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En 1908, le facteur apporte à Tolstoï une lettre d'un Hindou habitant
alors aux Etats‑Unis. Cet Hindou, Tarakuatta Das, édite une revue
révolutionnaire intitulée The free Hindustan. Il s'adresse à
Tolstoï pour obtenir de lui un mot de sympathie. L'intellectuel T. Das
estime que seul un soulèvement violent peut libérer l'Inde du joug
britannique. Tolstoï lui répond magistralement quant au rôle immoral
et inefficace de la violence par la fameuse Lettre à un Hindou,
qui, polycopiée, parvient un jour entre les mains de Gandhi.
L'Inde est loin d'être un continent inconnu pour Tolstoï. Il
entretient une correspondance depuis de nombreuses années avec divers
Indiens. Il a lu (à sa façon) les Védas, la Baghavad gitâ,
des écrits de Vivekananda... La Lettre à un Hindou de Tolstoï
est un véritable traité de non‑violence, contenu entre des citations
de divers livres religieux. T. Das n'a pas publié dans sa revue cette
lettre de Tolstoï.
C'est le secrétaire de Tolstoï,
Tchertkov, qui traduisit en anglais la Lettre à un Hindou
envoyée à T. Das. Tchertkov la fit circuler sous forme polycopiée.
Gandhi la publiera en mars 1910 dans son journal Indian Opinion.
Paul Birukoff l'a par ailleurs insérée dans son livre Tolstoï und
der Orient, Zurich und Leipzig, 1925, pp. 50‑69. Seul Romain
Rolland en a publié, en français, quelques courts passages dans
Vie de Tolstoï, Paris, Hachette, 1911.]
François Vaillant, in
Alternatives Non Violentes n°89, " Du nouveau sur Tolstoï ",
hiver 1993
Lettre à un Hindou
Traduction : Anne Bastin
Tolstoï à Tarakuatta Das
Iasnaïa Poliana, 14 décembre 1908
Tout ce qui existe est Un, ce Un est simplement appelé par différents
noms. Védas.
Dieu est amour, et qui
demeure en l'amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui.
Première épître de saint Jean, chap. 4.
Dieu est un Tout dont
nous sommes les parties. Exposé de Vivekananda sur
l'enseignement des Védas.
Ne recherche point le
repos dans un plan où le profane engendre pensées et désirs, car si tu
fais cela, tu seras traîné à travers l'âpre rudesse de la vie qui
n'est pas de Moi. Dès que tu sens tes pieds embourbés dans les racines
enchevêtrées de la vie, sache que tu t'es égaré du chemin que je t'ai
indiqué, car c'est sur de larges sentiers sans obstacles et parsemés
de fleurs que je t'ai placé. J'ai mis devant toi une lumière que tu
peux suivre, ainsi tu peux courir sans trébucher. Krishna.
J'ai reçu votre lettre
ainsi que les deux numéros du magazine. Tous deux m'ont intensément
intéressé. En effet, l"oppression d'une majorité par une minorité et
la corruption qui en découle est un phénomène qui m'a toujours
préoccupé et qui, à l'heure actuelle, absorbe toute mon attention. Je
vais m'efforcer de vous faire partager ce que je pense, en général et
en particulier, des causes dont ont procédé et procèdent encore les
terribles calamités dont vous avez parlé dans votre lettre, et qui
sont mentionnées dans les magazines que vous m'avez envoyés.
Les causes d'émergence
de l'ahurissant spectacle d'une majorité de classes laborieuses se
soumettant à une poignée d'oisifs, à qui elle permet de disposer non
seulement de son travail mais aussi de sa propre vie, sont toujours et
partout les mêmes, qu'oppresseurs et opprimés appartiennent à la même
classe ou, comme c'est le cas en Inde et dans d'autres pays, que les
classes dominantes appartiennent à une nation entièrement différente
de celle des opprimés.
