Merci, Monsieur le principal, pour votre hospitalité. Merci aux
responsables de l’Association Columérine
Socio-Educative d’avoir pris le risque de m’inviter. Je suis
particulièrement sensible à ce que ce soient des personnes de terrain
qui m’aient demandé de venir jusqu’à vous.
Lorsque nous avons tenté de faire le bilan du XXème
siècle, il n’y a pas si longtemps, il était remarquable que l’unité de
valeur, qui nous permettait de chiffrer ce bilan, était le million de
morts. Et force nous est de reconnaître que le
XXIème siècle n’a pas commencé sous de meilleurs hospices. Jour
après jour, la violence est la matière première de l’actualité.
Pratiquement tous les soirs, nous sommes des « télé-voyeurs »
qui regardons sur notre écran, en temps réel et en direct, des hommes
jouant au jeu mécanisé de la mort contre d’autres hommes. En réalité,
nous ne réfléchissons pas sur l’événement, mais nous réagissons aux
images qui nous sont données de l’événement. Ces images sont le plus
souvent des images de fer, de feu et de sang. La violence est
particulièrement photogénique. Ces images ne vont pas tant créer une
opinion publique qu’une émotion publique. Et les émotions sont
extrêmement fragiles. Nous risquons de passer de l’une à l’autre, au gré
des images que nous recevons. Nous risquons aussi de nous sentir quelque
part impuissants et d’avoir le sentiment que la violence pèse sur notre
histoire comme une fatalité, sans que nous soyons capables de pouvoir en
briser le joug.
Nous avons intériorisé l’idéologie qui domine nos sociétés et que
j’appelle l’idéologie de la violence nécessaire, légitime et
honorable. Nécessaire, légitime et honorable. Chacun de ces
trois mots est aussi important que les deux autres. Et les héros qui
sont présentés à notre admiration, qu’ils appartiennent à nos légendes
ou à nos histoires, sont pratiquement toujours des héros violents. Des
héros, ne serait-ce, qu’exceptionnellement des héroïnes. J’habite
Orléans, rassurez-vous Mesdames, je sais de qui je parle. Alors il
semble bien que, dans un tel contexte, il soit difficile de parler de
non-violence. Le mot lui-même est étranger à notre culture et nos
traditions. Nos traditions ont donné une belle et grande place à la
violence jusqu’à pratiquement ignorer le nom de non-violence. Et cette
non-violence, lorsque nous en entendons parler, nous risquons de la
percevoir à travers des malentendus, des confusions, des équivoques qui
risquent de nous la présenter de manière négative. Peut-être
caricaturale. Ce que je voudrais, dans un premier temps, c’est d’essayer
de préciser la signification des mots que nous utilisons afin que nous
puissions nous mettre d’accord sur le sens que nous leur donnons. Il
faut donc distinguer ce que nous avons trop souvent l’habitude de
confondre, c’est-à-dire le conflit, l’agressivité, la lutte, la force et
la violence proprement dite pour enfin tenter de préciser la
signification de la non-violence.
Au
commencement est le conflit. Nous sommes continuellement aussi bien au
niveau personnel, au niveau social et au niveau politique dans des
situations conflictuelles, ne serait-ce que de manière potentielle.
C’est une banalité de dire que l’être humain est un être de relation,
qu’il ne peut construire sa propre identité, sa propre personnalité
qu’en construisant une relation avec l’autre homme. Et il est vrai que
la première rencontre avec l’autre homme, avec l’homme autre, est le
plus souvent une relation de méfiance, d’hostilité, d’affrontement et
d’opposition. Bref de conflit. L’autre, celui qui s’approche de moi
alors que je ne l’ai pas invité, je le perçois comme celui qui vient
avec la volonté de me prendre ma place, qui vient me déranger ! La
rencontre de l’autre est très souvent un dérangement. L’autre est celui
dont les droits s’opposent à mes propres droits, celui dont les désirs
contrarient mes propres désirs, celui dont les projets bousculent mes
propres projets, celui dont la liberté limite ma propre liberté. Bref,
celui dont l’existence même fait peser une menace sur ma propre
existence. Très souvent, j’ai peur de l’autre et il nous faut accepter
de reconnaître cette peur qui est en nous. Il ne s’agit pas de la
refouler. Il s’agit de la reconnaître, de l’apprivoiser de telle manière
que nous puissions la transformer, et ne pas nous laisser dominer par
elle.
Vous connaissez probablement l’hypothèse de René Girard : lorsque nous
sommes plusieurs, au moins deux, à désirer la possession d’un même
objet, nous entrons aussitôt dans une relation de rivalité et donc de
conflit. Vous connaissez également cette expérience de deux enfants mis
dans une même pièce avec à leur disposition dix jouets ; le premier
enfant s’approprie un jouet… que devinez-vous que le second enfant va
désirer ? Il lui reste, si je calcule bien, neuf jouets à sa disposition
tout aussi jolis les uns que les autres, mais bien évidemment, il va
vouloir désirer le même jouet que le premier enfant. Il ne va pas faire
de grands raisonnements, mais il va avoir l’intuition profonde que si
c’est ce jouet-là que l’autre a désiré, c’est donc qu’il est le plus
désirable. Il va donc essayer de l’arracher des mains de l’autre et
peut-être vont-ils délaisser le jouet en question pour en venir aux
mains. Peut-être même préfèreront-ils casser le jouet pour que l’autre
ne puisse pas en jouir. J’ai pris un exemple assez facile parmi les
enfants, vous saurez, je n’en doute point, multiplier les exemples en ce
qui concerne les adultes qui ne sont jamais que de grands enfants. Donc
rivalité pour l’appropriation d’un même objet. Et ce qu’il faudra, c’est
tenter, intelligemment, de négocier à partir de l’objet, de maintenir
l’objet au centre du conflit et de ne pas faire en sorte que le conflit
dégénère, précisément, en violence.
Pour vivre ce conflit qui me fait peur, encore une fois, je devrais
exprimer ma propre agressivité. Là encore, il faut bien préciser que le
mot non-violence n’est en aucun cas la négation, la dénégation de
l’agressivité. L’agressivité c’est une force constitutive de ma propre
personnalité. C’est une puissance de combativité qui va me permettre
d’affronter l’autre dans le conflit pour faire reconnaître mes droits et
peut-être arriver à reconnaître les droits de l’autre, c’est-à-dire à
créer une relation de justice. Si je me réfère à l’étymologie du mot
agressivité, on retrouve le mot latin ad-gradi
qui signifie avancer vers. L’agressivité c’est cette force qui va
me permettre d’avancer vers l’autre. Prenons l’exemple classique
du maître et de l’esclave. Tant que l’esclave est soumis à son maître,
il n’y a pas de conflit. C’est alors que l’on peut parler de paix
sociale, d’ordre établi, plutôt de désordre établi, mais il n’y a pas de
violence sur la place publique. Dans le même temps cela ne veut pas dire
qu’il y a justice. Lorsque précisément l’esclave a le courage de se
lever et d’avancer vers son maître pour revendiquer ses droits,
c’est à partir de ce moment là qu’il crée le conflit.
Prenons l’exemple que vous situez tous, Martin Luther King. Jusqu’aux
luttes pour les droits civiques, les Noirs américains, héritiers des
esclaves d’Afrique, s’accommodaient, en quelque sorte, du racisme des
Blancs qui s’exprimait à travers différentes lois de ségrégation
raciale. Notamment en ce qui concerne les transports en commun, les
Noirs devaient laisser les places assises aux blancs. Un soir, une femme
noire, fatiguée par une journée de travail, refuse de laisser sa place à
un Blanc. Au prochain arrêt, le conducteur s’approche d’elle et lui
demande de se lever ; elle refuse. Les policiers arrivent, elle refuse
toujours et elle est amenée dans un commissariat de police. Les Noirs
apprenant cette nouvelle vont décider que cette fois-ci, ils n’allaient
plus accepter de se soumettre. Que cette fois-ci, il n’était plus
possible de se résigner à cette injustice caractérisée du pouvoir
raciste blanc. Ils vont donc se réunir et décider d’organiser une
résistance et tout particulièrement l’organisation du boycott des
autobus jusqu’à temps que cette loi de ségrégation soit abolie. Et puis
ils vont aller trouver le jeune pasteur, Martin Luther King, qui était
absent le soir de cette réunion, en lui demandant de devenir le
porte-parole de la communauté. Martin Luther King va en quelque sorte
réveiller l’agressivité des noirs pour qu’ils osent descendre dans la
rue et qu’ils aient le courage de s’avancer vers les
représentants du pouvoir blanc, c’est-à-dire, dans un premier temps, les
policiers et les chiens policiers. Martin Luther King pensait que très
rapidement il serait possible de négocier une solution avec les
propriétaires des transports en communs ; en réalité, il fallut toute
une année pour rétablir la justice. Puis il y eut une insurrection
pacifique de l’ensemble des Noirs à travers tous les Etats-Unis.
Il s’agit donc de réveiller mon agressivité pour vivre
le conflit avec l’autre afin de faire reconnaître mes droits. Donc
entrer dans la lutte. Je ne pourrai pas éviter ce moment de la lutte
pour obtenir justice. Bien sûr, la visée de la lutte, c’est la
réconciliation du moins la conciliation des droits. Mais je pense qu’il
est essentiel, pour discréditer la violence, de réhabiliter le conflit,
de réhabiliter l’agressivité, de réhabiliter la lutte. La lutte est un
passage obligé pour établir la justice. C’est vrai que l’existence est
une lutte pour la vie. Sans doute trop souvent, certaines spiritualités
se sont méfiées de ces moments de lutte en n’y voyant que des moments de
désordre alors qu’ils sont nécessaires pour rétablir l’ordre,
c’est-à-dire pour établir la justice. Et dans cette lutte, il s’agira
précisément de pouvoir changer le rapport de force. Il faut que, à
travers un rapport de force qui consacre l’injustice, il puisse y avoir
la création d’un nouveau rapport de force qui permette le rétablissement
de la justice.
