupart des autorités face à l'autorité allemande ou
vychiste... Or il semble que les résistances non-violentes ont
particulièrement déstabilisé l'occupant, comme l'a constaté
l'historien Basil Liddell Hart qui a interrogé des généraux allemands
après la guerre. "Les déclarations des généraux allemands
révélaient l'efficacité de la résistance non-violente. (...)
D'après leurs propres déclarations, ils avaient été
incapables d'y faire face. Ils étaient experts en violence et
avaient été entraîné à affronter des adversaires qui employaient des
méthodes violentes. Mais d'autres formes de résistance les
déconcertaient (...)".
La seconde partie de l'ouvrage de J-M
Muller est consacrée au devoir de désobéissance des fonctionnaires
français sous l'occupation et au "Noyautage des Administrations
Publiques" (NAP). Sous l'impulsion de Claude Bourdet cette
organisation intégrée à la résistance avait pour objectif de noyauter
l'administration vichyste.
Jean-Marie Muller livre ici une très
intéressante étude sur le devoir de désobéissance et la
non-coopération, base de toute résistance non-violente à un
oppresseur. Cette étude se prolonge jusqu'à aujourd'hui : il cite,
notamment, le décret du 18 mars 1986, sur le code de déontologie de la
police nationale qui autorise la désobéissance d'un policier à un
ordre illégal. Mais l'auteur souligne justement que, sous Vichy, les
ordres étaient légaux. Aussi, il suggère que les fonctionnaires soient
formés de manière à ce qu'ils ne se soumettent pas à une autorité ou à
un ordre illégitime. Il en appelle à leur conscience et au respect de
la Constitution qui, au dessus des lois, garantit les droit
fondamentaux des personnes vivant sur le sol français.
Par cet ouvrage, Jean-Marie Muller
contribue à alimenter et renforcer la réflexion sur la non-violence.
Fort à propos il cite Henry-David Thoreau: "Si la machine
gouvernementale veut faire de vous l'instrument de l'injustice envers
votre prochain, alors je vous le dis, enfreignez la loi".
Il rappelle également l'illégitimité du pouvoir de Vichy, auquel la
majorité des Français s'est pourtant soumise. Alors que le procès
Touvier s'est ouvert le 17 mars, ce genre de rappel est nécessaire. La
mémoire collective des peuples, et du peuple français en l'occurrence,
révèle leurs valeurs. Alors, soumission, ou résistance ? |

Table des
matières
Introduction : Juste parmi les nations
Vers la solution finale
La grande rafle du Vel D'Hiv
Les juifs de Nancy à l'heure allemande
Sept policiers au-dessus de l'occupation
La rafle du 19 juillet 1942
La résistance continue
Les persécutions s'étendent
Le noyautage des administrations publiques
Le devoir de désobéissance
L'épuration des fonctionnaires de Vichy
L'organisation de la défense civile
Conclusion : une action exemplaire
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