Les moines de Tibhirine, témoins de la
non-violence
Colloque
"Vivre l'Evangile d'abord"
XXème
anniversaire de la mort de
Guy-Marie Riobé
Orléans
- 28-29 novembre 1998
Peu
de temps après l'assassinat des moines de Tibhirine, Henri Teissier,
archevêque d'Alger, reprenait à son compte cette phrase de Gilles
Nicolas, le curé de la ville de Médéa, l'un des plus proches compagnons
des moines : "La violence que nos frères ont toujours récusée, au
milieu de ce monde où elle semble régner sans partage, ils l'ont vaincue
et, nous le croyons, cette victoire de la non-violence sur la violence,
elle sera reconnue, un jour par un grand nombre."
Mais alors, si la vie et la mort des sept moines de Tibhirine
constituent en effet une "victoire de la non-violence sur la violence"
et si cette lecture de l'événement doit être "reconnue par un grand
nombre", il importe de le faire savoir à ce grand nombre. Certes, sur le
moment, les médias ont donné une grande place à l'événement. Elles l'ont
fait connaître, mais il n'est pas sûr qu'elles l'aient fait comprendre.
Le grand risque, c'est que l'événement ait été vécu seulement sur le
registre de l'émotion et non sur celui de la pensée.
L'émotion est non seulement légitime, mais elle est noble. Elle ne
saurait cependant se suffire à elle-même et elle ne dure jamais
longtemps. Pour l'avenir, le risque, c'est qu'on s'en tienne à exalter
la grandeur spirituelle du sacrifice de ces moines qui avaient déjà
donné leur vie à Dieu et aux hommes en consacrant leur existence à la
prière silencieuse, sans vouloir entendre la parole évangélique qu'ils
ont délivrée et qui remet radicalement en cause les discours que nous
élaborons bien à l'abri des sécurités idéologiques occidentales.
"Un Noël
assez particulier"
En
octobre 1993, le GIA (Groupe islamique armé) fait savoir qu'à la date du
1er décembre 1993, tous les étrangers doivent avoir quitté l'Algérie,
sinon ils seront mis à mort. Très vite, quatre Européens, dont un
Français, sont assassinés. Le 14 décembre 1993, douze chrétiens de
nationalité croate sont égorgés à l'arme blanche par un groupe
islamiste dans le village de Tamesguida qui se trouve à quelques
kilomètres seulement du monastère de Tibhirine. Les moines connaissaient
ces hommes qui venaient au monastère les nuits de Noël et de Pâques.
"Impossible, diront alors Christian et ses frères, d'ignorer ce qui
s'est passé. Impossible également de ne pas nous sentir plus
directement exposés. Mais si nous nous taisons, les pierres de l'oued
encore baignées de leur sang sauvagement répandu hurleront la nuit."
Dans
la soirée du 24 décembre 1993, vers 19H 15, alors même qu'ils
s'apprêtent à fêter Noël, les moines reçoivent la "visite" d'un groupe
de six islamistes armés. Au cours d'une causerie faite à Alger le 8 mars
1996 - quelques jours avant son enlèvement -, Christian raconte cette
visite des "frères de la montagne" au monastère. Pendant que trois
hommes armés restent à l'extérieur, trois autres font irruption à
l'hôtellerie et demandent à voir "le pape du lieu". Christian arrive et
se trouve face à face avec Sayah Attia, celui-là même qui porte la
responsabilité de l'assassinat des Croates. "Il venait demander des
choses précises, raconte Christian, et il était armé, poignard et
pistolet mitrailleur. Il a accepté de commencer par sortir de la maison,
car je ne voulais pas parler avec quelqu'un en armes dans une maison qui
a vocation de paix. Le fait qu'il soit sorti a fait que nous nous sommes
retrouvés dehors et, à mes yeux, il était désarmé. Nous avons été visage
en face de visage. A partir de ce moment-là, il a présenté ses trois
exigences,
mais j'ai été capable de dire trois fois "non", ou pas comme ça. Il a
bien dit : "Vous n'avez pas le choix". "Si, j'ai le choix." Non
seulement parce que j'étais le gardien de mes frères, mais aussi parce
que j'étais le gardien de ce frère-là qui était en face de moi et qui
pouvait pouvoir découvrir en lui autre chose que ce qu'il était devenu.
