Le non que la non-violence oppose à la violence
est un non de résistance.
La non-violence est certes abstention,
mais cette abstention exige elle-même l'action.

Jean-Marie Muller

    

   Jean-Marie Muller  - articles

 

 

 

 

L’éloge de la désobéissance civile 

par Jean-Marie Muller * 
 

La rédaction de Politis a eu une très bonne idée de publier un dossier pour célébrer le centième anniversaire de la résistance civile inaugurée le 11 septembre 2006 par Gandhi. En revanche, ce fut une bien mauvaise idée que de débaptiser la « désobéissance civile » en lui donnant le nom de « désobéissance civique ». La définition de la désobéissance civile donnée par Evelyne Sire-Marin est en totale contradiction avec toutes les actions menées depuis un siècle et qui ont eu recours à cette appellation. Elle est donc parfaitement incongrue. Depuis toujours « le refus individuel de respecter la loi pour des raisons dictées par sa propre conscience », pour reprendre les mots d’Evelyne Sire-Marin, a été nommé « objection de conscience ». Tous les écrits sur cette question ont précisément distingué l’objection de conscience, pratique individuelle fondée sur des raisons de conscience, et la désobéissance civile, pratique collective visant à un changement politique dans la société. En d’autres termes, les objecteurs se situent dans le cadre d’une « morale de conviction », tandis que les désobéisseurs se situent dans le cadre d’une « morale de responsabilité ». Les objecteurs veulent avoir raison contre l’injustice, les désobéisseurs veulent avoir raison de l’injustice. 

Evelyne Sire-Marin ne peut pas ignorer le grand livre de John Rawls qui est un classique de tous les juristes : Théorie de la justice (Seuil, Points Essais, 1997). Or, le philosophe américain fait précisément cette distinction. Dans le cas de l’objection de conscience, « on refuse, écrit-il, d’obéir à un ordre ou de se soumettre à une injonction légale pour des raisons de conscience » (p. 409). De la désobéissance civile, il donne cette définition : « un acte public, non-violent, décidé en conscience, mais politique, contraire à la loi et accompli le plus souvent pour amener à un changement dans la loi ou bien dans la politique du gouvernement. » (p. 405). On ne saurait être plus clair. Hannah Arendt fait exactement la même distinction dans son traité sur la désobéissance civile.

Dans tous les manuels sur l’action non-violente, il n’y jamais eu la moindre ambiguïté sur cette question. Jamais, jusqu’au jour où José Bové dans son livre Pour une désobéissance civique a eu la malencontreuse idée de faire la distinction reprise par Evelyne Sire-Marin. Mais ce n’est pas parce que José Bové se trompe qu’il faut copier son erreur. Au demeurant, pendant toutes les années où nous avons lutté ensemble aux côtés des paysans du Larzac, nous avons toujours parlé de désobéissance civile, que ce soit pour qualifier le refus de l’impôt ou le renvoi des livrets militaires. 

Permettez-moi de dire pourquoi il me semble essentiel de garder l’appellation de désobéissance civile. En quel sens la désobéissance est-elle civile ? La racine étymologique du mot civil est le terme latin civilis qui lui-même provient de civis, citoyen. Le premier sens de la désobéissance civile est donc qu'elle est une désobéissance citoyenne. Mais ce sens est trop large pour être retenu. Le terme civilis signifie plus que cela. Il s'oppose, d'une part à militaris. Un second sens de la désobéissance civile est donc qu'elle n'est pas militaire. Mais cette signification est équivoque. Certes, le moyen de la désobéissance civile n'est pas militaire, mais les militaires eux-mêmes peuvent recourir à ce moyen en refusant de se soumettre à des ordres qu'ils jugent contraire à la déontologie de leur métier, comme ceux qui leur commanderaient de pratiquer la torture sur leurs prisonniers. D'autre part et surtout, civilis s'oppose à criminalis. Ainsi, la désobéissance est civile en ce sens qu'elle n'est pas criminelle, c'est-à-dire qu'elle respecte les principes, les règles et les exigences de la civilité. C’est très précisément ce sens que Gandhi donnait à la désobéissance civile. "La désobéissance civile, affirmait-il, est le droit imprescriptible de tout citoyen. Il ne saurait y renoncer sans cesser d'être un homme. La désobéissance civile ne donne jamais suite à l'anarchie, alors que la désobéissance criminelle peut y conduire. Sous peine de disparaître, chaque État met fin à la désobéissance criminelle par la force. Mais ce serait vouloir emprisonner la conscience que de faire cesser la désobéissance civile1."  

La désobéissance civile est la manière civilisée de désobéir. Elle est civile en ce sens qu'elle n'est pas violente. La violence exercée par des citoyens est toujours une désobéissance, dès lors que la loi, par principe, leur interdit toute violence, l'État s'octroyant le monopole de la violence légale. Mais la violence est une désobéissance criminelle dès lors qu'elle enfreint les règles de la civilité. En définitive, la désobéissance est civile en ce sens qu'elle est non-violente. Pour que la désobéissance puisse se prévaloir de la légitimité démocratique, il est essentiel qu'elle reste civile, c'est-à-dire non-violente. L'expression "désobéissance civique" a l'inconvénient décisif de faire passer au second plan le caractère civil – c’est-à-dire non-violent - que doit garder l'action de désobéissance pour rester... civilisée. C'est pourquoi, il est essentiel de sauve-garder l'expression "désobéissance civile". Elle dit plus et elle dit mieux en mettant en valeur que ce qui donne tout son sens à la citoyenneté, c'est la civilité. La citoyenneté est un statut, la civilité est une vertu. Elle est la vertu du citoyen. 

Evelyne Sire-Marin poursuit la dérive en voulant prévilégier l’expression de « désobéissance citoyenne ». Elle peut alors affirmer sans se contredire  que la désobéissance citoyenne peut conduire à passer à des actions violentes. La confusion devient totale. C’est toute la tradition non-violente de la désobéissance civile qui est jetée aux oubliettes de l’histoire. C’est extrêmement grave. 

Il importe donc, pour garder raison, de conserver l’expression de « désobéissance civile ». Peut-être est-il significatif que le nouveau Larousse vienne de donner ses lettres de noblesse à la « désobéissance civile » en soulignant son caractère « pacifique »… 
 

* Jean-Marie Muller est le porte-parole national du Mouvement pour une alternative non-violente. Ecrivain et philosophe, son dernier livre paru est le Dictionnaire de la non-violence (Le Relié Poche).