Cela apparaît
particulièrement surprenant de l'Inde, dont le peuple de 200 millions
d'individus, supérieurement doté de pouvoirs spirituels et physiques,
est absolument aliéné à une petite faction d'individus totalement
étrangers en pensée et en aspiration, et somme toute, inférieurs à
ceux qu'elle asservit.
Comme chacun peut
aisément le voir dans votre lettre, dans les articles de Hindoustan
Libre, dans les écrits extrêmement intéressants de Swami
Vivekananda et d'autres, tout concorde sur ce qui provoque la détresse
de tous les peuples de notre temps. Ses causes sont à chercher dans
l'inexistence d'un enseignement religieux rationnel qui, tout en
élucidant le sens de la vie pour tous de la même manière,
expliciterait la loi supérieure devant servir de guide de conduite,
ainsi que dans les conclusions immorales de la soi‑disant civilisation
dérivée des propositions plus que douteuses d'une fausse religion et
d'une pseudo‑science qui se sont substituées à cet enseignement.
L'on a déjà pu se rendre
compte, non seulement au travers de votre lettre et des articles de
Hindoustan Libre, mais aussi au travers de toute la littérature
politique de notre temps, que la majorité des leaders d'opinion
publique de races originaires de l'Inde n'accordent plus de
signification aux enseignements religieux qui étaient et sont encore
professés par les peuples hindous. Embrasser ces formes subtilement
antireligieuses et immorales d'ordre social dans lesquelles vivent les
Anglais et les autres nations pseudo-chrétiennes est aujourd'hui, à
leurs yeux, la seule possibilité de délivrance de l'oppression qu'ils
endurent. La tendance des leaders actuels des peuples hindous à leur
inculquer l'acceptation des modes de vie pratiqués dans les pays
européens révèle, on ne peut plus clairement, leur absence totale de
conscience religieuse.
Ainsi, la cause
fondamentale si ce n'est l'unique, de l'asservissement de tous les
peuples de l'Inde par les Anglais, est cette absence de conscience
religieuse authentique et de guide de conduite qui en découle, manque
aujourd'hui partagé par tous les pays de l'Est et de l'Ouest, du Japon
à l'Angleterre et à l'Amérique.
Afin de rendre mes
pensées claires, je dois revenir assez loin en arrière. Nous ne savons
pas, et ne pouvons savoir (audacieusement je dirais que nous n'avons
pas besoin de savoir) comment l'humanité vivait il y a des millions,
ou même des dizaines de milliers d'années. Mais, de ces temps reculés
dont nous avons une connaissance fiable, nous apprenons que l'humanité
a vécu en tribus, nations, clans séparés dans lesquels la majorité, se
soumettant à l'apparemment inévitable, a rendu possible le règne par
la force d'une ou plusieurs personnes d'une minorité. Nous savons cela
avec certitude. Une telle organisation de la vie humaine s'est
manifestée de manière similaire (sans sous-estimer la diversité
extérieure des événements et des personnes) dans tous les pays dont
nous avons des bribes d'histoire ancienne. Et une telle conception de
la vie, aussi loin que nous remontions, a toujours été considérée
comme la base nécessaire à des rapports sociaux harmonieux, tant par
les dirigeants que par les dirigés. En conséquence, elle fut partout.
Mais, bien que ce type
d'organisation de la vie ait existé depuis des siècles et persiste de
nos jours, il y a fort longtemps, plusieurs millénaires avant notre
ère, au sein de différentes nations et souvent à partir précisément du
centre de cette organisation de la vie fondée sur la coercition, une
seule et même pensée a été exprimée, à savoir qu'en chaque individu se
manifeste une source spirituelle qui est la vie même, et que cette
source spirituelle tend à s'unifier à tout ce qui est homogène avec
elle, et parvient à cette unification par amour.
Cette pensée, sous
toutes ses formes, a été exposée avec plus ou moins de complétude et
de lucidité à différentes époques et en divers lieux. Elle fut énoncée
dans le brahmanisme, le judaïsme, le mazdéisme (l'enseignement de
Zoroastre), le bouddhisme, le taoïsme, le confucianisme, dans les
écrits des sages grecs et romains et dans le christianisme et le
mahométisme. Dès le départ, le fait qu'une seule et même pensée ait
été exprimée au sein des nations les plus diverses et en des temps et
lieux différents indique que cette pensée était inhérente à la nature
humaine et qu'elle contenait la vérité en elle‑même.
