Le non que la non-violence oppose à la violence
est un non de résistance.
La non-violence est certes abstention,
mais cette abstention exige elle-même l'action.

Jean-Marie Muller

    

Jean-Marie MULLER - conférences

VERS UNE CULTURE DE NON-VIOLENCE

De la philosophie à la pratique

 Conférence donnée au collège Léon Blum le 12 mai 2003 à l'invitation du Club de prévention spécialisée de l'ACSE

Transcription : Patrick Jimena, suivie du débat avec l'assistance.

Merci, Monsieur le principal, pour votre hospitalité. Merci aux responsables de l’Association Columérine Socio-Educative d’avoir pris le risque de m’inviter. Je suis particulièrement sensible à ce que ce soient des personnes de terrain qui m’aient demandé de venir jusqu’à vous.

Lorsque nous avons tenté de faire le bilan du XXème siècle, il n’y a pas si longtemps, il était remarquable que l’unité de valeur, qui nous permettait de chiffrer ce bilan, était le million de morts. Et force nous est de reconnaître que le XXIème siècle n’a pas commencé sous de meilleurs hospices. Jour après jour, la violence est la matière première de l’actualité. Pratiquement tous les soirs, nous sommes des « télé-voyeurs » qui regardons sur notre écran, en temps réel et en direct, des hommes jouant au jeu mécanisé de la mort contre d’autres hommes. En réalité, nous ne réfléchissons pas sur l’événement, mais nous réagissons aux images qui nous sont données de l’événement. Ces images sont le plus souvent des images de fer, de feu et de sang. La violence est particulièrement photogénique. Ces images ne vont pas tant créer une opinion publique qu’une émotion publique. Et les émotions sont extrêmement fragiles. Nous risquons de passer de l’une à l’autre, au gré des images que nous recevons. Nous risquons aussi de nous sentir quelque part impuissants et d’avoir le sentiment que la violence pèse sur notre histoire comme une fatalité, sans que nous soyons capables de pouvoir en briser le joug. 

Nous avons intériorisé l’idéologie qui domine nos sociétés et que j’appelle l’idéologie de la violence nécessaire, légitime et honorable. Nécessaire, légitime et honorable.  Chacun de ces trois mots est aussi important que les deux autres. Et les héros qui sont présentés à notre admiration, qu’ils appartiennent à nos légendes ou à nos histoires, sont pratiquement toujours des héros violents. Des héros, ne serait-ce, qu’exceptionnellement des héroïnes. J’habite Orléans, rassurez-vous Mesdames, je sais de qui je parle. Alors il semble bien que, dans un tel contexte, il soit difficile de parler de non-violence. Le mot lui-même est étranger à notre culture et nos traditions. Nos traditions ont donné une belle et grande place à la violence jusqu’à pratiquement ignorer le nom de non-violence. Et cette non-violence, lorsque nous en entendons parler, nous risquons de la percevoir à travers des malentendus, des confusions, des équivoques qui risquent de nous la présenter de manière négative. Peut-être caricaturale. Ce que je voudrais, dans un premier temps, c’est d’essayer de préciser la signification des mots que nous utilisons afin que nous puissions nous mettre d’accord sur le sens que nous leur donnons. Il faut donc distinguer ce que nous avons trop souvent l’habitude de confondre, c’est-à-dire le conflit, l’agressivité, la lutte, la force et la violence proprement dite pour enfin tenter de préciser la signification de la non-violence.

Au commencement est le conflit. Nous sommes continuellement aussi bien au niveau personnel, au niveau social et au niveau politique dans des situations conflictuelles, ne serait-ce que de manière potentielle. C’est une banalité de dire que l’être humain est un être de relation, qu’il ne peut construire sa propre identité, sa propre personnalité qu’en construisant une relation avec l’autre homme. Et il est vrai que la première rencontre avec l’autre homme, avec l’homme autre, est le plus souvent une relation de méfiance, d’hostilité, d’affrontement et d’opposition. Bref de conflit. L’autre, celui qui s’approche de moi alors que je ne l’ai pas invité, je le perçois comme celui qui vient avec la volonté de me prendre ma place, qui vient me déranger ! La rencontre de l’autre est très souvent un dérangement. L’autre est celui dont les droits s’opposent à mes propres droits, celui dont les désirs contrarient mes propres désirs, celui dont les projets bousculent mes propres projets, celui dont la liberté limite ma propre liberté. Bref, celui dont l’existence même fait peser une menace sur ma propre existence. Très souvent, j’ai peur de l’autre et  il nous faut accepter de reconnaître cette peur qui est en nous. Il ne s’agit pas de la refouler. Il s’agit de la reconnaître, de l’apprivoiser de telle manière que nous puissions la transformer, et ne pas nous laisser dominer par elle.

Vous connaissez probablement l’hypothèse de René Girard : lorsque nous sommes plusieurs, au moins deux, à désirer la possession d’un même objet, nous entrons aussitôt dans une relation de rivalité et donc de conflit. Vous connaissez également cette expérience de deux enfants mis dans une même pièce avec à leur disposition dix jouets ; le premier enfant s’approprie un jouet… que devinez-vous que le second enfant va désirer ? Il lui reste, si je calcule bien, neuf jouets à sa disposition tout aussi jolis les uns que les autres, mais bien évidemment, il va vouloir désirer le même jouet que le premier enfant. Il ne va pas faire de grands raisonnements, mais il va avoir l’intuition profonde que si c’est ce jouet-là que l’autre a désiré, c’est donc qu’il est le plus désirable. Il va donc  essayer de l’arracher des mains de l’autre et peut-être vont-ils délaisser le jouet en question pour en venir aux mains. Peut-être même préfèreront-ils casser le jouet pour que l’autre ne puisse pas en jouir. J’ai pris un exemple assez facile parmi les enfants, vous saurez, je n’en doute point, multiplier les exemples en ce qui concerne les adultes qui ne sont jamais que de grands enfants. Donc rivalité pour l’appropriation d’un même objet. Et ce qu’il faudra, c’est tenter, intelligemment, de négocier à partir de l’objet, de maintenir l’objet au centre du conflit et de ne pas faire en sorte que le conflit dégénère, précisément, en violence.

Pour vivre ce conflit qui me fait peur, encore une fois, je devrais exprimer ma propre agressivité. Là encore, il faut bien préciser que le mot non-violence n’est en aucun cas la négation, la dénégation de l’agressivité. L’agressivité c’est une force constitutive de ma propre personnalité. C’est une puissance de combativité qui va me permettre d’affronter l’autre dans le conflit pour faire reconnaître mes droits et peut-être arriver à reconnaître les droits de l’autre, c’est-à-dire à créer une relation de justice. Si je me réfère à l’étymologie du mot agressivité, on retrouve le mot latin ad-gradi qui signifie avancer vers. L’agressivité c’est cette force qui va me permettre d’avancer vers l’autre. Prenons l’exemple classique du maître et de l’esclave. Tant que l’esclave est soumis à son maître, il n’y a pas de conflit. C’est alors que l’on peut parler de paix sociale, d’ordre établi, plutôt de désordre établi, mais il n’y a pas de violence sur la place publique. Dans le même temps cela ne veut pas dire qu’il y a justice. Lorsque précisément l’esclave a le courage de se lever et d’avancer vers son maître pour revendiquer ses droits, c’est à partir de ce moment là qu’il crée le conflit.

Prenons l’exemple que vous situez tous, Martin Luther King. Jusqu’aux luttes pour les droits civiques, les Noirs américains, héritiers des esclaves d’Afrique, s’accommodaient, en quelque sorte, du racisme des Blancs qui s’exprimait à travers différentes lois de ségrégation raciale. Notamment en ce qui concerne les transports en commun, les Noirs devaient laisser les places assises aux blancs. Un soir, une femme noire, fatiguée par une journée de travail, refuse de laisser sa place à un Blanc. Au prochain arrêt, le conducteur s’approche d’elle et lui demande de se lever ; elle refuse. Les policiers arrivent, elle refuse toujours et elle est amenée dans un commissariat de police. Les Noirs apprenant cette nouvelle vont décider que cette fois-ci, ils n’allaient plus accepter de se soumettre. Que cette fois-ci, il n’était plus possible de se résigner à cette injustice caractérisée du pouvoir raciste blanc. Ils vont donc se réunir et décider d’organiser une résistance et tout particulièrement l’organisation du boycott des autobus jusqu’à temps que cette loi de ségrégation soit abolie. Et puis ils vont aller trouver le jeune pasteur, Martin Luther King, qui était absent le soir de cette réunion, en lui demandant de devenir le porte-parole de la communauté. Martin Luther King va en quelque sorte réveiller l’agressivité des noirs pour qu’ils osent descendre dans la rue et qu’ils aient le courage de s’avancer vers les représentants du pouvoir blanc, c’est-à-dire, dans un premier temps, les policiers et les chiens policiers. Martin Luther King pensait que très rapidement il serait possible de négocier une solution avec les propriétaires des transports en communs ; en réalité, il fallut toute une année pour rétablir la justice. Puis il y eut une insurrection pacifique de l’ensemble des Noirs à travers tous les Etats-Unis.

                Il s’agit donc de réveiller mon agressivité pour vivre le conflit avec l’autre afin de faire reconnaître mes droits. Donc entrer dans la lutte. Je ne pourrai pas éviter ce moment de la lutte pour obtenir justice. Bien sûr, la visée de la lutte, c’est la réconciliation du moins la conciliation des droits. Mais je pense qu’il est essentiel, pour discréditer la violence, de réhabiliter le conflit, de réhabiliter l’agressivité, de réhabiliter la lutte. La lutte est un passage obligé pour établir la justice. C’est vrai que l’existence est une lutte pour la vie. Sans doute trop souvent, certaines spiritualités se sont méfiées de ces moments de lutte en n’y voyant que des moments de désordre alors qu’ils sont nécessaires pour rétablir l’ordre, c’est-à-dire pour établir la justice. Et dans cette lutte, il s’agira précisément de pouvoir changer le rapport de force. Il faut que, à travers un rapport de force qui consacre l’injustice, il puisse y avoir la création d’un nouveau rapport de force qui permette le rétablissement de la justice.