Certes, il est vrai que la non-violence va s’efforcer d’épuiser les
possibilités du dialogue. L’être humain est essentiellement un être de
parole. Il s’agit, tout au long de la lutte non-violente, de faire en
sorte que la parole puisse s’exprimer. On pourrait d’ailleurs donner une
définition de la violence comme étant le contraire de la parole. La
violence est une perversion de l’humanité de l’homme dans ce sens
qu’elle arrache l’homme à l’espace où la parole est possible entre les
hommes. Donc la non-violence va s’efforcer, pendant tout le long de la
lutte, de donner la parole à tous les acteurs du conflit. De faire en
sorte que toutes les possibilités de dialogues s’établissent. Mais, le
plus souvent, le dialogue n’est pas possible entre ceux qui subissent
l’injustice et ceux qui en sont responsables. Le but du conflit va donc
être de créer les conditions du dialogue, de manière à faire que ceux
qui sont responsables de l’injustice, acceptent le dialoguer avec ceux
qui la subissent. Et pour cela, il ne suffira pas de faire appel à la
raison, il ne suffira pas de vouloir convaincre. Il ne suffira pas de
vouloir faire appel à la conscience, il ne suffira pas de convertir. Il
faudra parfois contraindre, dans la lutte non-violente elle-même.
Je
prends un autre exemple : malheureusement, probablement, n’avez-vous
jamais entendu parler de César Chavez. Celui-ci était le leader des
travailleurs agricoles aux U.S.A., dans les
années 60-70. Les travailleurs agricoles étaient le type même d’une
population inorganisée, surexploitée par les propriétaires terrains.
César Chavez a voulu organiser les travailleurs agricoles au travers de
la création d’un syndicat. Il commença par essayer d’organiser la grève.
Mais cette grève ne fut pas efficace car il était trop facile pour les
propriétaires terriens d’aller au Mexique et de ramener la main d’œuvre
nécessaire avec des camions entiers de briseurs de grève. Si bien qu’il
a finalement décidé d’organiser le boycott en commençant par les
vignobles de Californie. Il va donc demander aux consommateurs
américains de ne plus acheter de raisins jusqu’à temps que les
propriétaires acceptent de signer un accord avec les travailleurs. Et
quand j’ai rencontré César Chavez en 1972, alors qu’il avait déjà signé
certains contrats avec certains propriétaires, je lui ai demandé : « Si
les propriétaires ont accepté de venir s’asseoir avec toi autour de la
table de négociation, était-ce parce que tu avais touché leur cœur ? »
Il m’a répondu : « Oui, j’ai touché le cœur des propriétaires, parce que
le cœur des propriétaires, c’est leur portefeuille et que le boycott a
touché leur portefeuille ». Je crois qu’il faut avoir ce réalisme de
l’action non-violente qui montre qu’il ne s’agit pas de rêver d’une
réconciliation impossible, mais d’agir sur le terrain dans une lutte
qui, tout en refusant les moyens de la violence, met en œuvre des moyens
de contraintes.
Conflit, agressivité, lutte, force. Donc, jusqu’à présent, nous n’avons
pas rencontré la violence. La violence n’est pas un règlement du
conflit, nous devons la percevoir comme un dérèglement du conflit. La
violence va
intervenir dans le conflit lorsque nous ne chercherons plus un accord
négocié avec l’autre, un pacte qui permette d’établir une relation de
justice, mais que nous voudrons éliminer l’autre, l’exclure. Toute
violence est un processus d’exclusion que l’on peut qualifier de
processus de meurtre. La visée de la violence, c’est toujours finalement
la mort de l’autre. Le plus souvent, ce processus n’ira pas jusqu’à son
terme, mais la logique de la violence, c’est de vouloir la mort de
l’autre. Là encore, si je définis l’homme comme un être de relation, il
faut percevoir la violence comme étant une perversion radicale de la
relation à l’autre. Elle est une contradiction radicale par
rapport aux aspirations les plus profondes de l’humanité qui nous
invitent à établir avec l’autre une relation de re-connaissance
mutuelle, de respect mutuel… ne parlons pas trop vite d’amour mutuel.
Mais au moins que, déjà, nous puissions reconnaître les droits de
l’autre. La violence est toujours, quelque part injuste lorsqu’elle
s’exerce contre un être humain. Je crois qu’il est essentiel que nous
puissions donner une définition de la violence qui ne nous permettra
plus de dire qu’il y a de bonnes violences. Et c’est ici que nous devons
opérer une rupture avec la culture de la violence. Car la culture de la
violence veut nous faire croire que la violence est un droit de
l’homme. Et à
partir du moment où la violence est un droit de l’homme et où elle est
justifiée, nous n’avons plus le sentiment qu’elle est une contradiction.
Dès lors, il n’y a plus aucun frein au déclenchement et
au développement de la violence qui devient engrenage. Je crois que
l’homme est un animal juridique. Il est un animal et en ce sens, il est
capable d’être violent. Au demeurant, en général les animaux sont
beaucoup moins violents que les hommes vis-à-vis de leurs semblables.
Des hommes qui sont violents, nous disons qu’ils se conduisent comme des
bêtes, mais en disant cela nous méprisons les bêtes. Parce que l’homme
est raisonnable, il arrive à un raffinement de la violence dont l’animal
n’est pas capable. La cruauté est le propre de l’homme et les animaux en
sont incapables. L’homme est donc un animal capable d’être violent,
mais c’est un animal juridique qui a toujours besoin de se justifier
vis-à-vis de lui-même et vis-à-vis des autres. Il a toujours besoin
d’affirmer qu’il est dans son droit. Il va donc construire des doctrines
rationnelles qui lui permettront de justifier sa violence. Bien sûr, les
moralistes qui ont construit ces doctrines vont essayer de mettre des
conditions pour que la violence soit considérée comme légitime, tout
particulièrement pour que la guerre, qui est l’une des formes extrêmes
de la violence, soit considérée comme une guerre juste. La première
condition mise en avant est que la cause soit juste. Mais avez-vous déjà
rencontré à travers le monde une personne, une communauté, un Etat, une
nation dont la cause n’était pas juste. La cause juste, par définition,
c’est ma cause. Et là, par la même définition, la cause injuste
est celle de mon adversaire. Ainsi, dire que la violence n’est juste que
si la cause est juste, cela va permettre à chacun, à chaque camp de
justifier sa violence.
Nous pourrions prendre des événements d’une actualité assez récente où
nous avons vu les porte-parole des Etats qui allaient s’affronter par
les armes, affirmer chacun de son côté qu’il représentait le bien tandis
que l’autre incarnait le mal. Il y avait similitude pratiquement totale
entre les deux discours. Il est donc essentiel de récuser toutes les
justifications de la violence. La culture de la violence, ce n’est
peut-être pas tant la violence que la justification de la violence.
L’idéologie de la violence va non pas désigner la violence, mais la
déguiser. Elle va faire en sorte que la violence apparaisse comme étant
une possibilité de faire le bien, de défendre la justice, de défendre la
civilisation. L’humanité a vécu sur ces schémas là jusqu’à présent. Ce
n’est qu’exceptionnellement que des hommes et des femmes ont voulu
essayer d’ouvrir une perspective différente à travers d’autres
problématiques. Donc, la culture de la non-violence sera de rompre avec
toutes les justifications de la violence.
Pour définir d’un mot la violence, disons simplement que toute violence
est un viol, le viol de l’humanité de l’homme. Il est important de
souligner que c’est non seulement le viol de l’humanité de celui qui
subit la violence, mais que c’est aussi le viol de celui qui exerce la
violence. La philosophe Simone Weil, qui prenait pour symbole de la
violence l’épée, disait : « Le froid de l’acier est aussi mortel à la
poignée qu’à la pointe ». En effet, j’ai eu l’occasion de rencontrer et
de travailler pendant de longues années avec Jacques de
Bollardière, ce général de l’Armée française
qui a refusé la torture en Algérie. Il me disait souvent que s’il avait
refusé la torture c’était, bien sûr, par respect pour les Algériens,
mais que c’était peut-être d’abord par respect pour lui-même. Car il
avait la conviction que la torture pervertissait bien davantage
l’humanité du tortionnaire que celle du torturé. Selon lui, il était
impensable de prétendre défendre quelque civilisation que se soit en
pratiquant la torture dont il disait qu’elle était « l’effroyable envers
du dialogue fraternel entre les hommes ». La violence blesse donc
d’abord l’humanité de celui qui l’utilise.
On
dit souvent que les non-violents sont des rêveurs car ils s’imaginent
que la nature de l’homme est bonne. Vous avez peut-être eu, au lycée ou
à l’école dans tous les cas, un bon sujet pour faire une mauvaise
dissertation de philosophie ou de littérature : « Est-ce que l’homme est
bon par nature ou mauvais par nature ? » La question, en fait, ne se
pose pas comme cela. Je crois que l’homme est à la fois bon et mauvais
ou méchant par nature. Me référant à une expression de Boris
Cyrulnik, je dirai que «l’Homme est 100 %
bon et 100 % mauvais par nature ». C’est-à-dire que l’homme est à la
fois incliné à la violence et disposé à la bonté. Et s’il
y a en chacun de nous, en chaque être humain à la fois cette inclination
à la violence et cette disposition au respect de l’autre, à la bonté, la
question est précisément de savoir qu’elle est la part de nous-mêmes que
nous allons cultiver, à la fois personnellement, collectivement,
socialement et politiquement. Malheureusement, nous avons davantage
privilégié la culture de la violence que celle de la non-violence. Pour
cultiver son jardin, il faut des instruments. Pour utiliser la violence,
il faut aussi des instruments que l’on appelle généralement des armes.
Il est important de prendre conscience que notre culture est une culture
des armes. Prenons simplement la symbolique de l’épée dans notre
culture. Vous savez que, encore maintenant, ceux qui sont censés
représenter la philosophie, la littérature, les arts, lorsqu’ils
deviennent immortels, on leur remet une épée. Vous me direz, qu’à l’âge
où sont parvenus les Académiciens, ils n’ont plus guère la force de
faire la guerre, mais enfin, tout de même, il reste que le symbole de
leur dignité est une arme de guerre. Quand un homme important vient nous
rendre visite nous lui présentons les armes, même si c’est le chef
d’Etat du Vatican.