Cette vérité apparut
même à ceux qui considéraient que l'unique moyen d'unifier les gens en
sociétés était la violence exercée par un petit nombre sur d'autres
afin de s'opposer à l'ordre existant. Or, aux temps de sa première
apparition, elle fut exprimée d'une manière si vague et fragmentaire
que bien que les gens y adhéraient en théorie, ils étaient incapables
de l'accepter comme un guide de conduite incontournable. Profitant
donc de la plasticité des formes d'expression de cette vérité,
proclamée auprès d'individus dont la vie était basée sur la violence,
ceux qui jouissaient des bénéfices dérivés du pouvoir, conscients que
l'adhésion du peuple à la vérité sapait leur position, la déformèrent
consciemment ou inconsciemment par tous les moyens dont ils
disposaient, y attachant des attributs et des significations qui lui
étaient totalement étrangères, et s'opposèrent à sa divulgation
purement et simplement par la violence.
Ainsi, la vérité si
naturelle à l'humanité ‑ que la vie humaine devrait être guidée par
le principe spirituel qui est le fondement de la vie humaine et se
manifeste dans l'amour ‑, afin de pénétrer la conscience humaine,
dut lutter non seulement contre l'incomplétude de son expression et
contre ses distorsions intentionnelles et non‑intentionnelles, mais
aussi contre la violence délibérée qui impose par des punitions ou des
persécutions l'acceptation de l'explication de la loi religieuse
établie par les autorités, et qui est contraire à la vérité. Une telle
déformation et un tel obscurcissement de cette nouvelle vérité (imparfaitement
expliquée encore) se produisirent partout et gagnèrent le
confucianisme, le taoïsme, le bouddhisme, le christianisme, le
mahométisme aussi bien que votre brahmanisme.
Le fait que l'amour soit
le sentiment moral le plus élevé fut universellement accepté. Mais, de
nombreux mensonges de toutes sortes furent tissés autour de cette
vérité, la déformant à tel point qu'il ne restait que des mots, fort
éloignés de cette reconnaissance que l'amour est le sentiment moral le
plus noble. La théorie avançait que ce sentiment moral supérieur ne
pouvait s'appliquer qu'à la vie individuelle, qu'il n'était bon que
pour des usages domestiques, mais que dans la vie sociale, toutes
formes de violence, les prisons, les exécutions, les guerres, mettant
en jeu des actes diamétralement opposés au plus piètre des sentiments
d'amour, étaient considérées comme indispensables pour la protection
de la majorité contre les individus malfaisants.
Le sens commun démontre
de façon éclatante que si un petit groupe d'individus peut s'octroyer
le droit de décider qu'une population doit être sujette à certains
types de coercitions pour le bien‑être supposé de la majorité, ces
individus auxquels la violence est précisément appliquée pourraient
tout autant en arriver aux mêmes conclusions eu égard à la caste
dirigeante qui leur inflige ce traitement. En dépit de cela, et, bien
que les grands maîtres religieux ‑ brahmanes, bouddhistes et tout
particulièrement chrétiens ‑, anticipant cette perversion de la loi de
l'amour, aient dirigé l'attention sur la seule condition
incontournable de l'amour qui est l'endurance aux affronts, blessures
et violences de toutes sortes sans rendre le mal pour le mal,
l'humanité a continué à accepter ce qui était incompatible : la
bienfaisance de l'amour, et avec elle, la résistance au mal par la
violence, alors que celle‑ci est et doit être opposée à l'amour.
De tels enseignements,
malgré la contradiction palpable se trouvant en eux, ont pris un
ascendant si profond sur les gens que, tout en croyant à la
bienfaisance de l'amour, ils ne remettent pas en question la
légitimité d'un ordre de vie fondé sur la coercition et qui inclut le
droit pour certaines personnes d'infliger non seulement des tortures
mais aussi la mort à d'autres personnes.