Et c'est un peu cela qui s'est révélé dans la mesure où il a fait
l'effort de comprendre. (...) Je lui ai dit : "Nous sommes en train de
nous préparer à célébrer Noël et Noël, pour nous, c'est la naissance du
Prince de la Paix et vous venez comme ça, en armes". Il m'a répondu :
"Excusez-moi, je ne savais pas."" Sayah Attia accepte alors de partir
tout en annonçant qu'il reviendra. Il demande un mot de passe pour lui
ou son envoyé. Devant l'hésitation de Christian, il dit : "Ce sera :
"Monsieur Christian"."
Pendant tout le temps que durera la visite de leurs "frères de la
montagne", les moines ont le sentiment que l'heure de leur mort est
arrivée. "Nous ne savions trop que penser, dira plus tard Jean-Pierre.
Ou plutôt, sans se l'avouer, chacun devait penser : "C'est maintenant
notre tour.""
Les moines prennent très au sérieux la promesse de revenir faite par
Sayah Attia. Mais celui-ci ne reviendra pas, ni pour menacer les moines,
"ni pour obliger les jeunes du voisinage à les rejoindre, ni tuer en
embuscade sur la route de Tibhirine".
Quelques mois plus tard, il sera mortellement blessé par l'armée et il
agonisera pendant neuf jours à quelques kilomètres du monastère sans
demander à ses hommes de faire appel au moine médecin. "Deux hommes
d'horizons totalement différents, estime Dom Étienne Baudry, Père Abbé
de Bellefontaine, s'étaient mesurés, s'étaient trouvés."
Cet
événement a été vécu par Christian avec une intensité extrême. Il eut
probablement sur son cheminement spirituel une influence décisive.
Cette fois, son visage et ses mains désarmés ont désarmé ses visiteurs
armés. C'est sans aucun doute à cette expérience du 24 décembre 1993
qu'il se réfère lorsque, dans son homélie du 11 février 1996, il dit :
"Expérience vécue qu'en se présentant les mains nues au meurtrier
désarmé, il est possible de le désarmer... non seulement en lui donnant
de voir de près ce visage d'un frère en humanité qu'il menaçait de mort,
mais aussi en lui laissant sa meilleure chance de révéler quelque chose
de son propre visage caché "dans les profondeurs de Dieu"."
A
plusieurs reprises, Christian a cru devoir affirmer clairement qu'en
aucun cas il ne saurait vouloir mourir de la main d'un Algérien. Non pas
parce qu'il avait peur de mourir, car il avait appris à dompter cette
peur-là. Mais parce qu'il avait peur qu'un autre homme commette un
meurtre. "C'est très clair, affirmait-il, nous ne pouvons pas souhaiter
cette mort. Non pas parce que nous en avons peur seulement, mais parce
que nous ne pouvons pas souhaiter une gloire qui serait acquise au prix
d'un meurtre, qui ferait de celui à qui je la dois un meurtrier. Dieu ne
peut pas permettre cela. "Tu ne commettras pas de meurtre". Ce
commandement tombe sur mon frère et je dois tout faire pour l'aimer
assez pour le détourner de ce qu'il aurait envie de commettre. Je les
aime assez, tous les Algériens, pour ne pas vouloir qu'un seul d'entre
eux soit le Caïn de son frère. Mais, d'avance, je confie celui qui, dans
sa liberté mal éclairée, deviendrait meurtrier à la miséricorde du
Père. Et si c'est à moi qu'il s'en prend, je voudrais pouvoir dire qu'il
ne savait pas ce qu'il faisait, lui donner toutes les circonstances
atténuantes."
Ainsi
Christian se veut-il responsable de l'autre homme jusqu'à se sentir
responsable du meurtre qu'il pourrait commettre. Ce qu'il en vient à
redouter le plus dans sa propre mort, c'est que l'autre devienne
coupable d'un meurtre. Parce qu'il est le gardien de son frère, ce dont
il a peur pour l'autre, ce n'est pas seulement qu'il puisse mourir, mais
c'est aussi qu'il puisse tuer.
"Tu ne
commettras pas de meurtre"
Le
thème principal de la causerie de Christian du 8 mars 1996 est le
précepte évangélique : "Tu ne commettras pas de meurtre". Il rappelle
que lorsque le jeune homme riche demande à Jésus ce qu'il doit faire de
bon pour posséder la vie éternelle, Jésus met le commandement "Tu ne
tueras pas" au premier rang de ceux qu'il doit observer pour "entrer
dans la vie".