Nous dépensons des milliards pour fabriquer des armes et
des armes de destruction massive dont nous ne savons pas très bien à qui
elles sont destinées. Je ne sais s’il y a un député dans la salle, mais
j’aurais aimé qu’il me dise le début de la moitié du commencement d’un
argument qui puisse justifier que nous continuions à fabriquer des armes
nucléaires. Dans le temps de la guerre froide, lorsque nous avions un
adversaire, un ennemi qui était très intéressant dans la mesure où il
avait tous les défauts qui nous faisaient supposer que nous avions les
vertus symétriques, nous savions que nos armes étaient dirigées vers cet
ennemi qui était à ce moment-là l’empire du mal. Mais aujourd’hui, on se
demande vers qui sont dirigées nos armes nucléaires. Je crois que ce
devrait être un choix démocratique de savoir comment investir pour
bâtir, construire la paix. Il faut que nous cultivions la non-violence,
donc les armes de la non-violence, c’est-à-dire les méthodes de la
résolution non-violente des conflits.
Par ailleurs, nous vivons de plus en plus dans des sociétés
multiculturelles. Ce qui est important, c’est qu’il y ait un véritable
dialogue des cultures. Ce qui doit caractériser ce dialogue des cultures
c’est que nous puissions nous donner des références éthiques communes.
Jusqu’à présent nous nous sommes enfermés chacun dans nos
particularismes. Le grand défi du XXIème
siècle est de savoir si nous pourrons définir un langage universel, une
sagesse universelle. J’ai la faiblesse de penser que la pierre angulaire
sur laquelle nous allons pouvoir construire cette sagesse universelle,
c’est précisément la non-violence. D’ailleurs, nous pourrions trouver
comme règle de cette sagesse universelle tout simplement la «règle
d’or » qui se trouve dans toutes les traditions spirituelles. La règle
d’or nous la connaissons tous, elle s’énonce d’abord de manière
négative. « Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’autrui te
fasses ». L’enfant peut très bien comprendre cette règle. Il ne veut pas
qu’on lui prenne ses affaires. Il ne veut pas qu’on lui casse ses
affaires. Et s’il ne veut pas qu’on lui casse ses affaires, il faut
qu’il commence à ne pas casser les affaires de l’autre. C’est un
raisonnement simple. Et ce que nous ne voulons pas qu’autrui nous fasse,
c’est qu’il nous fasse violence. La première exigence de la règle d’or
est donc bien la non-violence. On peut ensuite énoncer cette règle de
manière positive : « Fais à autrui ce que tu voudrais qu’autrui te
fasse ». Et ce que nous voulons qu’autrui nous fasse, c’est qu’il nous
fasse du bien, qu’il manifeste de la bonté à notre égard. Nous sommes
tous des mendiants de bonté. On a souvent dit que le mot non-violence
est ambigu parce qu’il est négatif. Je dirais, au contraire, qu’il est
décisif par sa négativité même. Il s’agit en effet de récuser toutes les
justifications de la violence, pour ouvrir l’espace de la non-violence.
Nous retrouverons dans toutes les traditions culturelles des différentes
sociétés des pierres d’attentes pour construire une philosophie de la
non-violence, une sagesse de la non-violence.
Ceci étant, il ne suffit pas de condamner la violence, il faut proposer
de véritables alternatives à la violence pour combattre l’injustice et
défendre la liberté. Si nous n’en proposons pas, nous risquerons de ne
pas savoir faire autrement que d’être violents. Je ne prétends pas qu’il
soit possible à chacun de pouvoir éviter à tout moment d’être complice
de telle ou telle violence. Il se peut que, dans une circonstance
particulière, nous ne sachions pas faire autrement que de recourir à la
violence pour éviter le pire. Il se peut que nous subissions ce que
j’appellerai la « noire nécessité de la violence ». Mais c’est
précisément à ce moment-là que nous devons plus que jamais nous
ressouvenir que la violence est une contradiction, qu’elle reste un
interdit et une transgression, qu’elle est toujours un mal, un malheur
et un drame. Il est essentiel que nous ne tombions pas dans la facilité
de justifier notre violence, de telle façon que, la prochaine fois, nous
puissions savoir faire autrement. Car si nous justifions la violence
sous le prétexte de la nécessité, nous rendons la violence sûrement
nécessaire et nous enfermons l’avenir dans la nécessité de la violence.
J’aime bien la réflexion de Freud qui, pendant la guerre de 14-18, alors
qu’il avait deux enfants parmi les soldats allemands, évoquait le jour
de la victoire où le vainqueur participera à des cérémonies triomphantes
en oubliant tous les morts qu’il a laissés sur le champ de bataille.
Certaines études faites par des ethnologues en Afrique lui avaient
appris que dans certaines communautés africaines, lorsque les hommes
revenaient vainqueurs du sentier de la guerre, ils ne réintégraient pas
tout de suite leur communauté. Ils devaient passer un temps plus ou
moins long, en quelque sorte pour faire le deuil de ceux qu’ils avaient
tué de leur propre main. Soulignant la différence entre les Africains
qui prenaient le deuil de leurs ennemis et les Européens qui fêtaient
triomphalement la victoire sur leurs adversaires, Freud demandait qui
étaient les sauvages, qui étaient les civilisés ? Vous pouvez rayer la
mention inutile en essayant de ne pas vous tromper…
Donc, pour agir dans l’histoire, pour être responsables
face à l’événement, il nous faudra inventer, imaginer des méthodes et
des stratégies. Il est vrai, qu’il y a un avant et un après Gandhi en
ce qui concerne la réflexion sur la non-violence. Non pas qu’il nous
apporte des réponses toutes faites à nos problèmes, mais il nous apporte
au moins des bonnes questions. Gandhi a finalement réconcilié l’exigence
spirituelle et le réalisme politique. Alors que les idéologies qui
dominent nos sociétés établissent au contraire une fracture entre cette
exigence spirituelle et ce réalisme politique. Vous connaissez
probablement les expressions de Max Weber lorsqu’il dit qu’il y a deux
morales : il y a la « morale de conviction », la morale de l’homme aux
mains pures, mais qui n’agit pas. Il refuse de s’engager dans l’arène
politique car il se salirait les mains. Puis, il y a la «morale de
responsabilité», celle de l’homme responsable qui agit en politique et
qui selon Max Weber ne peut pas ne pas utiliser la violence. Je crois
qu’il faut rompre radicalement avec cette problématique. Ce que Gandhi
nous a montré, c’est qu’il était possible de réconcilier la morale de
conviction et la morale de responsabilité.
L’analyse de Gandhi par rapport à la situation coloniale de
l’Inde était d’affirmer que si quelques milliers d’Anglais peuvent
imposer leur domination à quelques millions d’Indiens, ce n’est pas tant
grâce à la capacité de violence des européens que grâce à la capacité de
résignation, de complicité, de collaboration des Indiens. A partir de
ces analyses, il va lancer des actions de ruptures vis à vis de l’ordre
colonial, des actions de désobéissance civile par rapport aux lois
coloniales. Gandhi était avocat et il savait que dans toute société, il
faut des lois. La fonction de la loi c’est précisément de garantir les
droits de tous. Nous ne pouvons pas jouer ensemble sans nous donner des
règles du jeu. Et il est vrai que le propre de la loi est d’interdire.
Et il est nécessaire d’interdire. La loi doit être respectée pour autant
qu’elle est juste. Il est donc normal que dans nos sociétés il y ait des
institutions de justice et de police qui fassent respecter la loi et
mettent hors d ‘état de nuire ceux qui ne respectent pas le contrat
social. Mais à partir du moment où la loi est injuste, alors le devoir
du citoyen est de désobéir à la loi pour ne pas se faire complice de
l’injustice. Pourquoi les tribunaux français ont-ils condamné Monsieur
Papon ? Parce que, alors qu’il était Secrétaire Général de la Préfecture
de Bordeaux, il avait obéi aux lois antisémites du gouvernement de
Vichy. Ce qui veut dire qu’il aurait dû désobéir, que tous les
fonctionnaires de Vichy auraient dû désobéir. Je crois qu’il serait
important de mettre dans la déontologie de tout fonctionnaire, non
seulement l’obligation de désobéir aux ordres illégaux, mais celle de
désobéir aux ordres illégitimes. N’oublions pas que les rafles des Juifs
en 42, en France, ont été mises en œuvre, non pas par des soldats
allemands, mais par des gendarmes et des policiers français. La
désobéissance des fonctionnaires de police de Vichy aurait été
essentielle, précisément pour résister à l’occupation. Donc, lorsque la
loi est injuste, il faut désobéir à la loi.
Gandhi va donc organiser en Inde, des campagnes massives de
désobéissance civile. L’action qui sera la plus décisive est celle que
l’on a appelé la « marche du sel ». Il va demander aux Indiennes et aux
Indiens de refuser d’obéir à la loi qui obligeait tout Indien pour saler
son repas, de payer un impôt à l’Empereur des Indes, c’est-à-dire au roi
d’Angleterre. Il voyait dans cette loi scélérate le symbole de toute
l’injustice du système colonial. Il va donc organiser une insurrection
pacifique à travers toute l’Inde en demandant aux Indiens de violer
cette loi. Dans un premier temps, aussi bien le vice-roi que les
compagnons de Gandhi se sont dit que, s’il plaisait à Gandhi de faire
bouillir de l’eau de mer dans une marmite, ce n’était pas cela qui
allait déstabiliser l’empire britannique et permettre l’indépendance de
l’Inde. Mais, finalement, Gandhi devenait, peu à peu, le roi sans
couronne de l’Inde. On va donc mettre Gandhi en prison et tous ceux qui
fabriquaient ou vendaient du sel illégal. Et quand toutes les prisons
ont été pleines, il a bien fallu penser à commencer à les vider. Le
vice-roi a donc décidé de libérer Gandhi et a accepté de négocier avec
lui. Si nous visualisons le moment où Gandhi, le rebelle, parle d’égal à
égal avec le représentant de l’empereur, nous pouvons être sûrs que,
déjà, l’indépendance de l’Inde était inscrite dans la réalité de
l’histoire, même si elle n’interviendra que quelques années plus tard.