Pendant longtemps, les
gens ont vécu dans cette contradiction évidente sans même s'en
apercevoir. Mais le jour vint où cette contradiction atterra les
personnes les plus réfléchies de différentes nations. Dès lors,
l'ancienne et simple vérité qu'il est naturel de s'aider et de s'aimer
les uns les autres au lieu de se torturer et de se tuer commença à
poindre dans l'esprit des hommes et devint chaque jour de plus en plus
claire, tandis que l'acceptation de ces fausses interprétations
justifiant les déviations qui en étaient faites devinrent de moins en
moins convaincantes.
Autrefois, la
justification principale de la violence perpétrée était la théorie
selon laquelle les soi‑disant monarques, tsars, sultans, rajahs, shahs
et autres têtes dirigeantes d'États, avaient des droits distinctifs et
divins. Mais plus les peuples vieillissaient, plus la foi en des
droits spéciaux pour les monarques, sanctionnés par Dieu,
s'affaiblissait.
Cette foi déclina en
intensité de la même manière et presque simultanément dans les sphères
chrétiennes, brahmanes, bouddhistes et confucianistes, et elle est
devenue récemment si faible qu'elle ne peut plus servir, comme elle le
fit avant, de justification aux actes ouvertement opposés au sens
commun ainsi qu'au véritable sens religieux. Les gens virent de plus
en plus distinctement, et aujourd'hui, la majorité voit tout à fait
clairement, l'absurdité et l'immoralité de la soumission de sa volonté
à celle d'individus tels que soi, qui requièrent des subordonnés non
seulement des actions contraires à leur bien‑être matériel mais qui
sont également des violations de leurs sentiments moraux.
Il est donc parfaitement
naturel que des personnes ayant perdu la foi en une divinisation
cautionnée par la religion de l'autorité de toutes sortes de potentats,
s'efforcent de s'en libérer. Mais, malheureusement, durant la
domination de ces monarques considérés comme des êtres divinement élus,
s'est établie auprès de leurs cours un nombre sans cesse croissant
d'individus qui, sous couvert de gouvernement du peuple, vécut de son
labeur. Dès que l'ancienne fraude religieuse sur la régence divine des
monarques cessa d'être accréditée par le peuple, cette classe
gouvernante prit grand soin à installer une tromperie similaire qui
continue de la même façon que la précédente à maintenir les nations en
esclavage à un nombre limité de dirigeants.
Les nouvelles
justifications du pouvoir des potentats ont remplacé celles qui
étaient obsolètes. Ces apologétiques sont aussi peu fondées que les
précédentes mais elles sont encore nouvelles, c'est pourquoi leur
inconsistance ne peut guère être déterminée de prime abord par la
majorité, et, de plus, les gens au pouvoir les propagent et les
défendent d'une manière si brillante que ces justifications
apparaissent à beaucoup comme parfaitement irrécusables, même à ceux
qui souffrent de ce qu'ils justifient. Ces nouvelles apologétiques
empruntent une terminologie scientifique.
"Scientifique" est un
terme ayant pour la majorité des gens le même pouvoir qu'avait
précédemment le terme "religieux". Exactement de la même
manière que tout ce qui était appelé religieux pour la simple raison
que c'était appelé religieux impliquait que ce devait toujours être la
vérité, tout ce qui est appelé scientifique pour la simple
raison que c'est appelé Science est toujours considéré comme
indubitablement vrai. En conséquence, dans ce cas, la justification
religieuse périmée de la violence résidant dans la reconnaissance de
la distinction et du caractère divin de personnages au pouvoir et
placés là par Dieu ("il n'est de pouvoir que celui procédant de Dieu"),
a été remplacée par une justification qui institue en premier lieu que,
par le simple fait que dans le monde, l'oppression de certains par
d'autres a toujours existé, il est prouvé qu'une telle violence doit
se poursuivre indéfiniment. Ainsi, c'est dans l'affirmation que
l'humanité ne devrait pas vivre selon la raison et la conscience mais
dans l'observance de ce qui a existé depuis longtemps, que s'incarnent
ce que la "Science" appelle "la loi de l'histoire".