Ainsi, souligne Christian, l'impératif "Tu ne tueras pas" est-il le
premier des commandements adressés à ceux qui veulent aimer Dieu et leur
prochain, alors même que dans le Décalogue il n'est pas le premier.
Revenant sur la visite des "frères de la montagne" au monastère dans la
nuit du 24 au 25 décembre 1993, Christian avoue qu'il a eu le sentiment
de frôler la mort : "J'ai mis du temps, dira-t-il, pour revenir de ma
propre mort. Il faut quinze jours, trois semaines, pour revenir de ce
moment où on a accepté que tout soit fini."
Après le départ de leurs visiteurs, les moines doivent continuer à vivre
: "Nous avons continué en nous disant : on tient encore aujourd'hui, et
puis demain, et puis après-demain... Notre évêque nous y a aidés. Il a
fallu nous laisser désarmer et renoncer à cette attitude de violence qui
aurait été de réagir à une provocation par un durcissement."
Christian se souvient alors du commandement de Jésus : "Aimez vos
ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent" et il se demande
quelle prière il peut faire pour le responsable du groupe armé dont la
menace continue à peser sur lui et ses frères : "Je ne peux pas demander
au bon Dieu : "Tue-le"... Pas possible ! Alors ma prière est venue :
"Désarme-le, désarme les." Ça, j'ai le droit de le demander. Et puis
après, je me suis dit : "Est-ce que j'ai le droit de demander :
"Désarme-le.", si je ne commence pas par dire : "Désarme-moi et
désarme-nous en communauté." Et, en fait, oui, c'est ma prière
quotidienne, je vous la confie tout simplement; tous les soirs, je dis
: "Désarme moi, désarme nous, désarme les."
Par cette
prière, Christian définit ce que j'appellerai l'exigence évangélique
de désarmement qui se trouve au coeur même de la spiritualité
chrétienne. En formulant cette exigence, Christian ne radicalise pas
l'Évangile, mais il exprime le radicalisme même de l'Évangile. A travers
cette spiritualité du désarmement, qui n'est autre que la spiritualié de
la non-violence, Christian donne de Dieu ce témoignage essentiel : Le
Dieu de l'Évangile est un Dieu désarmé qui invite l'homme à se désarmer
pour pouvoir désarmer l'autre homme.
Ainsi
Christian, en voulant se désarmer lui-même reconnaît qu'il est lui-même
armé. Il a donc conscience que lui-même n'est pas innocent de toute
violence. Il ne se présente pas comme étant pur de toute complicité
avec les violences qui mutilent et meurtrissent les hommes partout dans
le monde. Il sait que lui-même, comme tout individu, est enserré dans un
faisceau de responsabilités qui font de lui un "collaborateur". Il a une
vive conscience de "la complicité sournoise que la violence trouve en
chacun de nous".
"Ma vie, écrit-il dans son testament spirituel, n'a pas plus de prix
qu'une autre. Elle n'en a pas moins non plus. En tout cas, elle n'a pas
l'innocence de l'enfance. J'ai suffisamment vécu pour me savoir complice
du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde, et même de celui-là
qui me frapperait aveuglément."
"Ce
qui est interdit, c'est de tuer..."
Dans
cette même causerie du 8 mars 1996, Christian évoque également la
visite qu'un autre groupe armé fit au monastère en septembre 1994. Cette
visite avait été relatée en ces termes dans la lettre circulaire de la
communauté de décembre 1994 : "Cette fois-ci, les "frères de la
montagne" voulaient utiliser notre téléphone. Nous avons prétexté que
nous étions sur écoute... puis fait valoir la contradiction entre notre
état et une quelconque complicité avec tout ce qui pourrait attenter à
la vie d'autrui. Ils nous ont donné des assurances, mais la menace était
là, armée bien sûr... Ils ont donc téléphoné. Hors de la maison, grâce
au téléphone portatif. Nous avons eu le temps de nous dire bien des
choses, à visage découvert, et désarmé ! Ensuite, en communauté, il
nous a fallu envisager une récidive. Nous avons décidé qu'en ce cas on
renoncerait, dès le lendemain, à l'usage téléphonique. Ils seraient
évidemment prévenus."
En prenant cette décision, les moines mettent en pratique le principe de
non-coopération qui est l'un des principaux fondements de la stratégie
de l'action non-violente.