Dans un conflit politique, il faut donc mettre en œuvre
une stratégie pour tenter d’arriver à une solution négociée du conflit.
Je voudrais montrer aussi comment à l’intérieur de la société politique,
c’est la non-violence qu’il conviendrait de privilégier pour construire
la démocratie. Contrairement à ce que disait Max Weber, la violence
n’est pas une nécessité de l’action politique. Ce qui caractérise
l’action politique, c’est d’avoir pour finalité de libérer la société de
l’emprise de la violence. Pour cela, il importe de recourir à des moyens
cohérents avec cette fin, c’est-à-dire des moyens non-violents. L’action
politique, c’est le parler-ensemble des
hommes, c’est l’agir-ensemble des hommes.
Nous construisons une cité politique lorsque nous décidons de parler,
d’agir et de construire ensemble les mêmes institutions sociales et
politiques, de nous donner la même constitution et les mêmes lois.
Contrairement à l’idée reçue qui affirme que la violence est
incontournable dans la politique, je dirai au contraire que la violence
est toujours l’échec de la politique. Il existe une cohérence
intrinsèque entre le politique et la non-violence.
Mais nous savons bien qu’il n’y a pas de vie collective
sans conflits. Par conséquent la question centrale est celle-ci :
« Comment résoudre les conflits autrement que par la violence ? ». On a
voulu interdire la violence des citoyens en donnant à l’Etat le monopole
de la violence légitime. Il y avait dans cette démarche une certaine
logique, mais c’était encore la logique de la violence. Il est temps
aujourd’hui de faire le bilan de l’histoire et de nous apercevoir que
les Etats, forts du monopole de la violence qui leur a été concédé par
les citoyens, ont fini par se servir de la violence, non pas pour
défendre les citoyens, mais pour se défendre eux-mêmes contre les
citoyens. La doctrine de l’Etat totalitaire, c’est la même que celle de
l’Etat démocratique. Il n’est pas rare que, dans nos démocraties «
relatives », libérales, néo-libérales, les corps de la police et de
l’armée s’octroient le droit de recourir à des violences qui ne sont
certainement pas nécessaires pour maintenir l’ordre et, surtout, qui ont
pour effet non pas de garantir les libertés des citoyens, mais de les
restreindre.
Mais, encore une fois,
ne nions pas les conflits et reconnaissons la nécessité d’institutions
sociales, de police et de justice, pour tenter de résoudre ces conflits.
Et essayons de privilégier, à l’intérieur même de ces institutions, les
méthodes de résolution non-violentes des conflits. Ne disons pas que
c’est impossible tant que nous n’avons pas essayé. Par exemple, une des
méthodes, souvent expérimentée, et je crois que c’est le cas à
Colomiers, c’est la médiation. Lorsqu’il y a deux parties en conflits,
l’intervention d’un tiers qui s’interpose entre les deux protagonistes
peut permettre d’arrêter ou d’éviter la violence et de trouver un
terrain d’entente. Il s’agit en quelque sorte de séparer les deux
adversaires pour qu’ils ne se battent plus et, ensuite, de les réunir
pour qu’ils puissent à nouveau se parler. Il s’agit de créer un espace
intermédiaire qui devienne un lieu où chaque acteur du conflit va
réapprendre à mettre en parole sa propre perception du conflit, à « paroliser »
son conflit. De telle manière que ce se soient les protagonistes du
conflit qui imaginent eux-mêmes une solution de compromis.
Cela commence à
s’expérimenter dans les écoles. Le maître ne peut plus se contenter
d’enseigner un savoir. Il faut qu’il puisse créer les conditions de
l’enseignement du savoir et de faire en sorte que la violence qui
intervient dans l’école et celle qui vient de l’extérieur puissent être
maîtrisées et gérées. Dés le conflit de récréation qui oppose deux
enfants, il est important que l’adulte puisse intervenir en médiateur
pour s’interposer. Dans le même temps, il s’agira, et nous retrouvons
là, la même problématique que pour la cité politique, de faire respecter
la loi, plus précisément faire respecter les interdits de la loi. Pour
cela, il faudra, il est vrai, faire preuve d’autorité. La non-violence
ne présuppose pas le laisser faire et le laisser dire. Il est vrai que
l’enfant et le jeune adolescent ont besoin de se heurter à l’autorité de
l’adulte ; ils ont besoin qu’on leur impose des limites, ils ont besoin
qu’on leur pose des interdits. Tout cela s’articule parfaitement dans
une pédagogie de la non-violence. Il n’y a pas si longtemps que l’on a
interdit les coups et les châtiments corporels à l’école. D’ailleurs
s’ils sont interdits à l’école, ils ne sont pas interdits dans les
familles. Nous savons malheureusement qu’il y a des violences qui sont
perpétrées dans les familles, au sein même de nos sociétés prétendument
civilisées. Et, à ce sujet, il est essentiel de sortir du non-dit. Il
est nécessaire de dire les conflits et de dire les violences et de
pouvoir faire en sorte qu’un tiers puisse intervenir. Il s’agit
également de mettre en confiance les enfants pour qu’ils acceptent
l’intervention de ce tiers.
Je ne vais pas
prétendre que tout est facile et qu’il est possible de résoudre tous les
conflits par la non-violence comme par un coup de baguette magique. Je
reconnais au contraire que la non-violence est difficile. Je voudrais
conclure par un propos très modeste, très humble. Nous pouvons
certainement nous mettre tous d’accord pour dire : si la non-violence
est possible, elle est préférable. Mais si la non-violence est
préférable, alors il nous appartient de la rendre possible.
Et sans perdre de temps. Car si nous ne faisons pas dès aujourd’hui cet
effort pour rendre la non-violence possible, alors demain, après-demain,
dans un mois, dans un an, dans vingt ans, dans trois siècles, nous
continuerons de dire qu’elle est impossible et que la violence est une
nécessité.
Il s’agit donc
d’investir aujourd’hui dans la culture de la non-violence la même
intelligence et la même énergie nous avons investi hier dans la culture
de la violence. Cet effort doit être fait à tous les niveaux de la
société. Bien sûr, la non-violence est une militance. Mais ce serait une
erreur totale de la réserver aux « militants ». Elle est en fait
réservée à tous les citoyens. Il faut donc interpeller les pouvoirs
publics, les institutions. La non-violence ne pourra véritablement
exprimer ses potentialités que pour autant que les institutions
publiques auront elles-mêmes investi dans l’étude des possibilités de la
non-violence. Il est bien évident que le Ministre de l’Education
Nationale partage lui-même, avec les recteurs, avec les inspecteurs
d’Académie, avec les proviseurs et les principaux de collège et avec
tous les enseignants, la responsabilité de faire en sorte que la
non-violence entre dans l’école. Il a bien fallu que la charité
s’hospitalise, il faut que la non-violence s’institutionnalise. Encore
une fois, il n’existe pas de réponses toutes faites, il n’y a pas de
recettes. Mais je suis persuadé que si vraiment nous voulons imaginer
les possibilités de la non-violence, nous pouvons le faire. Si la
non-violence ne nous apporte pas d’emblée les bonnes réponses, elle a du
moins l’immense mérite de nous apporter d’emblée les vraies questions.
Et comme le disait Rilke, « en entrant ensemble dans les vraies
questions, nous finirons bien par entrer ensemble dans les vraies
réponses ».
Je vous remercie de la
bienveillance de votre attention.
Débat avec l’auditoire
Une mère de famille :
Vous parliez de la non-violence dans les familles envers les enfants. Je
sais qu’il y a des pays, comme le Danemark, la Suède, l’Allemagne ou la
Norvège, où les parents n’ont pas le droit de donner des fessées à leurs
enfants. Je trouve cela bien. Je ne sais comment ils résolvent tous les
problèmes. Ce que je voudrais savoir, c’est s’il existe des statistiques
au niveau de la violence de ces adolescents, sachant qu’ils ont reçu une
éducation autre que celle que l’on retrouve dans des pays comme la
France, l’Espagne, l’Italie… où les gens sont…je ne sais pas comment
dire…
J.M.
Muller : Je
comprends que vous hésitiez à terminer votre phrase.
Mère de famille :
disons un peu plus strict, un peu moins souple…
J.M.
Muller :
Vous savez, je n’ai pas de statistiques. Et les statistiques par
définition sont toujours inexactes, surtout sur ces problèmes où nous
sommes encore très largement dans le non-dit. C’est vrai que certaines
associations posent la question de savoir si la fessée doit être
interdite par la loi dans les familles. Cela se fait en effet dans
certain pays. Il n’y a pas forcément que des arguments qui sont en
faveur de l’efficacité d’une telle législation. Mais ce qui est sûr,
c’est qu’il faudrait être clair pour dire que la fessée, pour reprendre
cette expression traditionnelle, n’est certainement pas une bonne
pédagogie. Ce qui est également sûr, c’est que les enfants battus
auront tendance à devenir des parents violents. Il y a donc une
transmission de génération en génération de cette violence dans les
familles. Il y a trente six milles formules pour dire qu’«une bonne
fessée n’a jamais fait de mal », etc, etc.
Je crois qu’il faut rompre définitivement avec toutes ces
problématiques. Il est essentiel d’arriver à cette conviction que
l’enfant est une personne humaine à part entière et qu’elle doit être
respectée de manière absolue. Tout châtiment corporel, toute violence
physique doivent être totalement exclus. Mais cela n’induit pas que,
dans l’éducation, il faille faire disparaître toute autorité, tout
interdit, toute contrainte. Absolument pas ! Bien souvent d’ailleurs,
l’autorité qui recourt à la violence avoue son propre échec. C’est
lorsqu’on n’a pas d’autorité qu’on a besoin d’être violent. Et en
commettant cette violence, on détruit l’autorité. C’est une impasse.
Cependant, nous ne sommes pas totalement désarmés. Il existe des
associations qui travaillent sur ces questions et il y a des acteurs
sociaux qui agissent dans le bon sens. Il y a des choses qui se font.