La seconde justification
"scientifique" est que, tout comme pour les plantes et les animaux
chez lesquels une lutte ou une existence culmine toujours avec la
survie des plus forts, une même lutte doit avoir lieu parmi les hommes
(bien que les hommes soient dotés de qualités de raison et d'amour,
facultés absentes des êtres se soumettant à la loi du combat et de la
sélection). Voilà en quoi consiste la seconde justification "scientifique"
de la violence.
La troisième
justification de la violence, la plus importante et malheureusement la
plus répandue, est en réalité la plus vieille justification religieuse
légèrement adaptée. C'est la théorie selon laquelle l'utilisation de
la violence dans la vie sociale contre quelques‑uns pour le bien des
autres est inévitable, et, aussi désirable que soit l'amour parmi les
hommes, la coercition est indispensable. La différence entre la
justification pseudo‑scientifique et la justification pseudo-religieuse
de la violence se trouve dans le fait qu'à la question « Pourquoi
telles et telles personnes, et pas d'autres, ont le droit de décider
contre qui la violence peut et doit être utilisée ? », la science
ne répond pas comme la religion l'a fait, à savoir que ces décisions
sont justes parce qu'elles sont prononcées par des personnages
dépositaires d'un pouvoir divin, mais plutôt qu'elles représentent la
volonté de la majorité, ce qui, dans une forme de gouvernement
constitutionnel est supposé s'exprimer dans toutes les décisions et
actions du parti qui, à une période donnée, se trouve au pouvoir.
Telles sont donc les
apologétiques de la coercition. Celles‑ci, quoique totalement sans
fondement, sont si nécessaires aux individus occupant des positions
privilégiées, qu'ils croient aussi implicitement en elles qu'ils les
ont propagées avec aplomb, de même qu'ils avaient jadis propagé et cru
en la doctrine de l'Immaculée Conception.
Pendant ce temps, la
majorité malheureuse, écrasée sous le poids d'un travail pénible, est
si aveuglée par l'étalage et la propagation de ces "vérités
scientifiques", que, sous cette nouvelle influence, elle les accepte
avec autant d'empressement qu'elle avait jadis souscrit aux
justifications pseudo‑religieuses, et continue à se soumettre
servilement aux nouveaux potentats qui sont tout aussi cruels que les
précédents, mais dont le nombre s'est sensiblement accru.
Il en fut ainsi, et cela
demeure vrai et se poursuit dans le monde chrétien. Dans les vastes
mondes brahmanes, bouddhistes et confucianistes, l'on aurait pu
espérer que cette nouvelle superstition scientifique n'aurait pas eu
lieu, et que les Chinois, Japonais et Hindous, ayant vu la fausseté de
ces plaquages religieux justifiant la violence, auraient été droit à
la conception de la loi de l'amour inhérente à l'humanité qui fut si
clairement énoncée par les grands maîtres d'Orient. Il semble bien au
contraire que la superstition scientifique qui s'est substituée à la
superstition religieuse est en train d'enserrer de plus en plus fort
les nations orientales dans son étau. Elle a maintenant une emprise
particulièrement grande sur la terre extrême‑orientale, sur le Japon,
non seulement sur ses leaders, mais aussi sur la majorité de son
peuple, et est annonciatrice des pires calamités. Elle a la mainmise
sur la Chine et ses 400 millions d'habitants, de même que sur l'Inde
et ses 200 millions d'habitants, ou tout au moins sur la majeure
partie de ceux qui se considèrent, ainsi que vous le faites, comme les
dirigeants de ces populations.