Certes, il est vrai que la non-violence va s’efforcer d’épuiser les possibilités du dialogue. L’être humain est essentiellement un être de parole. Il s’agit, tout au long de la lutte non-violente, de faire en sorte que la parole puisse s’exprimer. On pourrait d’ailleurs donner une définition de la violence comme étant le contraire de la parole. La violence est une perversion de l’humanité de l’homme dans ce sens qu’elle arrache l’homme à l’espace où la parole est possible entre les hommes. Donc la non-violence va s’efforcer, pendant tout le long de la lutte, de donner la parole à tous les acteurs du conflit. De faire en sorte que toutes les possibilités de dialogues s’établissent. Mais, le plus souvent, le dialogue n’est pas possible entre ceux qui subissent l’injustice et ceux qui en sont responsables. Le but du conflit va donc être de créer les conditions du dialogue, de manière à faire que ceux qui sont responsables de l’injustice, acceptent le dialoguer avec ceux qui la subissent. Et pour cela, il ne suffira pas de faire appel à la raison, il ne suffira pas de vouloir convaincre. Il ne suffira pas de vouloir faire appel à la conscience, il ne suffira pas de convertir. Il faudra parfois contraindre, dans la lutte non-violente elle-même.

Je prends un autre exemple : malheureusement, probablement, n’avez-vous jamais entendu parler de César Chavez.  Celui-ci était le leader des travailleurs agricoles aux U.S.A., dans les années 60-70. Les travailleurs agricoles étaient le type même d’une population inorganisée, surexploitée par les propriétaires terrains. César Chavez a voulu organiser les travailleurs agricoles au travers de la création d’un syndicat. Il commença par essayer d’organiser la grève. Mais cette grève ne fut pas efficace car il était trop facile pour les propriétaires terriens d’aller au Mexique et de ramener la main d’œuvre nécessaire avec des camions entiers de briseurs de grève. Si bien qu’il a finalement décidé d’organiser le boycott en commençant par les vignobles de Californie. Il va donc demander aux consommateurs américains de ne plus acheter de raisins jusqu’à temps que les propriétaires acceptent de signer un accord avec les travailleurs. Et quand j’ai rencontré César Chavez en 1972, alors qu’il avait déjà signé certains contrats avec certains propriétaires, je lui ai demandé : « Si les propriétaires ont accepté de venir s’asseoir avec toi autour de la table de négociation, était-ce parce que tu avais touché leur cœur ? » Il m’a répondu : « Oui, j’ai touché le cœur des propriétaires, parce que le cœur des propriétaires, c’est leur portefeuille et que le boycott a touché leur portefeuille ». Je crois qu’il faut avoir ce réalisme de l’action non-violente qui montre qu’il ne s’agit pas de rêver d’une réconciliation impossible, mais d’agir sur le terrain dans une lutte qui, tout en refusant les moyens de la violence, met en œuvre des moyens de contraintes.

Conflit, agressivité, lutte, force. Donc, jusqu’à présent, nous n’avons pas rencontré la violence. La violence n’est pas un règlement du conflit, nous devons la percevoir comme un dérèglement du conflit. La violence va intervenir dans le conflit lorsque nous ne chercherons plus un accord négocié avec l’autre, un pacte qui permette d’établir une relation de justice, mais que nous voudrons éliminer l’autre, l’exclure. Toute violence est un processus d’exclusion que l’on peut qualifier de processus de meurtre. La visée de la violence, c’est toujours finalement la mort de l’autre. Le plus souvent, ce processus n’ira pas jusqu’à son terme, mais la logique de la violence, c’est de vouloir la mort de l’autre. Là encore, si je définis l’homme comme un être de relation, il faut percevoir la violence comme étant une perversion radicale de la relation à l’autre. Elle est une contradiction radicale par rapport aux aspirations les plus profondes de l’humanité qui nous invitent à établir avec l’autre une relation de re-connaissance mutuelle, de respect mutuel… ne parlons pas trop vite d’amour mutuel. Mais au moins que, déjà, nous puissions reconnaître les droits de l’autre. La violence est toujours, quelque part injuste lorsqu’elle s’exerce contre un être humain. Je crois qu’il est essentiel que nous puissions donner une définition de la violence qui ne nous permettra plus de dire qu’il y a de bonnes violences. Et c’est ici que nous devons opérer une rupture avec la culture de la violence. Car la culture de la violence veut nous faire croire que la violence est un droit de l’homme. Et à partir du moment où la violence est un droit de l’homme et où elle est justifiée, nous n’avons plus le sentiment qu’elle est une contradiction.

                Dès lors, il n’y a plus aucun frein au déclenchement et au développement de la violence qui devient engrenage. Je crois que l’homme est un animal juridique. Il est un animal et en ce sens, il est capable d’être violent. Au demeurant, en général les animaux sont beaucoup moins violents que les hommes vis-à-vis de leurs semblables. Des hommes qui sont violents, nous disons qu’ils se conduisent comme des bêtes, mais en disant cela nous méprisons les bêtes. Parce que l’homme est raisonnable, il arrive à un raffinement de la violence dont l’animal n’est pas capable. La cruauté est le propre de l’homme et les animaux en sont incapables. L’homme est donc un animal  capable d’être violent, mais c’est un animal juridique qui a toujours besoin de se justifier vis-à-vis de lui-même et vis-à-vis des autres. Il a toujours besoin d’affirmer qu’il est dans son droit. Il va donc construire des doctrines rationnelles qui lui permettront de justifier sa violence. Bien sûr, les moralistes qui ont construit ces doctrines vont essayer de mettre des conditions pour que la violence soit considérée comme légitime, tout particulièrement pour que la  guerre, qui est l’une des formes extrêmes de la violence, soit considérée comme une guerre juste. La première condition mise en avant est que la cause soit juste. Mais avez-vous déjà rencontré à travers le monde une personne, une communauté, un Etat, une nation dont la cause n’était pas juste. La cause juste, par définition, c’est ma cause. Et là, par la même définition, la cause injuste est celle de mon adversaire. Ainsi, dire que la violence n’est juste que si la cause est juste, cela va permettre à chacun, à chaque camp de justifier sa violence.

 Nous pourrions prendre des événements d’une actualité assez récente où nous avons vu les porte-parole des Etats qui allaient s’affronter par les armes, affirmer chacun de son côté qu’il représentait le bien tandis que l’autre incarnait le mal. Il y avait similitude pratiquement totale entre les deux discours. Il est donc essentiel de récuser toutes les justifications de la violence. La culture de la violence, ce n’est peut-être pas tant la violence que la justification de la violence. L’idéologie de la violence va non pas désigner la violence, mais la déguiser. Elle va faire en sorte que la violence apparaisse comme étant une possibilité de faire le bien, de défendre la justice, de défendre la civilisation. L’humanité a vécu sur ces schémas là jusqu’à présent. Ce n’est qu’exceptionnellement que des hommes et des femmes ont voulu essayer d’ouvrir une perspective différente à travers d’autres problématiques. Donc, la culture de la non-violence sera de rompre avec toutes les justifications de la violence.

Pour définir d’un mot la violence, disons simplement que toute violence est un viol, le viol de l’humanité de l’homme. Il est important de souligner que c’est non seulement le viol de l’humanité de celui qui subit la violence, mais que c’est aussi le viol de celui qui exerce la violence. La philosophe Simone Weil, qui prenait pour symbole de la violence l’épée, disait : « Le froid de l’acier est aussi mortel à la poignée qu’à la pointe ». En effet, j’ai eu l’occasion de rencontrer et de travailler pendant de longues années avec Jacques de Bollardière, ce général de l’Armée française qui a refusé la torture en Algérie. Il me disait souvent que s’il avait refusé la torture c’était, bien sûr, par respect pour les Algériens, mais que c’était peut-être d’abord par respect pour lui-même. Car il avait la conviction que la torture pervertissait bien davantage l’humanité du tortionnaire que celle du torturé. Selon lui, il était impensable de prétendre défendre quelque civilisation que se soit en pratiquant la torture dont il disait qu’elle était « l’effroyable envers du dialogue fraternel entre les hommes ». La violence blesse donc d’abord l’humanité de celui qui l’utilise.

On dit souvent que les non-violents sont des rêveurs car ils s’imaginent que la nature de l’homme est bonne. Vous avez peut-être eu, au lycée ou à l’école dans tous les cas, un bon sujet pour faire une mauvaise dissertation de philosophie ou de littérature : « Est-ce que l’homme est bon par nature ou mauvais par nature ? » La question, en fait, ne se pose pas comme cela. Je crois que l’homme est à la fois bon et mauvais ou méchant par nature. Me référant à une expression de Boris Cyrulnik, je dirai que «l’Homme est 100 % bon et 100 % mauvais par nature ». C’est-à-dire que l’homme est à la fois incliné à la violence et disposé à la bonté. Et s’il y a en chacun de nous, en chaque être humain à la fois cette inclination à la violence et cette disposition au respect de l’autre, à la bonté, la question est précisément de savoir qu’elle est la part de nous-mêmes que nous allons cultiver, à la fois personnellement, collectivement, socialement et politiquement. Malheureusement, nous avons davantage privilégié la culture de la violence que celle de la non-violence. Pour cultiver son jardin, il faut des instruments. Pour utiliser la violence, il faut aussi des instruments que l’on appelle généralement des armes. Il est important de prendre conscience que notre culture est une culture des armes. Prenons simplement la symbolique de l’épée dans notre culture. Vous savez que, encore  maintenant,  ceux qui sont censés représenter la philosophie, la littérature, les arts, lorsqu’ils deviennent immortels, on leur remet une épée. Vous me direz, qu’à l’âge où sont parvenus les Académiciens, ils n’ont plus guère la force de faire la guerre, mais enfin, tout de même, il reste que le symbole de leur dignité est une arme de guerre. Quand un homme important vient nous rendre visite nous lui présentons les armes, même si c’est le chef d’Etat du Vatican.