Dans sa
causerie, Christian apporte les précisions suivantes : "Pendant tout le
temps qu'ils essayaient d'atteindre leur correspondant, difficilement à
cause de l'orage, on s'est dit beaucoup de choses. Robert*,
qui était un
petit peu tendu et qui fume beaucoup, a demandé à un moment la
permission de fumer. Alors le grand chef a dit : "Ça, c'est haram,
c'est interdit". Et il a commencé à développer pourquoi c'était interdit
: le prophète l'avait interdit, etc. etc. Alors, au bout du compte, je
lui ai dit : "Écoutez, si vous me montrez un seul texte du Hadith ou du
Coran qui interdise la cigarette, je vous croirai, mais je peux vous
certifier que ça n'est pas écrit. Simplement vous faites parler le bon
Dieu. Nous sommes nombreux à faire parler le bon Dieu, mais là ce n'est
pas écrit." Silence... Et puis, trois minutes après, Robert,
tranquillement, craque son allumette, allume sa cigarette et il dit :"Ce
qui est haram, c'est de tuer l'autre." En fait, tout l'Évangile
était dit. J'ai eu le sentiment qu'à ce moment-là tout l'Évangile était
dit. Cela a entraîné une discussions, mais..."
Jésus a
désarmé Dieu
Christian situe explicitement le christianisme dans le dynamisme de la
non-violence : "Dans la Passion de Jésus, affirme-t-il le 1er avril 1994
dans sa prédication du vendredi saint, il faut bien reconnaître, comme
nous y invitait dimanche Frère Christophe, le témoignage, le "martyre"
de la non-violence : une revanche d'un Dieu aux mains nues, clouées
mêmes."
Guy
Riobé a, lui aussi, exprimé de manière radicale sa conviction que la vie
et la mort de Jésus, c'est-à-dire tout l'Évangile, devaient être
regardées et comprises comme un témoignage de non-violence : "Le
Christ, affirmait l'évêque d'Orléans un an avant sa mort, a été vraiment
le sommet de la non-violence. La non-violence est le sommet de
l'Évangile. (...) Personne ne peut nier que la ligne de fond de tout
l'Évangile, à commencer par les Béatitudes jusqu'à la Croix, c'est une
attitude de non-violence."
Certes, ces affirmations de Guy Riobé peuvent apparaître par trop
radicales, mais, ne nous y trompons pas, elles ne font qu'exprimer le
radicalisme de l'Évangile et sans ce radicalisme, il n'y a plus
d'Évangile.
Ainsi,
l'une des questions théologiques les plus fondamentales revient en
définitive à une question d'orthographe : comment écrivons-nous "le Dieu
dézarmé". Trop souvent les religions ont écrit le "dieu des
armées" avec une faute d'ortographe, c'est-à-dire en trois mots. Le vrai
Dieu ne peut être que le "Dieu désarmé" en deux mots.
Jésus a désarmé Dieu - plus exactement, il a désarmé les images
que l'homme s'est faites de Dieu en l'imaginant à sa propre
ressemblance. Jésus a désarmé tous les dieux des armées. Il a renversé
les dieux tout-puissants de leur trône et il a témoigné de l'humilité
de Dieu, de sa discrétion, de sa courtoisie, de sa non-violence.
Force
est de reconnaître que la venue en Algérie des premiers moines
trappistes se trouvait davantage sous le signe du dieu des armées que
sous le signe du Dieu désarmé. "Ils étaient aussi nos frères, dira bien
plus tard Christian, ces moines qui arrivaient en Algérie, il y a tout
juste 150 ans, et qui pensaient qu'il leur suffirait pour se faire
comprendre, et peut-être convertir, d'ajouter la croix à la devise du
colonisateur "Ense et aratro". Cela devint, sur le blason de
Staoueli "Ense, cruce et aratro" (Par l'épée, la croix et la
charrue). Non ! la gloire de la croix n'a rien à voir à celle de l'épée..."
Ainsi le contraste est-il saisissant entre la signification de la venue
des premiers moines trappistes en Algérie et celle de la présence de
Christian et de ses frères. Ce contraste permet de mettre en
perspective une évolution qui exprime une conversion radicale à
l'Évangile des Béatitudes.
Gandhi osait dire "le seul moyen de connaître Dieu est la non-violence".
Si nous prenons Gandhi au mot, force nous est alors de reconnaître que
les grandes religions instituées, parce qu'elles ont largement méconnu
la non-violence, ont largement méconnu Dieu. Cela est vrai tout
particulièrement des trois religions monothéistes, le judaïsme, le
christianisme et l'islam, qui ont élaborées des doctrines de la
violence légitime et de la guerre juste dans l'ignorance de l'exigence
de non-violence. Pire que cela, en de nombreuses circonstances, elles
sont venues sacraliser la violence en lui apportant la caution de leur
Dieu.