Dans votre revue, vous
introduisez en épigraphe, comme principe de base devant diriger
l'action de votre peuple, la pensée suivante : « La résistance à
l'agression est non seulement justifiable, elle est impérative. La
non‑résistance meurtrit l'altruisme autant que l'égoïsme. »
Vous dites que les
Anglais ont asservi et maintenu les Hindous en esclavage parce que ces
derniers n'ont pas résisté suffisamment et ne résistent pas à la
violence par la force, alors que c'est exactement le contraire. Si les
Anglais ont asservi les Hindous, c'est précisément parce que les
Hindous reconnaissaient et reconnaissent encore la coercition comme le
principe majeur et fondamental de l'ordre social. Au nom de ce
principe, ils se sont soumis à leurs petits radjas, ont combattu entre
eux en leurs noms, se sont battus avec les Européens, les Anglais, et
maintenant se préparent à lutter à nouveau contre ces derniers.
"Une entreprise
commerciale a asservi une nation de 200 millions d'individus". Si vous
dites cela à un homme libre de toute superstition, il ne comprendra
pas ce que ces mots veulent dire. Que signifie que trente mille
personnes qui ne sont pas des athlètes mais bien plutôt des personnes
faibles et d'apparence maladive ont asservi 200 millions d'individus
vigoureux, intelligents, forts et amoureux de liberté ? Les chiffres
ne font‑ils pas apparaître de façon éclatante que ce ne sont pas les
Anglais mais bien les Hindous qui se sont asservis eux‑mêmes ?
Que les Hindous se
plaignent d'avoir été réduits à l'esclavage par les Anglais est du
même ordre que de dire que les individus qui s'adonnent à la boisson
accusent les marchands de vins qui se sont installés parmi eux de les
avoir assujettis. Vous leur dites qu'ils peuvent s'abstenir de boire,
mais ils répondent qu'ils y sont si habitués qu'ils ne peuvent s'en
abstenir, et qu'ils trouvent nécessaire de boire pour maintenir leur
niveau d'énergie. N'en va-t‑il pas de même pour tout le monde, pour
ces millions de gens qui se soumettent à quelque milliers ou centaines
d'individus, qu'ils soient de leur propre pays ou d'un pays étranger?
Si les Hindous ont été
asservis par la violence, c'est parce qu'eux‑mêmes ont vécu par la
violence, vivent par la violence, et ne reconnaissent pas la loi
éternelle d'amour inhérente à l'humanité.
« Pitoyable et ignorant
celui qui est à la recherche de ce qu'il a déjà mais n'en est pas
conscient. Oui, pitoyable et ignorant l'homme qui ne connaît pas la
félicité de l'amour qui l'entoure et que Je lui ai donné » (Krishna).
Si l'homme vit
uniquement en accord avec la loi de l'amour incluant la
non‑résistance, loi qui lui a déjà été révélée et qui est naturelle à
son cour, et qu'ainsi il ne participe à quelque forme de violence que
ce soit, alors, non seulement des centaines d'individus ne pourront
plus en asservir des millions, mais même des millions seront
incapables d'asservir un seul individu. Ne résistez pas au mal, mais
vous‑mêmes ne participez pas non plus au mal, aux actions violentes de
l'administration, des cours de justice, au prélèvement d'impôts et, le
plus important, aux actions violentes des soldats, et personne au
monde ne vous asservira.
L'amour est l'unique
moyen de sauver le monde de tous les désastres qu'il peut subir. Dans
votre cas, les seuls moyens de libérer votre peuple de l'esclavage se
trouvent dans l'amour. L'amour comme fondement religieux de la vie
humaine fut proclamé avec une force et une lucidité saisissantes au
cour de votre peuple dans la lointaine antiquité. L'amour sans la
non-résistance est une contradiction en soi. Et vous voilà, au XXe
siècle, vous, un membre de l'un des peuples les plus religieux, avec
un cour léger et totalement sûr de votre édification scientifique et
par là même de votre indubitable droiture. En réalité, vous reniez
cette loi, répétant ‑ pardonnez‑moi ‑ cette erreur colossale que vous
ont inculquée les défenseurs de la violence, les ennemis de la vérité
d'abord serviteurs de la théologie puis de la science, vos
instructeurs européens.