                Nous dépensons des milliards pour fabriquer des armes et des armes de destruction massive dont nous ne savons pas très bien à qui elles sont destinées. Je ne sais s’il y a un député dans la salle, mais j’aurais aimé qu’il me dise le début de la moitié du commencement d’un argument qui puisse justifier que nous continuions à fabriquer des armes nucléaires. Dans le temps de la guerre froide, lorsque nous avions un adversaire, un ennemi qui était très intéressant dans la mesure où il avait tous les défauts qui nous faisaient supposer que nous avions les vertus symétriques, nous savions que nos armes étaient dirigées vers cet ennemi qui était à ce moment-là l’empire du mal. Mais aujourd’hui, on se demande vers qui sont dirigées nos armes nucléaires. Je crois que ce devrait être un choix démocratique de savoir comment investir pour bâtir, construire la paix. Il faut que nous cultivions la non-violence, donc les armes de la non-violence, c’est-à-dire les méthodes de la résolution non-violente des conflits. 

Par ailleurs, nous vivons de plus en plus dans des sociétés multiculturelles. Ce qui est important, c’est qu’il y ait un véritable dialogue des cultures. Ce qui doit caractériser ce dialogue des cultures c’est que nous puissions nous donner des références éthiques communes. Jusqu’à présent nous nous sommes enfermés chacun dans nos particularismes. Le grand défi du XXIème siècle est de savoir si nous pourrons définir un langage universel, une sagesse universelle. J’ai la faiblesse de penser que la pierre angulaire sur laquelle nous allons pouvoir construire cette sagesse universelle, c’est précisément la non-violence. D’ailleurs, nous pourrions trouver comme règle de cette sagesse universelle tout simplement la «règle d’or » qui se trouve dans toutes les traditions spirituelles. La règle d’or nous la connaissons tous, elle s’énonce d’abord de manière négative. « Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’autrui te fasses ». L’enfant peut très bien comprendre cette règle. Il ne veut pas qu’on lui prenne ses affaires. Il ne veut pas qu’on lui casse ses affaires. Et s’il ne veut pas qu’on lui casse ses affaires, il faut qu’il commence à ne pas casser les affaires de l’autre. C’est un raisonnement simple. Et ce que nous ne voulons pas qu’autrui nous fasse, c’est qu’il nous fasse violence. La première exigence de la règle d’or est donc bien la non-violence. On peut ensuite énoncer cette règle de manière positive : « Fais à autrui ce que tu voudrais qu’autrui te fasse ». Et ce que nous voulons qu’autrui nous fasse, c’est qu’il nous fasse du bien, qu’il manifeste de la bonté à notre égard. Nous sommes tous des mendiants de bonté. On a souvent dit que le mot non-violence est ambigu parce qu’il est négatif. Je dirais, au contraire, qu’il est décisif par sa négativité même. Il s’agit en effet de récuser toutes les justifications de la violence, pour ouvrir l’espace de la non-violence. Nous retrouverons dans toutes les traditions culturelles des différentes sociétés des pierres d’attentes pour construire une philosophie de la non-violence, une sagesse de la non-violence.    

Ceci étant, il ne suffit pas de condamner la violence, il faut proposer de véritables alternatives à la violence pour combattre l’injustice et défendre la liberté. Si nous n’en proposons pas, nous risquerons de ne pas savoir faire autrement que d’être violents. Je ne prétends pas qu’il soit possible à chacun de pouvoir éviter à tout moment d’être complice de telle ou telle violence. Il se peut que, dans une circonstance particulière, nous ne sachions pas faire autrement que de recourir à la violence pour éviter le pire. Il se peut que nous subissions ce que j’appellerai la « noire nécessité de la violence ». Mais c’est précisément à ce moment-là que nous devons plus que jamais nous ressouvenir que la violence est une contradiction, qu’elle reste un interdit et une transgression, qu’elle est toujours un mal, un malheur et un drame.  Il est essentiel que nous ne tombions pas dans la facilité de justifier notre violence, de telle façon que, la prochaine fois, nous puissions savoir faire autrement. Car si nous justifions la violence sous le prétexte de la nécessité, nous rendons la violence sûrement nécessaire et nous enfermons l’avenir dans la nécessité de la violence. J’aime bien la réflexion de Freud qui, pendant la guerre de 14-18, alors qu’il avait deux enfants parmi les soldats allemands, évoquait le jour de la victoire où le vainqueur participera à des cérémonies triomphantes en oubliant tous les morts qu’il a laissés sur le champ de bataille. Certaines études faites par des ethnologues en Afrique lui avaient appris que dans certaines communautés africaines, lorsque les hommes revenaient vainqueurs du sentier de la guerre, ils ne réintégraient pas tout de suite leur communauté. Ils devaient passer un temps plus ou moins long, en quelque sorte pour faire le deuil de ceux qu’ils avaient tué de leur propre main. Soulignant la différence entre les Africains qui prenaient le deuil de leurs ennemis et les Européens qui fêtaient triomphalement la victoire sur leurs adversaires, Freud demandait qui étaient les sauvages, qui étaient les civilisés ? Vous pouvez rayer la mention inutile en essayant de ne pas vous tromper…

                Donc, pour agir dans l’histoire, pour être responsables face à l’événement, il nous faudra inventer, imaginer des méthodes et des stratégies. Il est  vrai, qu’il y a un avant et un après Gandhi en ce qui concerne la réflexion sur la non-violence. Non pas qu’il nous apporte des réponses toutes faites à nos problèmes, mais il nous apporte au moins des bonnes questions. Gandhi a finalement réconcilié l’exigence spirituelle et le réalisme politique. Alors que les idéologies qui dominent nos sociétés établissent au contraire une fracture entre cette exigence spirituelle et ce réalisme politique. Vous connaissez probablement les expressions de Max Weber lorsqu’il dit qu’il y a deux morales : il y a la « morale de conviction », la morale de l’homme aux mains pures, mais qui n’agit pas. Il refuse de s’engager dans l’arène politique car il se salirait les mains. Puis, il y a la «morale de responsabilité», celle de l’homme responsable qui agit en politique et qui selon Max Weber ne peut pas ne pas utiliser la violence. Je crois qu’il faut rompre radicalement avec cette problématique. Ce que Gandhi nous a montré, c’est qu’il était possible de réconcilier la morale de conviction et la morale de responsabilité.

           L’analyse de Gandhi par rapport à la situation coloniale de l’Inde était d’affirmer que si quelques milliers d’Anglais peuvent imposer leur domination à quelques millions d’Indiens, ce n’est pas tant grâce à la capacité de violence des européens que grâce à la capacité de résignation, de complicité, de collaboration des Indiens. A partir de ces analyses, il va lancer des actions de ruptures vis à vis de l’ordre colonial, des actions de désobéissance civile par rapport aux lois coloniales. Gandhi était avocat et il savait que dans toute société, il faut des lois. La fonction de la loi c’est précisément de garantir les droits de tous. Nous ne pouvons pas jouer ensemble sans nous donner des règles du jeu. Et il est vrai que le propre de la loi est d’interdire. Et il est nécessaire d’interdire. La loi doit être respectée pour autant qu’elle est juste. Il est donc normal que dans nos sociétés il y ait des institutions de justice et de police qui fassent respecter la loi et mettent hors d ‘état de nuire ceux qui ne respectent pas le contrat social. Mais à partir du moment où la loi est injuste, alors le devoir du citoyen est de désobéir à la loi pour ne pas se faire complice de l’injustice. Pourquoi les tribunaux français ont-ils condamné Monsieur Papon ? Parce que, alors qu’il était Secrétaire Général de la Préfecture de Bordeaux, il avait obéi aux lois antisémites du gouvernement de Vichy. Ce qui veut dire qu’il aurait dû désobéir, que tous les fonctionnaires de Vichy auraient dû désobéir. Je crois qu’il serait important de mettre dans la déontologie de tout fonctionnaire, non seulement l’obligation de désobéir aux ordres illégaux, mais celle de désobéir aux ordres illégitimes. N’oublions pas que les rafles des Juifs en 42, en France, ont été mises en œuvre, non pas par des soldats allemands, mais par des gendarmes et des policiers français. La désobéissance des fonctionnaires de police de Vichy aurait été essentielle, précisément pour résister à l’occupation. Donc, lorsque la loi est injuste, il faut désobéir à la loi.

         Gandhi va donc organiser en Inde, des campagnes massives de désobéissance civile. L’action qui sera la plus décisive est celle que l’on a appelé la « marche du sel ». Il va demander aux Indiennes et aux Indiens de refuser d’obéir à la loi qui obligeait tout Indien pour saler son repas, de payer un impôt à l’Empereur des Indes, c’est-à-dire au roi d’Angleterre. Il voyait dans cette loi scélérate le symbole de toute l’injustice du système colonial. Il va donc organiser une insurrection pacifique à travers toute l’Inde en demandant aux Indiens de violer cette loi. Dans un premier temps, aussi bien le vice-roi que les compagnons de Gandhi se sont dit que, s’il plaisait à Gandhi de faire bouillir de l’eau de mer dans une marmite, ce n’était pas cela qui allait déstabiliser l’empire britannique et permettre l’indépendance de l’Inde. Mais, finalement, Gandhi devenait, peu à peu, le roi sans couronne de l’Inde. On va donc mettre Gandhi en prison et tous ceux qui fabriquaient ou vendaient du sel illégal. Et quand toutes les prisons ont été pleines, il a bien fallu penser à commencer à les vider. Le vice-roi a donc décidé de libérer Gandhi et a accepté de négocier avec lui. Si nous visualisons le moment où Gandhi, le rebelle, parle d’égal à égal avec le représentant de l’empereur, nous pouvons être sûrs que, déjà, l’indépendance de l’Inde était inscrite dans la réalité de l’histoire, même si elle n’interviendra que quelques années plus tard.

