Le non que la non-violence oppose à la violence
est un non de résistance.
La non-violence est certes abstention,
mais cette abstention exige elle-même l'action.

Jean-Marie Muller

    

 Jean-Marie MULLER - Ecrits et publications
 

 

 

 

Désobéir à Vichy : la résistance civile de fonctionnaires de police

Jean-Marie Muller, Presses Universitaires de Nancy, 1994, 144 p.
 

Après une longue et minutieuse enquête, au cours de laquelle il a pu confronter nombre de témoignages et de documents, Jean-Marie Muller a écrit l'histoire jusque-là méconnue, de la résistance civile de fonctionnaire de police du Service des étrangers du Commissariat central de Nancy qui, sous l'Occupation, se sont opposés, avec efficacité, à la politique de persécution mise en oeuvre par les autorités allemandes et le gouvernement de Vichy à l'encontre de la communauté juive. L'action de ces policiers a permis de sauver quelque trois cents Juifs lors de la grande rafle organisée à Nancy par les Nazis le 19 juillet 1942.

Alors que l'histoire officielle a surtout retenu l'obéissance complice des policiers dans la mise en oeuvre de la "solution finale", il est de la plus grande importance de faire connaître la désobéissance de ces fonctionnaires qui n'ont pas hésité à prendre pour eux-mêmes les plus grands risques pour désobéir à Vichy.

Présentation de l'ouvrage par Christian Le Meut (In Non-Violence Actualité, avril 1994)

La sortie du film de Steven Spielberg, La liste de Schindler, a été l'occasion de braquer les projecteurs sur les "Justes", ces personnes qui, au risque de leur vie, ont sauvé des Juifs pendant l'occupation nazie. Le nouveau livre de Jean-Marie Muller, Désobéir à Vichy traite également de ce sujet : il s'agit d'une enquête historique sur la résistance civile de policiers nancéens qui ont sauvé des centaines de Juifs pendant l’occupation. Portrait d'une France entre servilité (Vichy, Touvier) et résistance.

Si la publication du livre de Jean-Marie Muller, en février, a eu moins d'écho médiatique que le film de Spielberg, son contenu montre des policiers nancéens ayant fait preuve d'un courage tout aussi remarquable que celui d'Oskar Schindler. Il s'agit d'Edouard Vigneron, Pierre Marie, Charles Bouy, François Pinot, Henri Lespinasse, Charles Thouron et Emile Thiébaut, tous membres du Service des étrangers au Commissariat de Nancy.

Le 18 juin 1940, l'armée allemande fait son entrée dans cette ville. La Meurthe et Moselle est intégrée à la "zone interdite", que les Allemands envisagent d'annexer mais qui demeure sous l'autorité du gouvernement de Vichy. L’opinion publique semble hostile à l'occupant, mais la collaboration s'organise. Comme la très grande majorité des Français, les Nancéens se rallient au gouvernement de Vichy dont les lois antisémites dépasseront les voeux des nazis. Le 27 septembre, l'occupant publie une ordonnance sur le premier statut des Juifs. L’administration locale applique fidèlement les ordres, qu'ils émanent de Vichy ou de l'occupant. La communauté juive nancéenne compte environ 2600 Juifs étrangers, originaires surtout de Pologne, et 1200 Juifs de nationalité française. Les deux communautés ne se mélangent guère.

Dès le début de l'occupation, certains fonctionnaires du Service des étrangers du Commissariat central de Nancy mettent sur pied des filières pour évacuer les Alsaciens et Lorrains, désormais Allemands, qui refusent de servir dans l'armée du Reich. En liaison avec un fonctionnaire de la préfecture, Raymond Chavarot, C. Bouy et E. Vigneron fabriquent de fausses cartes d'identité. C. Thouron et P. Marie font de même, mais en ignorant les activités de leurs collègues : "Taisez-vous, les oreilles ennemies vous écoutent" clame à cette époque Radio-Londres. La méfiance règne, mais ces fonctionnaires vont bientôt agir ensemble en faveur des Juifs étrangers de Nancy. La répression s'abat d'abord sur ces derniers : "Nous les considérions comme des braves gens", témoigne Pierre Made. Et, quand l'Etat impose aux policiers de distribuer les étoiles jaunes aux Juifs, il s'indigne : "C'était écoeurant. On considérait ces gens comme des bêtes, on les marquait comme du bétail". J-M. Muller rappelle, au début de son ouvrage, les fondements racistes de l'idéologie nazie et le processus qui conduit, à partir de 1942, à la "solution finale" par laquelle six millions de Juifs européens périrent.

De 1940 à 1942 les policiers distribuent les vraies-fausses cartes d'identité qui permettent aux juifs-étrangers de passer en zone libre ou de vivre à Nancy sous une fausse identité. Certaines familles pourront ainsi demeurer à Nancy jusqu'à la libération sans être inquiétées, sous la protection de ces fonctionaires de police ! La résistance des sept policiers va prendre une autre ampleur lors de la rafle du 19 juillet 1942. Le 16, un Juif nancéen se trouve à Paris où il assiste à la première grande rafle des Juifs étrangers. Il téléphone à Pierre Marie qui prévient ses collègues. Le 18, les sept policiers apprennent la décision allemande d'arrêter, le lendemain, 350 Juifs étrangers sous le prétexte officiel d'aller les faire travailler en Allemagne. En fait, la " solution finale " a commencé et c'est vers les camps d'extermination que ces personnes doivent être conduites : "Nous savions que ces arrestations étaient pour eux le commencement de la fin ", dira plus tard Pierre Marie. Les policiers du service des étrangers n'hésitent pas : six d'entre eux parcourent la ville pour prévenir le plus possible de familles juives étrangères. Seul Edouard Vigneron, leur chef, reste au poste en "couverture". Le soir, les policiers ont la certitude que tous les Juifs visés ont pu être prévenus, mais il faut organiser leur hébergement ou leur évacuation. Ils s'emploient également à ce que les Juifs absents de Nancy lors de la rafle ne soient pas interpellés à leur retour, et vont même en attendre certains à la gare.