Je ne voudrais surtout
pas apparaître me situer dans je ne sais quelle perspective
catastrophiste. Les journalistes me posent souvent la question « est-ce
que vous êtes optimiste ou pessimiste ? ». Ils s’attendent probablement
à ce que je leur dise que je suis optimiste, puisque je crois dans la
non-violence. Je leur réponds en citant Bernanos. Celui-ci disait : « Le
pessimiste est un imbécile malheureux et l’optimiste est un imbécile
heureux ». Et je refuse de choisir entre l’une ou l’autre de ces deux
imbécillités. Je ne suis pas optimiste ; comment être optimiste quant on
mesure tout le poids avec lequel la violence pèse sur nos sociétés et
sur nos cultures ? Mais je ne suis pas pessimiste parce que la violence
n’est pas une fatalité qui serait hors de portée ; l’homme a la capacité
de briser cette fatalité. Pour cela il lui faut agir et il lui faut
s’organiser pour agir avec les autres. Or, précisément, des « réseaux de
citoyens » se constituent partout dans le monde. Ce que nous devons
tenter de faire, c’est de faire en sorte que ces réseaux de citoyens
travaillent en synergie. C’est cela qui permet, au-delà du pessimisme et
de l’optimisme, de maintenir une espérance. Une espérance tragique car
il faut encore voir toute cette part irréparable de la violence. Une
espérance douloureuse, mais une espérance.
Michel
Gazaniol : Pouvez vous revenir sur la
médiation ? Expliquer ce qu’elle est et nous dire quels sont les
différents types de formations. Et éventuellement faire une articulation
avec les conciliateurs de justice.
J.M.
Muller :
J’ai défini la médiation comme l’intervention d’un tiers qui s’interpose
entre les deux protagonistes d’un conflit pour tenter de créer un espace
intermédiaire dans lequel ils vont pouvoir se reconnaître et se parler à
nouveau. Cela peut se situer d’abord au niveau de l’école. Il y a par
exemple une association « Génération médiateurs » qui, d’une part forme
les enseignants à la médiation de telle sorte qu’ils puissent former des
élèves à être eux-mêmes médiateurs dans leurs collèges. C’est ce que
l’on appelle « la médiation par les pairs ». Sur la base du volontariat,
des élèves vont être formés à la médiation et ils vont avoir une
visibilité dans l’établissement de telle sorte que les autres élèves
sachent qu’ils peuvent s’adresser à eux lorsque survient un conflit.
D’autre part, il peut y
avoir une médiation pénale qui permette à deux parties en conflit
d’éviter le recours aux tribunaux. Ceci est intéressant car le tribunal
va trancher le nœud plutôt que le dénouer. Je crois que c’est une image
que l’on peut garder de manière générale : la violence tranche le nœud
tandis que la non-violence s’efforce de le dénouer. Si bien que l’on va
pouvoir se resservir de la corde. L’institution judiciaire est
nécessaire dans nos sociétés. Cependant elle va désigner un coupable et
appliquer des sanctions ; l’un aura raison, l’autre aura tort et souvent
la décision de justice ne va pas véritablement résoudre le conflit. Elle
ne va pas permettre la réconciliation. C’est donc une bonne chose
actuellement que des médiateurs s’institutionnalisent en liaison avec
les tribunaux. Souvent, ne serait-ce que pour des conflits de voisinage,
ces médiations permettent de trouver un terrain d’entente où les acteurs
du conflit peuvent inventer eux-mêmes une solution à leur différent.
Par ailleurs, sur le
plan politique, la médiation doit être une méthode privilégiée de la
diplomatie. Lorsque deux communautés sont en conflit ou en guerre, il
serait essentiel qu’il y ait précisément une médiation. Si nous
considérons le conflit entre Israël et la Palestine, force nous est de
reconnaître qu’il se trouve dans une impasse absolue du fait même de la
violence. Plus personne ne peut penser que la violence permettra une
solution politique du conflit entre les Israéliens et les Palestiniens.
Nous sommes dans une impasse suicidaire de part et d’autre. La
solidarité que nous devons au peuple palestinien doit nous amener à
affirmer notre désaccord total avec la stratégie des attentats suicides.
Et en même temps, la reconnaissance du droit à la sécurité du peuple
israélien doit nous amener à récuser radicalement la politique de
répression du gouvernement d’Israël. Une possibilité de créer un réel
processus de paix solution serait d’imaginer une médiation sur le
terrain entre les populations. Des volontaires internationaux pourraient
accomplir aussi bien sur le terrain palestinien que sur le terrain
israélien des actions d’interposition et de médiation de proximité. Il
existe dans la rhétorique de l’ONU ou de l’OSCE des phrases sur la
nécessité de missions civiles de paix. En réalité les seules
possibilités qui existent, ce sont des missions militaires. Nous sommes
en dialogue avec les militaires. Nous avons appris à nous respecter et à
nous connaître tout en maintenant nos différences, bien sûr. Un haut
gradé nous a dit, à partir de l’exemple de l’ex-Yougoslavie : « Sur le
terrain, les militaires ne veulent pas tout faire, ne savent pas tout
faire et ne peuvent pas tout faire. Il est donc absolument nécessaire
que des civils développent des médiations de proximité auprès des
populations. » Nous essayons de mettre en oeuvre, au niveau d’un
collectif, des formations de volontaires à la résolution non-violente
des conflits. Nous avons jusqu’à présent organisé trois sessions de
formation. Pour l’instant, nous avons un dialogue institutionnel, aussi
bien avec les militaires qu’avec les politiques. Malgré tout, nous
n’avons pas véritablement la possibilité de financer ces formations. Il
serait normal que ce soit l’argent de nos impôts qui puissent servir à
investir pour rendre possible des missions civiles de paix.
Ainsi, la médiation va
de la cour d’école aux conflits internationaux en passant par les
problèmes de voisinage. Et je crois qu’il faut insister sur le besoin de
formation. La médiation devrait être au centre de l’enseignement dans
les écoles de police. Et cela demande une volonté politique. Mais c’est
aussi un problème de culture car justement les schémas qui sont les
nôtres ne nous amènent pas à vouloir investir dans ce sens. Nous
continuons, trop souvent, à raisonner et à agir selon des schémas
périmés qui finalement ne fonctionnent pas.
François
Refalo :
Avant le conflit en Irak, on a pu voir un peu partout dans le monde
des masses de gens qui clamaient haut et fort « non à la guerre ». A
Colomiers par exemple, il y a eu les heures de silence, une marche et la
chaîne humaine de la paix. A ce moment là, est-ce que vous vous êtes dit
que c’est une prise de conscience de la non-violence qui commence à
naître dans les peuples.
J.M
Muller :
Vous posez une question essentielle et finalement assez complexe. Je
vais essayer de répondre. Ces manifestations dans le monde ont été
effectivement importantes. En Europe en particulier, dans certains pays,
plus qu’en France d’ailleurs, je pense par exemple à l’Italie où la
configuration politique était différente puisque le gouvernement italien
soutenait la coalition américano-britannique alors qu’en France le
gouvernement a mené une résistance au pouvoir américain. Je crois que
c’était une prise de conscience du fait que la guerre ne devrait plus
être considérée comme le moyen normal de la résolution des conflits
internationaux. Mais je ne pense pas que c’était une prise de conscience
de la non-violence. On a parlé de pacifisme dans la presse et dans les
médias. Je crois qu’il faut distinguer la non-violence du pacifisme.
Dans tous nos dictionnaires, être pacifiste c’est vouloir la paix à tout
prix, fut-ce au prix de l’injustice. On préfère en quelque sorte les
horreurs de la paix aux horreurs de la guerre. Or, il est bien clair
qu’entre les unes et les autres, on ne saurait avoir une quelconque
préférence. Il faut combattre les unes et les autres avec la même
détermination. La faiblesse du raisonnement « chiraquien » et de celui
du Ministre des Affaires Etrangères, c’était de dire non à la guerre
sans savoir proposer des alternatives à la guerre pour répondre aux
questions posées par le régime totalitaire de Bagdad. Car soyons clairs,
n’est-ce pas ? La question posée par les Etats-Unis était celle du
désarmement. Mais ce n’était pas la question à laquelle voulait répondre
M. Bush. A aucun moment. Ce que voulait M. Bush était de s’approprier
l’Irak. Cette guerre a été une guerre d’appropriation de l’espace
géo-stratégique et du champ économique,
notamment pétrolier. Si on ne cultivait que du chou-fleur en Irak, il
n’est pas sûr que la guerre aurait été déclarée ! Même si l’aspect
économique n’est pas le seul. En réalité, trois lobbies ont pesé sur la
décision de faire la guerre : le lobby idéologique : bien montrer que
les Etats-Unis restaient la seul super grande puissance du monde après
le 11 septembre ; le lobby militaro- industriel : il fallait épuiser le
stock de bombes et de munitions pour pouvoir le reconstituer ; le lobby
économique : pour s’approprier les mannes pétrolières et bien évidemment
les bénéfices de la reconstruction. Ces trois lobbies voulaient la
guerre et ce n’était pas pour résoudre le problème des armes de
destruction massive irakiennes. Nous savions très bien que, de toutes
façons, les USA feraient la guerre, que l’on trouve des armes ou que
l’on n’en trouve pas. Au demeurant, il semblerait que l’on n’en ait pas
beaucoup trouvé depuis que les Etats-Unis occupent l’Irak. Dans tous les
cas, ce n’était pas une menace puisqu’elles n’ont pas été utilisées.
Elles étaient peut-être trop bien cachées pour être utilisées, mais, de
toute façon, elles n’étaient pas menaçantes. Le débat sur le désarmement
a donc été d’une invraisemblable hypocrisie. Malheureusement, aussi bien
M. Chirac que M. de Villepin sont restés
prisonniers de la question du désarmement. Alors que la question qui est
apparue en filigrane dans le débat était celle-ci : faut-il ou non
combattre la dictature de Saddam Hussein. Alors là, on s’est fait
piéger, car ceux qui voulaient la guerre accusaient ceux qui la
refusaient de soutenir le régime de Saddam Hussein. Il fallait donc
répondre à cette question là. Comment mettre en œuvre une diplomatie qui
puisse permettre aux Irakiens de se libérer eux-mêmes de la dictature ?