                Dans un conflit politique, il faut donc mettre en œuvre une stratégie pour tenter d’arriver à une solution négociée du conflit. Je voudrais montrer aussi comment à l’intérieur de la société politique, c’est la non-violence qu’il conviendrait de privilégier pour construire la démocratie. Contrairement à ce que disait Max Weber, la violence n’est pas une nécessité de l’action politique. Ce qui caractérise l’action politique, c’est d’avoir pour finalité de libérer la société de l’emprise de la violence. Pour cela, il importe de recourir à des moyens cohérents avec cette fin, c’est-à-dire des moyens non-violents. L’action politique, c’est le parler-ensemble des hommes, c’est l’agir-ensemble des hommes. Nous construisons une cité politique lorsque nous décidons de parler, d’agir et de construire ensemble les mêmes institutions sociales et politiques, de nous donner la même constitution et les mêmes lois. Contrairement à l’idée reçue qui affirme que la violence est incontournable dans la politique, je dirai au contraire que la violence est toujours l’échec de la politique.  Il existe une cohérence intrinsèque entre le politique et la non-violence.

                Mais nous savons bien qu’il n’y a pas de vie collective sans conflits. Par conséquent la question centrale est celle-ci : « Comment résoudre les conflits autrement que par la violence ? ». On a voulu interdire la violence des citoyens en donnant à l’Etat le monopole de la violence légitime. Il y avait dans cette démarche une certaine logique, mais c’était encore la logique de la  violence. Il est temps aujourd’hui de faire le bilan de l’histoire et de nous apercevoir que les Etats, forts du monopole de la violence qui leur a été concédé par les citoyens, ont fini par se servir de la violence, non pas pour défendre les citoyens, mais pour se défendre eux-mêmes contre les citoyens. La doctrine de l’Etat totalitaire, c’est la même que celle de l’Etat démocratique. Il n’est pas rare que, dans nos démocraties « relatives », libérales, néo-libérales, les corps de la police et de l’armée s’octroient le droit de recourir à des violences qui ne sont certainement pas nécessaires pour maintenir l’ordre et, surtout, qui ont pour effet non pas de garantir les libertés des citoyens, mais de les restreindre.

Mais, encore une fois, ne nions pas les conflits et reconnaissons la nécessité d’institutions sociales, de police et de justice, pour tenter de résoudre ces conflits. Et essayons de privilégier, à l’intérieur même de ces institutions, les méthodes de résolution non-violentes des conflits. Ne disons pas que c’est impossible tant que nous n’avons pas essayé. Par exemple, une des méthodes, souvent expérimentée, et je crois que c’est le cas à Colomiers, c’est la médiation. Lorsqu’il y a deux parties en conflits, l’intervention d’un tiers qui s’interpose entre les deux protagonistes peut permettre d’arrêter ou d’éviter la violence et de trouver un terrain d’entente.  Il s’agit en quelque sorte de séparer les deux adversaires pour qu’ils ne se battent plus et, ensuite, de les réunir pour qu’ils puissent à nouveau se parler. Il s’agit de créer un espace intermédiaire qui devienne un lieu où chaque acteur du conflit va réapprendre à mettre en parole sa propre perception du conflit, à « paroliser » son conflit. De telle manière que ce se soient les protagonistes du conflit qui imaginent eux-mêmes une solution de compromis.

Cela commence à s’expérimenter dans les écoles. Le maître ne peut plus se contenter d’enseigner  un savoir. Il faut qu’il puisse créer les conditions de l’enseignement du savoir et de faire en sorte que la violence qui intervient dans l’école et celle qui vient de l’extérieur puissent être maîtrisées et gérées. Dés le conflit de récréation qui oppose deux enfants, il est important que l’adulte puisse intervenir en médiateur pour s’interposer. Dans le même temps, il s’agira, et nous retrouvons là, la même problématique que pour la cité politique, de faire respecter la loi, plus précisément faire respecter les interdits de la loi. Pour cela, il faudra, il est vrai, faire preuve d’autorité. La non-violence ne présuppose pas le laisser faire et le laisser dire. Il est vrai que l’enfant et le jeune adolescent ont besoin de se heurter à l’autorité de l’adulte ; ils ont besoin qu’on leur impose des limites, ils ont besoin qu’on leur pose des interdits. Tout cela s’articule parfaitement dans une pédagogie de la non-violence. Il n’y a pas si longtemps que l’on a interdit les coups et les châtiments corporels à l’école. D’ailleurs s’ils sont interdits à l’école, ils ne sont pas interdits dans les familles. Nous savons malheureusement qu’il y a des violences qui sont perpétrées dans les familles, au sein même de nos sociétés prétendument civilisées.  Et, à ce sujet, il est essentiel de sortir du non-dit. Il est nécessaire de dire les conflits et de dire les violences et de pouvoir faire en sorte qu’un tiers puisse intervenir. Il s’agit également de mettre en confiance les enfants pour qu’ils acceptent l’intervention de ce tiers.

Je ne vais pas prétendre que tout est facile et qu’il est possible de résoudre tous les conflits par la non-violence comme par un coup de baguette magique. Je reconnais au contraire que la non-violence est difficile. Je voudrais conclure par un propos très modeste, très humble. Nous pouvons certainement nous mettre tous d’accord pour dire : si la non-violence est possible, elle est préférable. Mais si la non-violence est préférable, alors il nous appartient de la rendre possible. Et sans perdre de temps. Car si nous ne faisons pas dès aujourd’hui cet effort pour rendre la non-violence possible, alors demain, après-demain, dans un mois, dans un an, dans vingt ans, dans trois siècles, nous continuerons de dire qu’elle est impossible et que la violence est une nécessité.

Il s’agit donc d’investir aujourd’hui dans la culture de la non-violence la même intelligence et la même énergie nous avons investi hier dans la culture de la violence.  Cet effort doit être fait à tous les niveaux de la société. Bien sûr, la non-violence est une militance. Mais ce serait une erreur totale de la réserver aux « militants ». Elle est en fait réservée à tous les citoyens. Il faut donc interpeller les pouvoirs publics, les institutions. La non-violence ne pourra véritablement exprimer ses potentialités que pour autant que les institutions publiques auront elles-mêmes investi dans l’étude des possibilités de la non-violence. Il est bien évident que le Ministre de l’Education Nationale partage lui-même, avec les recteurs, avec les inspecteurs d’Académie, avec les proviseurs et les principaux de collège et avec tous les enseignants, la responsabilité de faire en sorte que la non-violence entre dans l’école. Il a bien fallu que la charité s’hospitalise, il faut que la non-violence s’institutionnalise. Encore une fois, il n’existe pas de réponses toutes faites, il n’y a pas de recettes.  Mais je suis persuadé que si vraiment nous voulons imaginer les possibilités de la non-violence, nous pouvons le faire. Si la non-violence ne nous apporte pas d’emblée les bonnes réponses, elle a du moins l’immense mérite de nous apporter d’emblée les vraies questions. Et comme le disait Rilke,  « en entrant ensemble dans les vraies questions, nous finirons bien par entrer ensemble dans les vraies réponses ».

Je vous remercie de la bienveillance de votre attention.

Débat avec l’auditoire

Une mère de famille : Vous parliez de la non-violence dans les familles envers les enfants. Je sais qu’il y a des pays, comme le Danemark, la Suède, l’Allemagne ou la Norvège, où les parents n’ont pas le droit de donner des fessées à leurs enfants. Je trouve cela bien. Je ne sais comment ils résolvent tous les problèmes. Ce que je voudrais savoir, c’est s’il existe des statistiques au niveau de la violence de ces adolescents, sachant qu’ils ont reçu une éducation autre que celle que l’on retrouve dans des pays comme la France, l’Espagne, l’Italie… où les gens sont…je ne sais pas comment dire…                                                                                                                                                                                 

J.M. Muller : Je comprends que vous hésitiez à terminer votre phrase.

Mère de famille : disons un peu plus strict, un peu moins souple…

J.M. Muller : Vous savez, je n’ai pas de statistiques. Et les statistiques par définition sont toujours inexactes, surtout sur ces problèmes où nous sommes encore très largement dans le non-dit. C’est vrai que certaines associations posent la question de savoir si la fessée doit être interdite par la loi dans les familles. Cela se fait en effet dans certain pays. Il n’y a pas forcément que des arguments qui sont en faveur de l’efficacité d’une telle législation. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il faudrait être clair pour dire que la fessée, pour reprendre cette expression traditionnelle, n’est certainement pas une bonne pédagogie. Ce qui est également sûr,  c’est que les enfants battus auront tendance à devenir des parents violents. Il y a donc une transmission de génération en génération de cette violence dans les familles. Il y a trente six milles formules pour dire qu’«une bonne fessée n’a jamais fait de mal », etc, etc.  Je crois qu’il faut rompre définitivement avec toutes ces problématiques. Il est essentiel d’arriver à cette conviction que l’enfant est une personne humaine à part entière et qu’elle doit être respectée de manière absolue. Tout châtiment corporel, toute violence physique doivent être totalement exclus. Mais cela n’induit pas que, dans l’éducation, il faille faire disparaître toute autorité, tout interdit, toute contrainte. Absolument pas ! Bien souvent d’ailleurs, l’autorité qui recourt à la violence avoue son propre échec. C’est lorsqu’on n’a pas d’autorité qu’on a besoin d’être violent. Et en commettant cette violence, on détruit l’autorité. C’est une impasse. Cependant, nous ne sommes pas totalement désarmés. Il existe des associations qui travaillent sur ces questions et il y a des acteurs sociaux qui agissent dans le bon sens. Il y a des choses qui se font.