Le 19, une cinquantaine de Juifs sont quand même arrêtés par les gardiens de la paix français. Quelques-uns, pourtant prévenus, n'ont pas cru au danger... Certains policiers font du zèle dans leur recherche. Le lendemain de la rafle, les Allemands sont furieux : ils sont dans l'obligation d'annuler un train à destination d'Auschwitz. Toutefois, une explication prévaudra: la rafle parisienne ayant eu lieu avant les rafles en province, les Juifs nancéens auront été prévenus... Pierre Marie et ses collègues sont interrogés par leur supérieur, mais rien ne peut être prouvé contre eux. Cependant, en août 1942, Edouard Vigneron est arrêté, emprisonné trois mois et contraint à prendre une retraite anticipée. Une personne à laquelle il a donné une " vrai-fausse" carte d'identité a, naïfement, vendu la mèche. Pierre Marie le remplace à la tête du service. Mais la méfiance s'est installée : les "sept" ne sont pas informés des rafles suivantes qui, à partir du début 1944, concernent les Juifs français.

Pierre Marie, Charles Bouy, Edouard Vigneron et François Pinot (ces deux derniers à titre posthume) ont reçu la "Médaille des Justes parmi les nations" de l'Institut Yad Vashem dont l'une des missions est de "perpétuer la mémoire des non-Juifs qui, au péril de leur vie, ont secouru des Juifs". Au dos de cette médaille, est écrit: "Quiconque sauve une vie, sauve l'humanité tout entière". Charles Thouron,  comme ses 4 autres collègues, s'est vu  décerné le 30 juin 1996, à titre posthume, la médaille des Justes parmi les Nations.

Oskar Schindler, le héros de Spielberg, a lui aussi reçu cette distinction. Certes, ces policiers n'agissaient pas par conviction non-violente, mais simplement par humanité. Au péril de leur vie (et de celle de leurs proches), ils ont sauvé environ trois cents Juifs, et l'autres personnes non-juives. Des résistances comme celle de Nancy ont, hélas, été trop peu fréquentes.

Jean-Marie Muller démontre la soumission de la plupart des autorités face à l'autorité allemande ou vychiste... Or il semble que les résistances non-violentes ont particulièrement déstabilisé l'occupant, comme l'a constaté l'historien Basil Liddell Hart qui a interrogé des généraux allemands après la guerre. "Les déclarations des généraux allemands révélaient l'efficacité de la résistance non-violente. (...) D'après leurs propres déclarations, ils avaient été incapables d'y faire face. Ils étaient experts en violence et avaient été entraîné à affronter des adversaires qui employaient des méthodes violentes. Mais d'autres formes de résistance les déconcertaient (...)".

La seconde partie de l'ouvrage de J-M Muller est consacrée au devoir de désobéissance des fonctionnaires français sous l'occupation et au "Noyautage des Administrations Publiques" (NAP). Sous l'impulsion de Claude Bourdet cette organisation intégrée à la résistance avait pour objectif de noyauter l'administration vichyste.

Jean-Marie Muller livre ici une très intéressante étude sur le devoir de désobéissance et la non-coopération, base de toute résistance non-violente à un oppresseur. Cette étude se prolonge jusqu'à aujourd'hui : il cite, notamment, le décret du 18 mars 1986, sur le code de déontologie de la police nationale qui autorise la désobéissance d'un policier à un ordre illégal. Mais l'auteur souligne justement que, sous Vichy, les ordres étaient légaux. Aussi, il suggère que les fonctionnaires soient formés de manière à ce qu'ils ne se soumettent pas à une autorité ou à un ordre illégitime. Il en appelle à leur conscience et au respect de la Constitution qui, au dessus des lois, garantit les droit fondamentaux des personnes vivant sur le sol français.

Par cet ouvrage, Jean-Marie Muller contribue à alimenter et renforcer la réflexion sur la non-violence. Fort à propos il cite Henry-David Thoreau: "Si la machine gouvernementale veut faire de vous l'instrument de l'injustice envers votre prochain, alors je vous le dis, enfreignez la loi". Il rappelle également l'illégitimité du pouvoir de Vichy, auquel la majorité des Français s'est pourtant soumise. Alors que le procès Touvier s'est ouvert le 17 mars, ce genre de rappel est nécessaire. La mémoire collective des peuples, et du peuple français en l'occurrence, révèle leurs valeurs. Alors, soumission, ou résistance ?

Table des matières

Introduction : Juste parmi les nations

Vers la solution finale
La grande rafle du Vel D'Hiv
Les juifs de Nancy à l'heure allemande
Sept policiers au-dessus de l'occupation
La rafle du 19 juillet 1942
La résistance continue
Les persécutions s'étendent
Le noyautage des administrations publiques
Le devoir de désobéissance
L'épuration des fonctionnaires de Vichy
L'organisation de la défense civile

Conclusion : une action exemplaire