Chirac a répondu en disant qu’il y a d’autres dictatures que celle de
l’Irak et que l’on n’allait pas faire la guerre à toutes les dictatures.
J’en serais plutôt d’accord en tant que militant de la non-violence.
Mais il ne suffit pas de ne pas faire la guerre à toutes les dictatures
pour promouvoir la démocratie. Encore une fois, la promotion de la
démocratie en Irak était le dernier souci de M. Bush, à l’évidence. Il
est significatif qu’au début de l’occupation, un seul bâtiment a été
sécurisé par les soldats américains, c’est le ministère du pétrole. Le
musée de Bagdad qui était le musée de la Mésopotamie, une des sociétés
les plus anciennes du monde, a été l’objet d’un pillage systématique. La
démocratie n’était donc pas l’objectif de la guerre. M. Chirac n’a pas
su quoi dire quand il a vu la statue de Saddam chuter. Bien évidemment,
en refusant la guerre, on savait que Bush allait quand même la faire et
qu’évidemment les armes de destructions massives des Etats-Unis allaient
faire chuter le régime de Saddam Hussein. On le savait tous. Ou alors
c’est que nous étions vraiment naïfs. Face à la victoire militaire
américaine, il ne fallait pas dire : on a peut-être eu tort. Mais non…
on savait qu’en refusant la guerre, on allait voir à la télévision la
statue de Saddam s’écrouler. Cela n’est pas une raison suffisante pour
penser que la colonisation de l’Irak par les Etats-Unis est une bonne
chose. Au demeurant, il faut bien voir que cette occupation n’a pas
apporté la démocratie, mais la « déglingue » et le chaos. Là encore,
tout dépend des images que l’on va nous montrer. On peut nous montrer
des images des musulmans chiites qui peuvent faire un pèlerinage qu’ils
ne pouvaient pas faire auparavant. Et il est vrai qu’il y a des
bénéfices collatéraux dans cette guerre. Mais on ne va peut-être pas
nous montrer les images de tous les hôpitaux saccagés de Bagdad où des
enfants meurent faute de soins. Cette guerre va aussi élargir et
approfondir la fracture entre l’Orient et l’Occident. M. Bush est sensé
combattre le terrorisme, mais il n’y a qu’une manière de combattre le
terrorisme, c’est de construire la justice. Or, le fait que la terre
d’Irak, terre musulmane pour l’essentiel, soit occupée militairement par
une puissance occidentale va être ressenti comme une humiliation par de
nombreux peuples. Cela risque en plus, d’un point de vue
géo-stratégique, de conforter le
gouvernement israélien dans sa volonté de ne pas reconnaître les droits
du peuple palestinien. Donc, cela risque au contraire de fertiliser le
terreau sur lequel va se nourrir et se développer et le terrorisme.
Distinguons donc bien
ce qu’est le pacifisme et ce qu’est la non-violence. Je pense que c’est
un événement très important qu’il y ait eu cette mobilisation populaire
et citoyenne, cette mobilisation de « citoyens pour la paix », pour
reprendre l’expression que vous avez utilisée à Colomiers - et j’ai
suivi votre mobilisation avec beaucoup d’intérêt. Il nous faut
travailler maintenant à ce que cette prise de conscience de
l’impossibilité d’une solution violente des conflits devienne une prise
de conscience de la possibilité d’une solution non-violente. L’une
n’implique pas nécessairement l’autre. Il y a probablement là une suite
à donner. Ce dont j’ai peur est que ces mouvements retombent en ayant
plus ou moins le sentiment de la défaite dans la mesure où la guerre a
eu lieu quand même et qu’actuellement le front du refus de la guerre ne
sait pas trop comment reprendre l’initiative.
Jutta
Dumas : Je
voudrais poser une question sur l’industrie de l’armement par rapport à
votre philosophie et aussi que penser des personnes qui travaillent dans
ces industries, des menaces ou chantages qu’ils subissent.
J.M.
Muller : Là
encore un problème complexe. Effectivement, notre société a organisé sa
défense en fonction du vieil adage romain « si vis
pacem para bellum » : « Si tu veux la
paix prépare la guerre ». On s’est donc donné les moyens de faire la
guerre sous prétexte de ne pas avoir à la faire. D’où la problématique
de la dissuasion qui n’est pas seulement nucléaire. La dissuasion, c’est
montrer sa force pour ne pas avoir à s’en servir, ou plus exactement
montrer sa violence pour ne pas avoir à s’en servir. Je ne fais pas là
un procès d’intention, je fais une analyse. On va donc accumuler les
armes pour se défendre. Cela a été le cas pendant toute la période de la
guerre froide. A tel point qu’il était devenu possible à chaque camp de
détruire plusieurs fois la population de l’autre. Je n’ai jamais très
bien compris la nécessité stratégique de pouvoir détruire plusieurs fois
la population adverse. J’avais la naïveté de penser qu’une seule fois
aurait suffi... Et quand nous disions que ce n’était pas la bonne
méthode de prendre pour se défendre le risque de se détruire, on nous
disait : « La non-violence, bien sûr, la non-violence… Gandhi c’était
facile parce qu’il avait en face de lui des gentlemen ». En réalité, le
gentleman c’était Gandhi. « Martin Luther King, c’était facile, il était
dans la plus grande démocratie du monde. C’était déjà l’empire du bien.
Mais allez donc prêcher la non-violence aux communistes !… ». Et la
conversation s’arrêtait là. Je suis venu bien des fois à Toulouse
répondre à ce genre de propos. J’ai assez d’humilité pour reconnaître
que l’histoire nous a donné raison quand nous disions que la
non-violence était la seule chance des citoyens des sociétés civiles de
l’Est de se libérer de l’emprise soviétique. Pour mémoire, ce ne sont
pas les armes de destruction massive de l’Ouest qui ont détruit le mur
de Berlin. Le mur de Berlin s’est effondré sous la pression de la
résistance non-violente des citoyens de l’Est. Et quand M.
Rumsfeld qui, dans le civil, est Ministre de
la Défense du gouvernement américain, dit avec beaucoup d’émotion que la
chute de la statue de Saddam Hussein lui fait penser à la chute du mur
de Berlin, il faut qu’il soit tout de même d’une inculture monumentale.
Car il y a au moins deux empêchements qui auraient du le retenir de dire
une telle sottise. C’est d’une part, que le mur de Berlin n’a pas été
détruit par les armes de l’Occident, mais par les Berlinois eux-mêmes.
Il n’a pas été détruit par une armée d’invasion ou d’agression. Il a été
détruit sans qu’aucune violence ne soit commise sur tout le territoire
de l’Europe de l’Est.
Quand, à Prague, nous
avons rencontré Vaclav Havel qui venait d’être nommé Président de la
République, il nous a dit : « Nous avons fait la révolution, nous
l’avons appelé « la révolution de velours », sans casser le moindre
carreau de la moindre fenêtre ». Donc, ce qui a provoqué la chute du mur
de Berlin, ce sont véritablement les armes de la non-violence. Lorsque
j’ai rencontré Adam Michnik qui était l’un
des leaders les plus importants de la révolution anti-totalitaire de
1989, il m’a dit : « Nous avons choisi la non-violence pour deux raisons
majeures : tout d’abord, nous n’avions pas les moyens de la violence. Si
nous avions choisi les moyens de la violence, nous nous serions situés
sur le terrain où c’était l’adversaire qui était le mieux et le plus
armé. Et nous n’aurions fait que provoquer la répression du pouvoir
communiste ». Il reprenait, finalement, l’analyse de Saul
Alinski qui disait : « Il est politiquement
insensé de dire que le pouvoir est au bout du fusil lorsque ce sont les
adversaires qui possèdent tous les fusils. » C’est une question de
réalisme. Il faut inverser les charges. On a l’impression que la
violence est réaliste et que la non-violence est idéaliste. Inversons
les charges. C’est la violence qui est idéaliste. Croire que la violence
va résoudre les problèmes de l’histoire, c’est d’une utopie
invraisemblable, d’une naïveté incroyable. Deuxième raison, disait
Michnick : « Nous voulons construire une
société démocratique, et nous savons par expérience que si, pour
construire une société idéale de fraternité - la société communiste,
dans son idéal, était une société merveilleuse de justice et de
fraternité - nous utilisons des moyens violents, nous aboutissons à une
société totalitaire. » Il retrouvait là, l’intuition de Gandhi qui était
de dire : « Il nous faut utiliser des moyens cohérents avec la fin. »
Ceci est vrai dans tous les domaines, aussi bien dans le domaine de la
pédagogie que dans celui de la politique… Si nous voulons construire la
paix, il nous faut utiliser des moyens pacifiques. Gandhi qui disait
encore : « La fin est dans le moyen comme l’arbre dans la semence ».
Pourtant, nous continuons à n’avoir confiance que dans les armes de la
violence. Le gouvernement actuel a voulu redonner une certaine priorité
aux investissements militaires. Certes, il ne faut pas que ce soit les
ouvriers des arsenaux qui payent plus que les autres. Il faut qu’il y
ait une véritable solidarité sociale qui s’exerce à l’égard de tous ces
ouvriers. Mais, il ne faut pas que cela devienne une raison pour remplir
le cahier des charges des usines d’armement. N’oublions pas que s’il y a
eu des armes de destruction massives en Irak, c’est parce que nous les
leur avons donné. Je dis bien donné, pas vendu, car Saddam Hussein
n’était pas en mesure de nous les payer Et les Américains ont également
fourni des armes à l’Irak, car ce pays était à l’époque le meilleur
allié de l’Occident contre l’intégrisme iranien. Vendre des armes, c’est
exporter de la violence. Je pense donc qu’il faut cesser d’investir des
millions d’Euros dans la fabrication d’armes qui ne sont pas appropriées
à la solution politique des conflits. Je sais bien que ce n’est pas du
jour au lendemain que nous pourrons faire cela. Nous n’allons pas demain
jeter à la mer tous nos chars et à la terre tous nos sous-marins. Mais
il s’agit d’inverser la tendance. Par ailleurs, il ne faut pas se
contenter de désarmer. Il faut surtout consentir un effort pour préparer
des volontaires, femmes et hommes, à des missions civiles de paix, afin
qu’ils puissent contribuer à une résolution pacifique des conflits.