Je ne voudrais surtout pas apparaître me situer dans je ne sais quelle perspective catastrophiste. Les journalistes me posent souvent la question « est-ce que vous êtes optimiste ou pessimiste ? ». Ils s’attendent probablement à ce que je leur dise que je suis optimiste, puisque je crois dans la non-violence. Je leur réponds en citant Bernanos. Celui-ci disait : « Le pessimiste est un imbécile malheureux et l’optimiste est un imbécile heureux ». Et je refuse de choisir entre l’une ou l’autre de ces deux imbécillités. Je ne suis pas optimiste ; comment être optimiste quant on mesure tout le poids avec lequel la violence pèse sur nos sociétés et sur nos cultures ? Mais je ne suis pas pessimiste parce que la violence n’est pas une fatalité qui serait hors de portée ; l’homme a la capacité de briser cette fatalité. Pour cela il lui faut agir et il lui faut s’organiser pour agir avec les autres. Or, précisément, des « réseaux de citoyens » se constituent partout dans le monde. Ce que nous devons tenter de faire, c’est de faire en sorte que ces réseaux de citoyens travaillent en synergie. C’est cela qui permet, au-delà du pessimisme et de l’optimisme, de maintenir une espérance. Une espérance tragique car il faut encore voir toute cette part irréparable de la violence. Une espérance douloureuse, mais une espérance.

Michel Gazaniol : Pouvez vous revenir sur la médiation ? Expliquer ce qu’elle est et nous dire quels sont les différents types de formations. Et éventuellement faire une articulation avec les conciliateurs de justice.

J.M. Muller : J’ai défini la médiation comme l’intervention d’un tiers qui s’interpose entre les deux protagonistes d’un conflit pour tenter de créer un espace intermédiaire dans lequel ils vont pouvoir se reconnaître et se parler à nouveau. Cela peut se situer d’abord au niveau de l’école. Il y a par exemple une association « Génération médiateurs » qui, d’une part forme les enseignants à la médiation de telle sorte qu’ils puissent former des élèves à être eux-mêmes médiateurs dans leurs collèges. C’est ce que l’on appelle « la médiation par les pairs ». Sur la base du volontariat, des élèves vont être formés à la médiation et ils vont avoir une visibilité dans l’établissement de telle sorte que les autres élèves sachent qu’ils peuvent s’adresser à eux lorsque survient un conflit. 

D’autre part, il peut y avoir une médiation pénale qui permette à deux parties en conflit d’éviter le recours aux tribunaux. Ceci est intéressant car le tribunal va trancher le nœud plutôt que le dénouer. Je crois que c’est une image que l’on peut garder de manière générale : la violence tranche le nœud tandis que la non-violence s’efforce de le dénouer. Si bien que l’on va pouvoir se resservir de la corde. L’institution judiciaire est nécessaire dans nos sociétés. Cependant elle va désigner un coupable et appliquer des sanctions ; l’un aura raison, l’autre aura tort et souvent la décision de justice ne va pas véritablement résoudre le conflit. Elle ne va pas permettre la réconciliation. C’est donc une bonne chose actuellement que des médiateurs s’institutionnalisent en liaison avec les tribunaux. Souvent, ne serait-ce que pour des conflits de voisinage, ces médiations permettent de trouver un terrain d’entente où les acteurs du conflit peuvent inventer eux-mêmes une solution à leur différent. 

Par ailleurs, sur le plan politique, la médiation doit être une méthode privilégiée de la diplomatie. Lorsque deux  communautés sont en conflit ou en guerre, il serait essentiel qu’il y ait précisément une médiation. Si nous considérons le conflit entre Israël et la Palestine, force nous est de reconnaître qu’il se trouve dans une impasse absolue du fait même de la violence. Plus personne ne peut penser que la violence permettra une solution politique du conflit entre les Israéliens et les Palestiniens. Nous sommes dans une impasse suicidaire de part et d’autre. La solidarité que nous devons au peuple palestinien doit nous amener à affirmer notre désaccord total avec la stratégie des attentats suicides. Et en même temps, la reconnaissance du droit à la sécurité du peuple israélien doit nous amener à récuser radicalement la politique de répression du gouvernement d’Israël. Une possibilité de créer un réel processus de paix solution serait d’imaginer une médiation sur le terrain entre les populations. Des volontaires internationaux pourraient accomplir aussi bien sur le terrain palestinien que sur le terrain israélien des actions d’interposition et de médiation de proximité. Il existe dans la rhétorique de l’ONU ou de l’OSCE des phrases sur la nécessité de missions civiles de paix. En réalité les seules possibilités qui existent, ce sont des missions militaires. Nous sommes en dialogue avec les militaires. Nous avons appris à nous respecter et à nous connaître tout en maintenant nos différences, bien sûr. Un haut gradé nous a dit, à partir de l’exemple de l’ex-Yougoslavie : « Sur le terrain, les militaires ne veulent pas tout faire, ne savent pas tout faire et ne peuvent pas tout faire. Il est donc absolument nécessaire que des civils développent des médiations de proximité  auprès des populations. » Nous essayons de mettre en oeuvre, au niveau d’un collectif, des formations de volontaires à la résolution non-violente des conflits. Nous avons jusqu’à présent organisé trois sessions de formation. Pour l’instant, nous avons un dialogue institutionnel, aussi bien avec les militaires qu’avec les politiques. Malgré tout, nous n’avons pas véritablement la possibilité de financer ces formations. Il serait normal que ce soit l’argent de nos impôts qui puissent servir à investir pour rendre possible des missions civiles de paix.

Ainsi, la médiation va de la cour d’école aux conflits internationaux en passant par les problèmes de voisinage. Et je crois qu’il faut insister sur le besoin de formation. La médiation devrait être au centre de l’enseignement dans les écoles de police. Et cela demande une volonté politique. Mais c’est aussi un problème de culture car justement les schémas qui sont les nôtres ne nous amènent pas à vouloir investir dans ce sens. Nous continuons, trop souvent, à raisonner et à agir selon des schémas périmés qui finalement ne fonctionnent pas. 

François Refalo : Avant le conflit en Irak, on a pu voir un peu partout dans le monde des masses de gens qui clamaient haut et fort « non à la guerre ». A Colomiers par exemple, il y a eu les heures de silence, une marche et la chaîne humaine de la paix. A ce moment là, est-ce que vous vous êtes dit que c’est une prise de conscience de la non-violence qui commence à naître dans les peuples.

J.M Muller : Vous posez une question essentielle et finalement assez complexe. Je vais essayer de répondre. Ces manifestations dans le monde ont été effectivement importantes. En Europe en particulier, dans certains pays, plus qu’en France d’ailleurs, je pense par exemple à l’Italie où la configuration politique était différente puisque le gouvernement italien soutenait la coalition américano-britannique alors qu’en France le gouvernement a mené une résistance   au pouvoir américain. Je crois que c’était une prise de conscience du fait que la guerre ne devrait plus être considérée comme le moyen normal de la résolution des conflits internationaux. Mais je ne pense pas que c’était une prise de conscience de la non-violence. On a parlé de pacifisme dans la presse et dans les médias. Je crois qu’il faut distinguer la non-violence du pacifisme. Dans tous nos dictionnaires, être pacifiste c’est vouloir la paix à tout prix, fut-ce au prix de l’injustice. On préfère en quelque sorte les horreurs de la paix aux horreurs de la guerre. Or, il est bien clair qu’entre les unes et les autres, on ne saurait avoir une quelconque préférence. Il faut combattre les unes et les autres avec la même détermination. La faiblesse du raisonnement « chiraquien » et de celui du Ministre des Affaires Etrangères, c’était de dire non à la guerre sans savoir proposer des alternatives à la guerre pour répondre aux questions posées par le régime totalitaire de Bagdad. Car soyons clairs, n’est-ce pas ? La question posée par les Etats-Unis était celle du désarmement. Mais ce n’était pas la question à laquelle voulait répondre M. Bush. A aucun moment. Ce que voulait M. Bush était de s’approprier l’Irak. Cette guerre a été une guerre d’appropriation de l’espace géo-stratégique et du champ économique, notamment pétrolier. Si on ne cultivait que du chou-fleur en Irak, il n’est pas sûr que la guerre aurait été déclarée ! Même si l’aspect économique n’est pas le seul. En réalité, trois lobbies ont pesé sur la décision de faire la guerre : le lobby idéologique : bien montrer que les Etats-Unis restaient la seul super grande puissance du monde après le 11 septembre ; le lobby militaro- industriel : il fallait épuiser le stock de bombes et de munitions pour pouvoir le reconstituer ; le lobby économique : pour s’approprier les mannes pétrolières et bien évidemment les bénéfices de la reconstruction. Ces trois lobbies voulaient la guerre et ce n’était pas pour résoudre le problème des armes de destruction massive irakiennes. Nous savions très bien que, de toutes façons, les USA feraient la guerre, que l’on trouve des armes ou que l’on n’en trouve pas. Au demeurant, il semblerait que l’on n’en ait pas beaucoup trouvé depuis que les Etats-Unis occupent l’Irak. Dans tous les cas, ce n’était pas une menace puisqu’elles n’ont pas été utilisées. Elles étaient peut-être trop bien cachées pour être utilisées, mais, de toute façon, elles n’étaient pas menaçantes. Le débat sur le désarmement a donc été d’une invraisemblable hypocrisie. Malheureusement, aussi bien M. Chirac que M. de Villepin sont restés prisonniers de la question du désarmement. Alors que la question qui est apparue en filigrane dans le débat était celle-ci : faut-il ou non combattre la dictature de Saddam Hussein. Alors là, on s’est fait piéger, car ceux qui voulaient la guerre accusaient ceux qui la refusaient de soutenir le régime de Saddam Hussein. Il fallait donc répondre à cette question là. Comment mettre en œuvre une diplomatie qui puisse permettre aux Irakiens de se libérer eux-mêmes de la dictature ? Chirac a répondu en disant qu’il y a d’autres dictatures que celle de l’Irak et que l’on n’allait pas faire la guerre à toutes les dictatures. J’en serais plutôt d’accord en tant que militant de la non-violence. Mais il ne suffit pas de ne pas faire la guerre à toutes les dictatures pour promouvoir la démocratie. Encore une fois, la promotion de la démocratie en Irak était le dernier souci de M. Bush, à l’évidence. Il est significatif qu’au début de l’occupation, un seul bâtiment a été sécurisé par les soldats américains, c’est le ministère du pétrole. Le musée de Bagdad qui était le musée de la Mésopotamie, une des sociétés les plus anciennes du monde, a été l’objet d’un pillage systématique. La démocratie n’était donc pas l’objectif de la guerre. M. Chirac n’a pas su quoi dire quand il a vu la statue de Saddam chuter. Bien évidemment, en refusant la guerre, on savait que Bush allait quand même la faire et qu’évidemment les armes de destructions massives des Etats-Unis allaient faire chuter le régime de Saddam Hussein. On le savait tous. Ou alors c’est que nous étions vraiment naïfs. Face à la victoire militaire américaine, il ne fallait pas dire : on a peut-être eu tort. Mais non… on savait qu’en refusant la guerre, on allait voir à la télévision la statue de Saddam s’écrouler. Cela n’est pas une raison suffisante pour penser que la colonisation de l’Irak par les Etats-Unis est une bonne chose. Au demeurant, il faut bien voir que cette occupation n’a pas apporté la démocratie, mais la « déglingue » et le chaos. Là encore, tout dépend des images que l’on va nous montrer. On peut nous montrer des images des musulmans chiites qui peuvent faire un pèlerinage qu’ils ne pouvaient pas faire auparavant. Et il est vrai qu’il y a des bénéfices collatéraux dans cette guerre.  Mais on ne va peut-être pas nous montrer les images de tous les hôpitaux saccagés de Bagdad où des enfants meurent faute de soins. Cette guerre va aussi élargir et approfondir la fracture entre l’Orient et l’Occident. M. Bush est sensé combattre le terrorisme, mais il n’y a qu’une manière de combattre le terrorisme, c’est de construire la justice. Or, le fait que la terre d’Irak, terre musulmane pour l’essentiel, soit occupée militairement par une puissance occidentale va être ressenti comme une humiliation par de nombreux peuples. Cela risque en plus, d’un point de vue géo-stratégique, de conforter le gouvernement israélien dans sa volonté de ne pas reconnaître les droits du peuple palestinien. Donc, cela risque au contraire de fertiliser le terreau sur lequel va se nourrir et se développer  et le terrorisme.