Je dois
avouer que j'ai très peur que le dialogue interreligieux se fourvoie
dans un oecuménisme de complaisance mutuelle dans lequel la question
essentielle, centrale, de la violence se trouve occultée. Plutôt que de
vouloir prétendre qu'elles sont toutes des religions de paix, il y
aurait de la part des religions davantage de courage spirituel et
d'honnêteté intellectuelle à reconnaître qu'elles ont toutes été aussi
des religions de guerre, je dis bien aussi des religions de
guerre et vous aurez remarqué la mesure de mon propos. Et cela les
oblige, non seulement à reconnaître leurs fautes, mais surtout à
reconnaître leurs erreurs. Or, il est beaucoup plus difficile pour une
religion de reconnaître ses erreurs que ses fautes. Car celles-ci ne
mettent en cause que les hommes, alors que celles-là mettent
directement en cause les religions elles-mêmes. Il est nécessaire et il
est bon de se repentir de ses fautes, mais il est plus important encore
de reconnaître que ces fautes ont été provoquées et justifiées par des
erreurs, des erreurs de doctrine, des erreurs de pensée, et que la seule
manière de se repentir de ses erreurs, c'est de les corriger.
La
non-violence, il ne faut pas la considérer comme la simple application
du précepte moral qui enseigne l'amour des ennemis, elle est le principe
même de la vie chrétienne. Et cela signifie que le christianisme ne peut
pas être pensé en dehors de l'espace intellectuel et spirituel
ouvert par le choix de la non-violence.
Il m'arrive
d'être tenté par la colère et le désespoir lorsque je constate
l'incapacité des grandes religions - et particulièrement des religions
chrétiennes - à comprendre les enjeux spirituels et politiques de la
non-violence dans un monde si gravement malade de la violence qu'il
risque d'en mourir. Si les religions, qui prétendent exprimer la part
spirituelle de l'homme, ne sont pas au premier rang sur le front de la
résistance à la violence qui mutile et tue l'homme, je ne vois pas de
raison pour que l'histoire ne reste pas indéfiniment ce qu'elle est,
c'est-à-dire l'histoire des guerres et des massacres.
Il me
semble que la violence, qui se trouve inscrite au coeur même de
l'existence et de l'histoire des hommes, nous lance un formidable défi.
Ce défi n'est pas seulement politique, il n'est pas d'abord politique;
il n'est pas seulement éthique, il n'est pas d'abord éthique. Il est
d'abord spirituel. Au-delà de la question du bien et du mal, la violence
pose la question du sens et du non-sens. L'extrême tragique de la
violence que l'homme fait subir à l'autre homme, c'est qu'elle met en
cause le sens même de notre existence et de notre histoire. Si la
violence est une fatalité, alors notre existence et notre histoire sont
privées de sens. La violence, c'est la négation de la transcendance qui
donne sens à notre existence et à notre histoire. Pierre Claverie
dessinait clairement le chemin abrupt sur lequel l'homme devait
s'engager pour ne pas désespérer, lorsqu'il affirmait en décembre 1994 :
"Paix et joie ne prennent de sens que dans la résistance concrète et
quotidienne à la violence, à la fatalité, à la résignation, et dans le
don réel de nous-mêmes pour maintenir l'espérance."
Nous sommes mis ainsi au défi de déraciner la violence par une pensée,
une attitude et un engagement qui s'enracinent dans la transcendance. A
cet égard, l'événement que constituent la vie et la mort des sept moines
et de Pierre Claverie, me semble exceptionnel. Dans l'obscurité de ce
monde livré à la violence, il constitue pour moi un signe de lumière que
j'avais la faiblesse de ne plus oser espérer.
La
transcendance de l'homme, c'est de craindre le meurtre plus que la mort.
La non-violence est un risque, mais c'est précisément ce risque qui
donne un sens à la vie et à la mort de l'homme. La transcendance de
l'homme, c'est cette possibilité de prendre librement le risque de
mourir pour ne pas tuer, plutôt que de prendre le risque de tuer pour ne
pas mourir. A mes yeux, c'est ce risque-là que les moines de
Tibhirine ont pris en toute connaissance de cause, non pas parce qu'ils
avaient le goût du martyre, mais parce qu'ils avaient le goût de la
liberté. Car l'amour les avait rendu libres.