Question :
La Pologne, dans le conflit en Irak, a pris une position tout à fait
contraire à ce que vous énoncez. Qu’en pensez-vous ?
J.M.
Muller :
Tout à fait. Vous savez, je parlais d’Adam Michnik
tout à l’heure, et en prononçant son nom, je pensais précisément à la
position qu’il a prise en ce qui concerne le conflit en Irak.
Malheureusement, Vaclav Havel, ce merveilleux Vaclav Havel, l’une des
dernières décisions qu’il a prises en tant que Président de la
République a été de donner également son accord à la guerre américaine.
L’explication, je crois que Michnik la donne
lui-même. Mais, pour moi, ce n’est pas une justification. Je suis en
désaccord absolu avec Michnik, bien que je
lui garde toute mon admiration. C’est quelqu’un qui a passé des années
en prison, qui a été humilié, mais qui n’a cessé de résister pendant
tout ce temps. Il explique que le fait d’avoir vécu dans le régime
totalitaire de l’Union Soviétique (je m’en suis bien aperçu lorsque je
suis allé en Pologne) a amené les gens à idéaliser les Etats-Unis. Ils
raisonnaient en disant « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ». Et
comme les dissidents polonais avaient comme ennemis les Soviétiques et
que les gouvernements occidentaux, notamment le gouvernement américain,
étaient les ennemis des soviétiques, les dissidents les considéraient
comme des amis. Michnik le dit lui-même : la
culture de la dissidence nous a conduit à affirmer une solidarité totale
avec le camp occidental. A vrai dire, cette explication ne me satisfait
pas. Je suis très triste que Michnik et
Havel aient pris cette position en faveur de la guerre contre l’Irak.
Par ailleurs, je pense aussi qu’il faut voir que l’intérêt du
gouvernement polonais était d’être solidaire des Etats-Unis plutôt que
de la France. Avant même la crise irakienne les Polonais avaient préféré
acheter des avions militaires américains plutôt que des avions français.
Je ne dis pas que c’était mieux d’acheter des avions français. Je ne
vais pas me faire voyageur de commerce pour vanter les mérites des
avions français
Cette question doit
être resituée dans le cadre la mondialisation néo-libérale qui
privilégie les intérêts économiques plutôt que les droits de l’homme.
Dans le front du refus de la guerre contre l’Irak, il y avait la Russie
de M. Poutine. Mais enfin, il y a tout de même le problème de la
Tchétchénie. M. Poutine refuse la guerre en Irak, mais il fait la guerre
en Tchétchénie Il y avait également la Chine, mais il y a quand même le
problème du Tibet. Malheureusement, M. Chirac a déclaré que le problème
de la Tchétchénie était un problème politique intérieur à la Russie. Or
nous savons que nous sommes ici devant un processus génocidaire, tout
comme au Tibet. Il nous faut relever le défi de la mondialisation. Nous
parlons désormais d’alter-mondialisation et
non plus d’anti-mondialisation. Cela est important car la mondialisation
est un fait qui peut présenter des avantages. Nous n’avons pas le choix,
nous sommes tous embarqués dans la mondialisation. Comme la plupart
d’entre vous, j’ai un ordinateur, je suis connecté avec
internet et j’aime bien pouvoir envoyer des
messages dans le monde entier en quelques secondes. Le problème est que
la mondialisation ne soit pas confisquée par le néo-libéralisme. Il faut
donc que nous puissions inventer une mondialisation dans laquelle le
respect des droits de l’homme prévaut sur l’intérêt économique. C’est
vrai que c’est plus facile à dire qu’à faire, mais ce n’est pas
impossible… Je disais tout à l’heure que des réseaux de citoyens
commençaient à se mettre en place ici ou là partout dans le monde. Il y
a eu par exemple le réseau de « l’éthique sur l’étiquette » qui demande
aux firmes de ne plus vendre dans nos sociétés des produits fabriqués
par des enfants dans d’autres sociétés. Il y a eu des campagnes
d’information et d’interpellation, et des résultats ont été obtenus. Là
encore, ne soyons pas pessimistes. Il y a des possibilités d’action,
mais c’est vrai que nous sommes encore loin du compte. Ce qu’il faut
c’est que nous puissions organiser dans la durée cette vigilance
citoyenne.
M.
Semichon-Corraze : Vous avez posé les problèmes fondamentaux et
je suis très heureux de vous avoir entendu parler de la faiblesse du
discours de M. Chirac. Ne doit-on pas considérer que sa position était
simplement dictée par la défense des intérêts pétroliers de la France.
Si l’opposition à la guerre n’est pas motivée que par des raisons
humanitaires, se pose donc là un vaste chantier que vous nous soumettez.
En effet vous parliez du droit. Vous disiez que l’homme est un animal
politique, je préférerais dire un être humain qui a besoin de justifier
tout ce qu’il fait. Il faudrait justifier juridiquement la non-violence.
C’est un chantier énorme que de passer d’une culture de la violence à
une culture de la non-violence. Ne faudra-t-il pas passer vers des
contraintes pour que se développent des médiations ?
J.M.
Muller : Je
suis d’accord avec votre état des lieux. Sur votre constat majeur qui
implique un changement de mentalité, j’ai conscience comme vous de la
difficulté de la tâche. J’espère ne pas vous être apparu comme trop
idéaliste, comme trop optimiste Mais le réalisme ne doit pas nous
conduire à baisser les bras. Tout au contraire. Mais la tâche est
immense, j’en suis bien d’accord. Cet effort d’investissement en faveur
de la non-violence ne peut pas être laissé seulement aux militants.
Ceux-ci, malheureusement, n’ont pas les moyens de leur conviction. Donc
il est essentiel que les pouvoirs publics, depuis les municipalités
jusqu’aux ministères, investissent dans la recherche et
l’expérimentation des moyens de la non-violence. Les choses iront
lentement. Tout n’est pas possible tout de suite. Mais des possibilités
existent certainement. Commençons par réaliser ce qui est possible.
Sur la question des
intérêts pétroliers de la France, je ne pense pas qu’ils aient été
déterminants. Ou alors, si cela était le cas, je ne suis pas sûr que
nous avons fait le bon choix car nous n’aurons certainement pas une
grande part du gâteau pétrolier irakien. Ce que je voudrais souligner,
c’est que la position prise par la France face à la crise irakienne la
met dans une bonne posture pour dialoguer avec les pays arabes. Je crois
pour l’essentiel qu’il faudrait que le crédit capitalisé par la France
se convertisse en initiative politique concernant le conflit
israélo-palestinien. Car c’est là que se situe le vrai conflit, le vrai
problème qui a été malheureusement délaissé. Pour notre part, nous
essayons, en tant que mouvement non-violent français, d’avoir des
contacts avec des réseaux de citoyens palestiniens et israéliens qui
refusent la logique de la violence.
Question : Vous avez
cité plusieurs exemples où la non-violence a marché : la chute du
communisme en Pologne, la chute du mur de Berlin… Mais un exemple où,
malheureusement, depuis cinquante ans, la non-violence ne marche pas,
c’est le Tibet, un des peuples les plus pacifistes du monde. Quelle est
votre analyse de la situation ? Et est-ce qu’un jour on verra les
non-violents tibétains gagner leur bataille ?
J.M.
Muller :
C’est une question que je me pose comme vous. J’ai eu l’occasion de
rencontrer le Dalaï Lama, mais je n’ai pas
pu dialoguer avec lui sur ces questions. Je vais être très prudent, et
je vais m’efforcer de faire une analyse qui corresponde à la réalité. Le
Dalaï Lama enseigne la non-violence, plus
particulièrement en Occident, à travers un enseignement spirituel,
l’enseignement spirituel du bouddhisme. Il est important de souligner
que le bouddhisme (qui est plus une philosophie qu’une religion) met la
non-violence au centre de son enseignement. Malheureusement, ce n’est
pas le cas de toutes les religions. C’est un problème de culture qui est
devenu aussi un problème politique : les religions dans l’histoire sont
devenues l’un des vecteurs essentiels de la violence. Et je dis « les
religions » ! Sans faire de distinction… Le philosophe n’est pas sûr de
savoir qui est le vrai Dieu, peut-être même ignore-t-il si Dieu existe,
mais il se pose la question des faux dieux. Comme disait Simone
Weil : « Il n’est pas grave de ne pas croire dans le vrai Dieu, mais il
est grave de croire en de faux dieux. » Je dirais que pour le
philosophe, c’est à dire pour l’homme raisonnable, le faux dieu c’est
celui qui pactise avec la violence des hommes. Au fond, la plus grande
question théologique n’est qu’une question d’orthographe. Faut-il écrire
le « dieu des Armées » ou le « Dieu désarmé » ? Si on a
choisi la première écriture, on n’a rien compris, et on mérite un zéro
pointé. En toute hypothèse si Dieu existe, il ne peut être que le Dieu
désarmé. Le problème, c’est que les religions ont écrit le dieu des
armées avec une immense faute d’orthographe pendant des siècles. Les
scribes ont recopié la faute d’orthographe
Prenons l’actualité
récente : pour faire la guerre, Georges Bush a réquisitionné le Dieu
chrétien et Saddam Hussein le Dieu musulman, en priant Dieu chacun de
leur côté de donner la victoire à leur peuple. Si Dieu existe, il est
unique. Il doit donc être très embêté d’entendre ces prières
contradictoires. Au demeurant, je ne suis pas sûr, pour dire ma pensée,
que Dieu intervienne dans les affaires des hommes, Dieu merci. Il reste
que les bouddhistes ne parlent pas tellement de dieu, mais de
philosophie et que leur philosophie est « désarmée » . Encore
que, au Japon, pendant la deuxième guerre mondiale, on a vu des moines
bouddhistes prendre les armes au service d’un régime politique qui
n’était rien moins que démocratique… Mais l’idéal bouddhiste est un
idéal de non-violence. Et c’est bien que le Dalaï
Lama le dise et l’enseigne. Ce qui pose problème, c’est qu’il semble
qu’il n’a pas su proposer une stratégie de résistance non-violente aux
Tibétains du Tibet. Est-ce qu’il faut parler d’échec de la non-violence
au Tibet ? Probablement vaut-il mieux parler de l’extrême difficulté de
mettre en œuvre une résistance non-violente au Tibet, c’est à dire, en
réalité, de l’absence d’une résistance non-violente, du moins d’une
résistance collective et organisée. Par ailleurs, le
Dalaï Lama a peut-être la tentation de trop
miser sur la diplomatie internationale pour libérer son peuple de
l’occupation chinoise. Or la diplomatie par elle-même ne permet
certainement pas, actuellement, d’établir un nouveau rapport de force en
faveur des Tibétains. Ce qui est très grave au Tibet est que nous avons
une colonisation de population, donc un génocide culturel, une mise à
mort de la civilisation tibétaine. De nombreux jeunes Tibétains ne font
plus confiance à la non-violence prêchée par le
Dalaï Lama. Ils risquent alors de s’illusionner totalement en
mettant leur espérance dans un terrorisme en Chine car cela serait
suicidaire. La violence ne retrouve pas ses droits et son efficacité
lorsqu’il y a échec de la non-violence.