Distinguons donc bien ce qu’est le pacifisme et ce qu’est la non-violence. Je pense que c’est un événement très important qu’il y ait eu cette mobilisation populaire et citoyenne, cette mobilisation de « citoyens pour la paix », pour reprendre l’expression que vous avez utilisée à Colomiers  - et j’ai suivi votre mobilisation avec beaucoup d’intérêt. Il nous faut travailler maintenant à ce que cette prise de conscience de l’impossibilité d’une solution violente des conflits devienne une prise de conscience de la possibilité d’une solution non-violente. L’une n’implique pas nécessairement l’autre. Il y a probablement là une suite à donner. Ce dont j’ai peur est que ces mouvements retombent en ayant plus ou moins le sentiment de la défaite dans la mesure où la guerre a eu lieu quand même et qu’actuellement le front du refus de la guerre ne sait pas trop comment reprendre l’initiative.

Jutta Dumas : Je voudrais poser une question sur l’industrie de l’armement par rapport à votre philosophie et aussi que penser des personnes qui travaillent dans ces industries, des menaces ou chantages qu’ils subissent.

J.M. Muller : Là encore un problème complexe. Effectivement, notre société a organisé sa défense en fonction du vieil adage romain « si vis pacem para bellum » : « Si tu veux la paix prépare la guerre ». On s’est donc donné les moyens de faire la guerre sous prétexte de ne pas avoir à la faire. D’où la problématique de la dissuasion qui n’est pas seulement nucléaire. La dissuasion, c’est montrer sa force pour ne pas avoir à s’en servir, ou plus exactement montrer sa violence pour ne pas avoir à s’en servir. Je ne fais pas là un procès d’intention, je fais une analyse. On va donc accumuler les armes pour se défendre. Cela a été le cas pendant toute la période de la guerre froide. A tel point qu’il était devenu possible à chaque camp de détruire plusieurs fois la population de l’autre. Je n’ai jamais très bien compris la nécessité stratégique de pouvoir détruire plusieurs fois la population adverse. J’avais la naïveté de penser qu’une seule fois aurait suffi... Et quand nous disions que ce n’était pas la bonne méthode de prendre pour se défendre le risque de se détruire, on nous disait : « La non-violence, bien sûr, la non-violence… Gandhi c’était facile parce qu’il avait en face de lui des gentlemen ».  En réalité, le gentleman c’était Gandhi. « Martin Luther King, c’était facile, il était dans la plus grande démocratie du monde. C’était déjà l’empire du bien. Mais allez donc prêcher la non-violence aux communistes !… ».  Et la conversation s’arrêtait là. Je suis venu bien des fois à Toulouse répondre à ce genre de propos. J’ai assez d’humilité pour reconnaître que l’histoire nous a donné raison quand nous disions que la non-violence était la seule chance des citoyens des sociétés civiles de l’Est de se libérer de l’emprise soviétique. Pour mémoire, ce ne sont pas les armes de destruction massive de l’Ouest qui ont détruit le mur de Berlin. Le mur de Berlin s’est effondré sous la pression de la résistance non-violente des citoyens de l’Est. Et quand M. Rumsfeld qui, dans le civil, est Ministre de la Défense du gouvernement américain, dit avec beaucoup d’émotion que la chute de la statue de Saddam Hussein lui fait penser à la chute du mur de Berlin, il faut qu’il soit tout de même d’une inculture monumentale. Car il y a au moins deux empêchements qui auraient du le retenir de dire une telle sottise. C’est d’une part, que le mur de Berlin n’a pas été détruit par les armes de l’Occident, mais par les Berlinois eux-mêmes. Il n’a pas été détruit par une armée d’invasion ou d’agression. Il a été détruit sans qu’aucune violence ne soit commise sur tout le territoire de l’Europe de l’Est.

Quand, à Prague, nous avons rencontré Vaclav Havel qui venait d’être nommé Président de la République, il nous a  dit : « Nous avons fait la révolution, nous l’avons appelé « la révolution de velours », sans casser le moindre carreau de la moindre fenêtre ». Donc, ce qui a provoqué la chute du mur de Berlin, ce sont véritablement les armes de la non-violence. Lorsque j’ai rencontré Adam Michnik qui était l’un des leaders les plus importants de la révolution anti-totalitaire de 1989, il m’a dit : « Nous avons choisi la non-violence pour deux raisons majeures : tout d’abord, nous n’avions pas les moyens de la violence. Si nous avions choisi les moyens de  la violence, nous nous serions situés sur le terrain où c’était l’adversaire qui était le mieux et le plus armé. Et nous n’aurions fait que provoquer la répression du pouvoir communiste ». Il reprenait, finalement, l’analyse de Saul Alinski qui disait : « Il est politiquement insensé de dire que le pouvoir est au bout du fusil lorsque ce sont les adversaires qui possèdent tous les fusils. » C’est une question de réalisme. Il faut inverser les charges. On a l’impression que la violence est réaliste et que la non-violence est idéaliste. Inversons les charges. C’est la violence qui est idéaliste. Croire que la violence va résoudre les problèmes de l’histoire, c’est d’une utopie invraisemblable, d’une naïveté incroyable. Deuxième raison, disait Michnick : « Nous voulons construire une société démocratique, et nous savons par expérience que si, pour construire une société idéale de fraternité - la société communiste, dans son idéal, était une société merveilleuse de justice et de fraternité - nous utilisons des moyens violents, nous aboutissons à une société totalitaire. » Il retrouvait là, l’intuition de Gandhi qui était de dire : « Il nous faut utiliser des moyens cohérents avec la fin. » Ceci est vrai dans tous les domaines, aussi bien dans le domaine de la pédagogie que dans celui de la politique… Si nous voulons construire la paix, il nous faut utiliser des moyens pacifiques. Gandhi qui disait encore : «  La fin est dans le moyen comme l’arbre dans la semence ». Pourtant, nous continuons à n’avoir confiance que dans les armes de la violence. Le gouvernement actuel a voulu redonner une certaine priorité aux investissements militaires. Certes, il ne faut pas que ce soit les ouvriers des arsenaux qui payent plus que les autres. Il faut qu’il y ait une véritable solidarité sociale qui s’exerce à l’égard de tous ces ouvriers. Mais, il ne faut pas que cela devienne une raison pour remplir le cahier des charges des usines d’armement. N’oublions pas que s’il y a eu des armes de destruction massives en Irak, c’est parce que nous les leur avons donné. Je dis bien donné, pas vendu, car Saddam Hussein n’était pas en mesure de nous les payer  Et les Américains ont également fourni des armes à l’Irak, car ce pays était à l’époque le meilleur allié de l’Occident contre l’intégrisme iranien. Vendre des armes, c’est exporter de la violence. Je pense donc qu’il faut cesser d’investir des millions d’Euros dans la fabrication d’armes qui ne sont pas appropriées à la solution politique des conflits. Je sais bien que ce n’est pas du jour au lendemain que nous pourrons faire cela. Nous n’allons pas demain jeter à la mer tous nos chars et à la terre tous nos sous-marins. Mais il s’agit d’inverser la tendance. Par ailleurs, il ne faut pas se contenter de désarmer. Il faut surtout consentir un effort pour préparer des volontaires, femmes et hommes, à des missions civiles de paix, afin qu’ils puissent contribuer à une résolution pacifique des conflits.

Question : La Pologne, dans le conflit en Irak, a pris une position tout à fait contraire à ce que vous énoncez. Qu’en pensez-vous ?

J.M. Muller : Tout à fait. Vous savez, je parlais d’Adam Michnik tout à l’heure, et en prononçant son nom, je pensais précisément à la position qu’il a prise en ce qui concerne le conflit en Irak. Malheureusement, Vaclav Havel, ce merveilleux Vaclav Havel, l’une des dernières décisions qu’il a prises en tant que Président de la République a été de donner également son accord à la guerre américaine. L’explication, je crois que Michnik la donne lui-même. Mais, pour moi, ce n’est pas une justification. Je suis en désaccord absolu avec Michnik, bien que je lui garde toute mon admiration. C’est quelqu’un qui a passé des années en prison, qui a été humilié, mais qui n’a cessé de résister pendant tout ce temps. Il explique que le fait d’avoir vécu dans le régime totalitaire de l’Union Soviétique (je m’en suis bien aperçu lorsque je suis allé en Pologne) a amené les gens à idéaliser les Etats-Unis. Ils raisonnaient en disant « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ». Et comme les dissidents polonais avaient comme ennemis les Soviétiques et que les gouvernements occidentaux, notamment le gouvernement américain, étaient les ennemis des soviétiques, les dissidents les considéraient comme des amis. Michnik le dit lui-même : la culture de la dissidence nous a conduit à affirmer une solidarité totale avec le camp occidental. A vrai dire, cette explication ne me satisfait pas. Je suis très triste que Michnik et Havel aient pris cette position en faveur de la guerre contre l’Irak. Par ailleurs, je pense aussi qu’il faut voir que l’intérêt du gouvernement polonais était d’être solidaire des Etats-Unis plutôt que de la France. Avant même la crise irakienne les Polonais avaient préféré acheter des avions militaires américains plutôt que des avions français. Je ne dis pas que c’était mieux d’acheter des avions français. Je ne vais pas me faire voyageur de commerce pour vanter les mérites des avions français

Cette question doit être resituée dans le cadre la mondialisation néo-libérale qui privilégie les intérêts économiques plutôt que les droits de l’homme. Dans le front du refus de la guerre contre l’Irak, il y avait la Russie de M. Poutine. Mais enfin, il y a tout de même le problème de la Tchétchénie. M. Poutine refuse la guerre en Irak, mais il fait la guerre en Tchétchénie Il y avait également la Chine, mais il y a quand même le problème du Tibet. Malheureusement,  M. Chirac a déclaré que le problème de la Tchétchénie était un problème politique intérieur à la Russie. Or nous savons que nous sommes ici devant un processus génocidaire, tout comme au Tibet.  Il nous faut relever le défi de la mondialisation. Nous parlons désormais d’alter-mondialisation et non plus d’anti-mondialisation. Cela est important car la mondialisation est un fait qui peut présenter des avantages. Nous n’avons pas le choix, nous sommes tous embarqués dans la mondialisation. Comme la plupart d’entre vous, j’ai un ordinateur, je suis connecté avec internet et j’aime bien pouvoir envoyer des messages dans le monde entier en quelques secondes. Le problème est que la mondialisation ne soit pas confisquée par le néo-libéralisme. Il faut donc que nous puissions inventer une mondialisation dans laquelle le respect des droits de l’homme prévaut sur l’intérêt économique. C’est vrai que c’est plus facile à dire qu’à faire, mais ce n’est pas impossible… Je disais tout à l’heure que des réseaux de citoyens commençaient  à se mettre en place ici ou là partout dans le monde. Il y a eu par exemple le réseau de «  l’éthique sur l’étiquette » qui demande aux firmes de ne plus vendre dans nos sociétés des produits fabriqués par des enfants dans d’autres sociétés. Il y a eu des campagnes d’information et d’interpellation, et des résultats ont été obtenus. Là encore, ne soyons pas pessimistes. Il y a des possibilités d’action, mais c’est vrai que nous sommes encore loin du compte. Ce qu’il faut c’est que nous puissions organiser dans la durée cette vigilance citoyenne.

M. Semichon-Corraze : Vous avez posé les problèmes fondamentaux et je suis très heureux de vous avoir entendu parler de la faiblesse du discours de M. Chirac. Ne doit-on pas considérer que sa position était simplement dictée par la défense des intérêts pétroliers de la France.  Si l’opposition à la guerre n’est pas motivée que par des raisons humanitaires, se pose donc là un vaste chantier que vous nous soumettez. En effet vous parliez du droit. Vous disiez que l’homme est un animal politique, je préférerais dire un être humain qui a besoin de justifier tout ce qu’il fait. Il faudrait justifier juridiquement la non-violence. C’est un chantier énorme que de passer d’une culture de la violence à une culture de la non-violence. Ne faudra-t-il pas passer vers des contraintes pour que se développent des médiations ?

J.M. Muller : Je suis d’accord avec votre état des lieux. Sur votre constat majeur qui implique un changement de mentalité, j’ai conscience comme vous de la difficulté de la tâche. J’espère ne pas vous être apparu comme trop idéaliste, comme trop optimiste Mais le réalisme  ne doit pas nous conduire à baisser les bras. Tout au contraire. Mais la tâche est immense, j’en suis bien d’accord. Cet effort d’investissement en faveur de  la non-violence ne peut pas être laissé seulement aux militants. Ceux-ci, malheureusement, n’ont pas les moyens de leur conviction.  Donc il est essentiel que les pouvoirs publics, depuis les municipalités jusqu’aux ministères, investissent dans la recherche et l’expérimentation des moyens de la non-violence. Les choses iront lentement. Tout n’est pas possible tout de suite. Mais des possibilités existent certainement. Commençons par réaliser ce qui est possible.

Sur la question des intérêts pétroliers de la France, je ne pense pas qu’ils aient été déterminants. Ou alors, si cela était le cas, je ne suis pas sûr que nous avons fait le bon choix car nous n’aurons certainement pas une grande part du gâteau pétrolier irakien. Ce que je voudrais souligner, c’est que la position prise par la France face à la crise irakienne la met dans une bonne posture pour dialoguer avec les pays arabes. Je crois pour l’essentiel qu’il faudrait que le crédit capitalisé par la France se convertisse en initiative politique concernant le conflit israélo-palestinien. Car c’est là que se situe le vrai conflit, le vrai problème qui a été malheureusement délaissé. Pour notre part, nous essayons, en tant que mouvement non-violent français, d’avoir des contacts avec des réseaux  de citoyens palestiniens et israéliens qui refusent la logique de la violence. 

Question : Vous avez cité plusieurs exemples où la non-violence a marché : la chute du communisme en Pologne, la chute du mur de Berlin… Mais un exemple où, malheureusement, depuis cinquante ans, la non-violence ne marche pas, c’est le Tibet, un des peuples les plus pacifistes du monde. Quelle est votre analyse de la situation ? Et est-ce qu’un jour on verra les non-violents tibétains gagner leur bataille ?

J.M. Muller : C’est une question que je me pose comme vous. J’ai eu l’occasion de rencontrer le Dalaï Lama, mais je n’ai pas pu dialoguer avec lui sur ces questions. Je vais être très prudent, et je vais m’efforcer de faire une analyse qui corresponde à la réalité. Le Dalaï Lama enseigne la non-violence, plus particulièrement en Occident, à travers un enseignement spirituel, l’enseignement spirituel du bouddhisme. Il est important de souligner que le bouddhisme (qui est plus une philosophie qu’une religion) met la non-violence au centre de son enseignement. Malheureusement, ce n’est pas le cas de toutes les religions. C’est un problème de culture qui est devenu aussi un problème politique : les religions dans l’histoire sont devenues l’un des vecteurs essentiels de la violence. Et je dis « les religions » ! Sans faire de distinction… Le philosophe n’est pas sûr de savoir qui est le vrai Dieu, peut-être même ignore-t-il si Dieu existe, mais il se pose la question des faux dieux. Comme disait Simone Weil : «  Il n’est pas grave de ne pas croire dans le vrai Dieu, mais il est grave de croire en de faux dieux. » Je dirais que pour le philosophe, c’est à dire  pour l’homme raisonnable, le faux dieu c’est celui qui pactise avec la violence des hommes. Au fond, la plus grande question théologique n’est qu’une question d’orthographe. Faut-il écrire le « dieu des Armées » ou le « Dieu désarmé » ? Si on a choisi la première écriture, on n’a rien compris, et on mérite un zéro pointé. En toute hypothèse si Dieu existe, il ne peut être que le Dieu désarmé. Le problème, c’est que les religions ont écrit le dieu des armées avec une immense faute d’orthographe pendant des siècles. Les scribes ont recopié la faute d’orthographe

 Prenons l’actualité récente : pour faire la guerre, Georges Bush a réquisitionné le Dieu chrétien et Saddam Hussein le Dieu musulman, en priant Dieu chacun de leur côté de donner la victoire à leur peuple. Si Dieu existe, il est unique. Il doit donc être très embêté d’entendre ces prières contradictoires. Au  demeurant, je ne suis pas sûr, pour dire ma pensée, que Dieu intervienne dans les affaires des hommes, Dieu merci. Il reste que les bouddhistes ne parlent pas tellement de dieu, mais de philosophie et que leur philosophie est « désarmée » . Encore que, au Japon, pendant la deuxième guerre mondiale, on a vu des moines bouddhistes prendre les armes au service d’un régime politique qui n’était rien moins que démocratique… Mais l’idéal bouddhiste est un idéal de non-violence. Et c’est bien que le Dalaï Lama le dise et l’enseigne. Ce qui pose problème, c’est qu’il semble qu’il n’a pas su proposer une stratégie de résistance non-violente aux Tibétains du Tibet. Est-ce qu’il faut parler d’échec de la non-violence au Tibet ? Probablement vaut-il mieux parler de l’extrême difficulté de mettre en œuvre une résistance non-violente au Tibet, c’est à dire, en réalité, de l’absence d’une résistance non-violente, du moins d’une résistance collective et organisée. Par ailleurs, le Dalaï Lama a peut-être la tentation de trop miser sur la diplomatie internationale pour libérer son peuple de l’occupation chinoise. Or la diplomatie par elle-même ne permet certainement pas, actuellement, d’établir un nouveau rapport de force en faveur des Tibétains. Ce qui est très grave au Tibet est que nous avons une colonisation de population, donc un génocide culturel, une mise à mort de la civilisation tibétaine. De nombreux jeunes Tibétains ne font plus confiance à la non-violence prêchée par le Dalaï Lama. Ils risquent alors de s’illusionner totalement en mettant leur espérance dans un terrorisme en Chine car cela serait suicidaire. La violence  ne retrouve pas ses droits et son efficacité lorsqu’il y a échec de la non-violence.