Le problème tibétain
pose aussi la question la solidarité internationale. Quels actes de
solidarité, les sociétés démocratiques sont-elles prêtes à faire en
faveur du peuple tibétain ? Jean-Pierre Raffarin a pris le risque de
braver le virus pour aller faire du commerce en Chine. A un certain
niveau c’est courageux, bien sûr. Certains lui conseillaient de rester
en France. Mais il a dit que le commerce avec la Chine était trop
important pour la France, et qu’il devait aller négocier. Il a même
réussi à vendre des avions… c’est bien pour votre région. A vous de dire
ce que vous en pensez. Je crois aussi qu’il a donné une liste de
dissidents. Ils font toujours comme çà : au moment du champagne ils
mettent dans la poche de leur interlocuteur une liste de dissidents. Ils
peuvent dire alors qu’ils se sont occupé des droits de l’homme. Mais
apparemment il n’a pas parlé du Tibet. Vous savez quand le
Dalaï Lama vient en France, il n’est pas
reçu par le gouvernement français car ils ont peur de la réaction du
gouvernement chinois. Ce n’est pas très courageux, tout de même. En même
temps, je comprends les contraintes économiques, mais à un moment donné,
il faut faire des choix. C’est tout le problème du néo-libéralisme
mondialiste qui fait toujours prévaloir les contraintes économiques sur
les exigences éthiques.
Question :
Je veux vous demander ce que vous pensez de l’intervention de la
France au regard du principe d’une force d’interposition et de médiation
sans l’aval préalable de l’ONU. La question annexe est celle de la
nécessaire réforme de l’ONU et de son mode de fonctionnement. Si on veut
parler d’actions et d’actions non-violentes, il faut sans doute rompre
avec un fonctionnement bureaucratique et pseudo démocratique.
J.M.
Muller :
Vous posez en réalité deux questions. La question de l’ONU à partir de
la situation en Côte-d’Ivoire. Sur la Côte-d’Ivoire, je m’exprimerai
avec réserve car c’est un dossier que je ne connais pas très bien. Je ne
suis pas allé en Côte-d’Ivoire et je ne voudrais pas jouer à Monsieur
qui sait tout… Ce que je crois savoir, c’est que la situation est très
complexe… J’ai appris qu’il y a des problèmes inter ethniques avec des
interférences religieuses comme presque toujours. Là encore,
malheureusement, l’Afrique est prisonnière d’une terrible culture de la
violence. Je crois qu’il faut revenir à l’époque coloniale si l’on veut
essayer de comprendre. Le colonialisme a été quelque chose d’absolument
horrible et le dossier n’est pas fermé. Le néo-colonialisme est encore
une réalité forte et la politique de la France en Afrique est encore
polluée par l’héritage colonial. Il y a eu une tentative de médiation
par le Ministre des Affaires Etrangères. Mais les informations sont
contradictoires. On apprend, un jour, qu’il y a un gouvernement d’unité
nationale. Le lendemain, on apprend qu’il y a eu tant de tués par l’une
des factions…ou que telle région est encore contrôlée par des
« rebelles »… La paix ne semble pas stabilisée. Je reste donc réservé
sur l’issue de la crise en Côte-d’Ivoire. Peut-être serait-il possible
d’organiser des missions civiles de paix auprès des populations qui
sont, comme souvent, prises en otage par les acteurs armés ? Mais j’ai
conscience de la difficulté de la tâche… Actuellement, la communauté
internationale n’est pas prête à cela.
En ce qui concerne le
mode de fonctionnement de l’ONU, il serait plus satisfaisant qu’il soit
plus démocratique et surtout qu’il soit davantage en prise avec la
réalité. La création des « casques bleus » était un effort, nous sommes
comme dans un piège. Il est vrai que la démocratie directe risque de ne
pas être totalement satisfaisante et en même temps le droit de veto des
cinq membres permanents du Conseil de Sécurité pose problème. On se
rappelle le mot du Général de Gaulle qui parlait avec beaucoup de mépris
de l’ONU en parlant du « machin ». L’ONU a le mérite d’exister, mais
cela ne suffit pas. Je pense que la gestion de la crise irakienne
constitue une défaite de l’ONU. Je ne suis pas sûr que le secrétaire
général actuel de l’ONU soit intervenu de manière claire dans cette
crise pour résister à l’omnipotence américaine. Son silence a été
quelque peu assourdissant. Il aurait dû à la fois refuser la logique de
guerre et proposer une diplomatie de paix. Malheureusement, il semble
n’avoir fait ni l’un ni l’autre. Je crois qu’il y a un affaiblissement
de l’ONU dont personne ne peut se réjouir. La tentation serait de dire
qu’elle est parfaitement inefficace et donc inutile. Non, il faut tenter
de mettre l’intelligence et l’imagination au pouvoir et essayer de
trouver un fonctionnement plus efficace pour ne pas
vraiment faire la guerre tout en essayant de faire la paix. Il faudrait
faire une évaluation, un bilan de leurs interventions. Le travail qui me
semble essentiel, c’est de faire en sorte que les Nations Unies
puissent se doter des moyens qui lui permettent de mettre en œuvre des
missions civiles de paix.
Question :
Je
voudrais parler d’une autre forme de violence qui n’a pas été évoquée.
C’est la facilité avec laquelle se développent des plans de licenciement
au niveau national et international. Quand des salariés font des
propositions pour reprendre leurs boites, ils ne sont pas entendus et on
envoie les forces de l’ordre en recourant à la violence. Les plans de
licenciement sont aussi justifiés par des lois juridiques.
J.M.
Muller :
Votre intervention est importante avant de clore notre débat. En effet,
nous avons parlé du mondialisme néo-libéral de manière trop rapide. Il
faut bien souligner que la violence est aussi dans les structures
économiques. Elle n’est pas seulement la violence militaire ou la
violence physique. Il y a ce qu’on appelle les violences structurelles.
La primauté doit être au respect des droits de l’homme, au respect de la
personne. L’ouvrier ne doit pas simplement être un instrument
économique. Les actionnaires ne doivent pas être les seuls à décider
pour ce qui concerne la gestion de l’entreprise. La lutte et la
mobilisation des ouvriers sont donc nécessaires. J’ai la faiblesse de
penser et la plupart des syndicalistes le reconnaissent, que la violence
est généralement improductive. Et il convient plutôt de faire en sorte
que cette lutte s’exprime par moyens non-violents qui peuvent être des
moyens forts. Je pense plus particulièrement à la désobéissance civile.
Il est également essentiel que les pouvoirs publics aient une volonté de
dialogue social. Il est vrai que la tentation est grande de faire
intervenir les forces de police, là où elles ne doivent pas intervenir.
Plus globalement, se pose le problème de la responsabilité de l’ensemble
des citoyens qui doivent organiser une véritable solidarité sociale,
au-delà de la tentation du « chacun pour soi ».
Dernière question qu’un auditeur ne peut garder pour lui :
Il me
semble que l’on n’a pas assez parlé des outils de la non-violence et en
particulier de renouveler en permanence les outils. De même que l’ONU
n’était pas très efficace parce que trop vieille. Dans toutes les
structures il est important de renouveler les personnes. L’homme est
intelligent. C’est comme le virus, on passe son temps à lutter contre
les gros virus. Il faut donc lutter en permanence contre l’installation
de gens ou de structures qui sont accaparés, phagocytés par des lobbies
divers et variés.
J.M.
Muller :
Quand vous perler de l’importance de renouveler les personnes, peut-être
pensez-vous au personnel politique ? Il est vrai qu’il faut changer
beaucoup de chose. Mais le changement du personnel n’est pas une
garantie en soi. De même, il y aurait certainement toute une réflexion à
faire sur le coté machiste de la violence. La violence a été
essentiellement masculine et les femmes en ont été les premières
victimes. Il est vrai que l’égalité de l’homme et de la femme n’est
atteinte dans aucune de nos sociétés, même s’il y a des différences ici
ou là. Il faut effectivement que les femmes participent à la gestion de
la cité politique. On a imaginé par exemple la discrimination positive :
la parité. Peut-être est-ce nécessaire de passer par là, même si ce
n’est guère satisfaisant ? Probablement aussi que des lois sur le
non-cumul des mandats en politique est une nécessité. Le cumul du
pouvoir est toujours une mauvaise chose. Je dirai également que, et ce
ne sera pas ma conclusion car nous ne ferons que suspendre notre débat,
il est nécessaire que ce soit toujours le citoyen qui exerce le pouvoir.
C’est quelque chose de tout à fait essentiel de savoir que nous sommes
dans des démocraties de représentation et non pas dans des démocraties
de participation. Il appartient donc aux citoyens que nous sommes de
nous organiser afin que nous ayons le premier et le dernier mot.
Encore une fois ce n’est qu’un début et il nous faudra continuer le
débat.