Le problème tibétain pose aussi la question la solidarité internationale. Quels actes de solidarité, les sociétés démocratiques sont-elles prêtes à faire en faveur du peuple tibétain ? Jean-Pierre Raffarin a pris le risque de braver le virus pour aller faire du commerce en Chine. A un certain niveau c’est courageux, bien sûr. Certains lui conseillaient de rester en France. Mais il a dit que le commerce avec la Chine était trop important pour la France, et qu’il devait aller négocier.  Il a même réussi à vendre des avions… c’est bien pour votre région. A vous de dire ce que vous en pensez. Je crois aussi qu’il a donné une liste de dissidents. Ils font toujours comme çà : au moment du champagne ils mettent dans la poche de leur interlocuteur une liste de dissidents. Ils peuvent dire alors qu’ils se sont occupé des droits de l’homme. Mais apparemment il n’a pas parlé du Tibet. Vous savez quand le Dalaï Lama vient en France, il n’est pas reçu par le gouvernement français car ils ont peur de la réaction du gouvernement chinois. Ce n’est pas très courageux, tout de même. En même temps, je comprends les contraintes économiques, mais à un moment donné, il faut faire des choix. C’est tout le problème du néo-libéralisme mondialiste qui fait toujours prévaloir les contraintes économiques sur les exigences éthiques. 

Question : Je veux vous demander ce que vous pensez de l’intervention de la France au regard du principe d’une force d’interposition et de médiation sans l’aval préalable de l’ONU. La question annexe est celle de la nécessaire réforme de l’ONU et de son mode de fonctionnement. Si on veut parler d’actions et d’actions non-violentes, il faut sans doute rompre avec un fonctionnement bureaucratique et pseudo démocratique.

J.M. Muller : Vous posez en réalité deux questions. La question de l’ONU à partir de la situation en Côte-d’Ivoire. Sur la Côte-d’Ivoire, je m’exprimerai avec réserve car c’est un dossier que je ne connais pas très bien. Je ne suis pas allé en Côte-d’Ivoire et je ne voudrais pas jouer à Monsieur qui sait tout… Ce que je crois savoir, c’est que la situation est très complexe… J’ai appris qu’il y a des problèmes inter ethniques avec des interférences religieuses comme presque toujours. Là encore, malheureusement, l’Afrique est prisonnière d’une terrible culture de la violence. Je crois qu’il faut revenir à l’époque coloniale si l’on veut essayer de comprendre. Le colonialisme a été quelque chose d’absolument horrible et le dossier n’est pas fermé. Le néo-colonialisme est encore une réalité forte et la politique de la France en Afrique est encore polluée par l’héritage colonial. Il y a eu une tentative de médiation par le Ministre des Affaires Etrangères. Mais les informations sont contradictoires. On apprend, un jour, qu’il y a un gouvernement d’unité nationale. Le lendemain, on apprend qu’il y a eu tant de tués par l’une des factions…ou que telle région est encore contrôlée par des « rebelles »… La paix ne semble pas stabilisée. Je reste donc réservé sur l’issue de la crise en Côte-d’Ivoire. Peut-être serait-il possible d’organiser des missions civiles de paix auprès des populations qui sont, comme souvent, prises en otage par les acteurs armés ? Mais j’ai conscience de la difficulté de la tâche… Actuellement, la communauté internationale n’est pas prête à cela.

En ce qui concerne le mode de fonctionnement de l’ONU, il serait plus satisfaisant qu’il soit plus démocratique et surtout qu’il soit davantage en prise avec la réalité. La création des « casques bleus » était un effort, nous sommes comme dans un piège. Il est vrai que la démocratie directe risque de ne pas être totalement satisfaisante et en même temps le droit de veto des cinq membres permanents du Conseil de Sécurité pose problème. On se rappelle le mot du Général de Gaulle qui parlait avec beaucoup de mépris de l’ONU en parlant du « machin ». L’ONU a le mérite d’exister, mais cela ne suffit pas. Je pense que la gestion de la crise irakienne constitue  une défaite de l’ONU. Je ne suis pas sûr que le secrétaire général actuel de l’ONU soit intervenu de manière claire dans cette crise pour résister à l’omnipotence américaine. Son silence a été quelque peu assourdissant. Il aurait dû à la fois refuser la logique de guerre et proposer une diplomatie de paix. Malheureusement, il semble n’avoir fait ni l’un ni l’autre. Je crois qu’il y a un affaiblissement de l’ONU dont personne ne peut se réjouir. La tentation serait de dire qu’elle est parfaitement inefficace et donc inutile. Non, il faut tenter de mettre l’intelligence et l’imagination au pouvoir et essayer de trouver un fonctionnement plus efficace pour ne pas vraiment faire la guerre tout en essayant de faire la  paix. Il faudrait faire une évaluation, un bilan de leurs interventions. Le travail qui me semble essentiel, c’est de faire en sorte que les Nations Unies  puissent se doter des moyens qui lui permettent de mettre en œuvre des missions civiles de paix. 

Question : Je voudrais parler d’une autre forme de violence qui n’a pas été évoquée. C’est la facilité avec laquelle se développent des plans de licenciement au niveau national et international. Quand des salariés font des propositions pour reprendre leurs boites, ils ne sont pas entendus et on envoie les forces de l’ordre en recourant à la violence. Les plans de licenciement sont aussi justifiés par des lois juridiques.

J.M. Muller : Votre intervention est importante avant de clore notre débat. En effet, nous avons parlé du mondialisme néo-libéral de manière trop rapide. Il faut bien souligner que la violence est aussi dans les structures économiques. Elle n’est pas seulement la violence militaire ou la violence physique. Il y a ce qu’on appelle les violences structurelles. La primauté doit être au respect des droits de l’homme, au respect de la personne. L’ouvrier ne doit pas simplement être un instrument économique. Les actionnaires ne doivent pas être les seuls à décider pour ce qui concerne la gestion de l’entreprise. La lutte et la mobilisation des ouvriers sont donc nécessaires. J’ai la faiblesse de penser et la plupart des syndicalistes le reconnaissent, que la violence est généralement improductive. Et il convient plutôt de faire en sorte que cette lutte s’exprime par moyens non-violents qui peuvent être des moyens forts. Je pense plus particulièrement à la désobéissance civile. Il est également essentiel que les pouvoirs publics aient une volonté de dialogue social. Il est vrai que la tentation est grande de faire intervenir les forces de police, là où elles ne doivent pas intervenir. Plus globalement, se pose le problème de la responsabilité de l’ensemble des citoyens qui doivent organiser une véritable solidarité sociale, au-delà de la tentation du « chacun pour soi ».

Dernière question qu’un auditeur ne peut garder pour lui : Il me semble que l’on n’a pas assez parlé des outils de la non-violence et en particulier de renouveler en permanence les outils. De même que l’ONU n’était pas très efficace parce que trop vieille. Dans  toutes les structures il est important de renouveler les personnes. L’homme est intelligent. C’est comme le virus, on passe son temps à lutter contre les gros virus. Il faut donc lutter en permanence contre l’installation de gens ou de structures qui sont accaparés, phagocytés  par des lobbies divers et variés.

J.M. Muller :  Quand vous perler de l’importance de renouveler les personnes, peut-être pensez-vous au personnel politique ? Il est vrai qu’il faut changer beaucoup de chose. Mais le changement du personnel n’est pas une garantie en soi. De même, il y aurait certainement toute une réflexion à faire sur le coté machiste de la violence. La violence a été essentiellement masculine et les femmes en ont été les premières victimes. Il est vrai que l’égalité de l’homme et de la femme n’est atteinte dans aucune de nos sociétés, même s’il y a des différences ici ou là. Il faut effectivement que les femmes participent à la gestion de la cité politique. On a imaginé par exemple la discrimination positive : la parité. Peut-être est-ce nécessaire de passer par là, même si ce n’est guère satisfaisant ?  Probablement aussi que des lois sur le non-cumul des mandats en politique est une nécessité. Le cumul du pouvoir est toujours une mauvaise chose. Je dirai également que, et ce ne sera pas ma conclusion car nous ne ferons que suspendre notre débat, il est nécessaire que ce soit toujours le citoyen qui exerce le pouvoir. C’est quelque chose de tout à fait essentiel de savoir que nous sommes dans des démocraties de représentation et non pas dans des démocraties de participation. Il appartient donc aux citoyens que nous sommes de nous organiser afin que nous ayons le premier et le dernier mot.

Encore une fois ce n’est qu’un début et il nous faudra continuer le débat.