Il se produit dans
l'humanité orientale et occidentale de notre temps ce qui se produit
en chaque individu lorsqu'il passe d'un âge à l'autre (de l'enfance à
l'adolescence, de l'adolescence à l'âge adulte) et qu'il perd ce qui a
été jusqu'alors son guide dans la vie. N'en ayant pas trouvé un
nouveau, approprié à son âge, il vit sans repères spirituels et
invente toutes sortes d'anxiétés, de soucis, d'amusements, de
provocations, d'intoxications, pour distraire son attention du
caractère misérable et égoïste de sa propre vie. Une telle condition
peut durer fort longtemps.
Cependant, étant donné
qu'à la période de transition d'un âge à l'autre, il est inévitable
que la vie ne puisse plus suivre son cours dans les mêmes ornières
qu'avant, les mêmes anxiétés et irritations insensées, l'individu est
obligé de comprendre que ses anciens repères ne sont plus adaptés à
lui. Ceci n'implique pas qu'il faille nécessairement vivre sans aucun
repère rationnel, mais que l'homme devrait concevoir pour lui‑même une
théorie de la vie correspondant à son âge, et, après l'avoir élucidée,
il devrait être guidé par elle durant ce nouvel âge.
Des crises similaires et
incontournables doivent se produire au cours de l'évolution de
l'humanité. Et je pense que le temps d'une telle transition est
effectivement venu. Non qu'il soit arrivé en 1908, mais la
contradiction inhérente à la vie humaine, c'est‑à‑dire la conscience
du caractère bienfaisant et salutaire de la loi de l'amour et le
système de vie construit sur la loi de la violence opposée à l'amour,
a atteint de nos jours le degré d'intensité au‑delà duquel elle ne
peut aller, mais doit trouver une solution, qui, de toute évidence, ne
favorise pas la loi surannée de la violence mais au contraire la
vérité que la loi de la vie humaine est la loi de l'amour, chérie par
toute l'humanité depuis les temps les plus reculés de l'antiquité.
La reconnaissance de
cette vérité dans toute sa signification sera possible pour les hommes
lorsqu'ils se libéreront complètement de toutes les superstitions
aussi bien religieuses que scientifiques par lesquelles elle fut
cachée durant des siècles à l'humanité.
Pour sauver un bateau du
naufrage, il faut jeter le lest aussi indispensable qu'il ait pu être
en son temps, il serait maintenant fatal. Il en va exactement de même
avec les superstitions religieuses et scientifiques qui occultent
cette vérité salutaire aux hommes. Il est nécessaire que les hommes
embrassent la vérité non pas de manière vague comme elle s'est
présentée à eux enfants, ni de la manière partiale et précaire dont
elle fut interprétée par les maîtres à penser religieux et
scientifiques, mais bien plutôt de telle sorte qu'elle devienne la loi
la plus élevée de la vie humaine.
Pour ce faire, une
libération totale de toutes ces superstitions religieuses aussi bien
que scientifiques qui obscurcissent la vérité est indispensable, pas
une libération partielle, timide, telle que celle qui fut réalisée par
Guru‑Nanaka, le fondateur de la religion des Sakas et, dans la
chrétienté, par Luther, ou par d'autres réformateurs comparables
d'autres religions. Il s'agit d'une délivrance intégrale de la vérité
religieuse de toutes les anciennes superstitions religieuses autant
que de toutes les superstitions scientifiques modernes.
Si seulement les hommes
se libéraient de leurs croyances en toutes sortes d'Ormuzds, de
Brahmas, de Sabbaoths, de réincarnations de Krishnas et de Christs, de
leurs croyances au paradis et à l'enfer, dans les anges et les démons,
à la réincarnation, la résurrection, de l'idée de l'interférence de
Dieu avec la vie de l'univers ; s'ils se libéraient radicalement de la
conviction en l'infaillibilité des multiples Védas, Bibles, Gospels,
Triptakas, Corans, etc. ; si seulement les hommes se libéraient aussi
de leur croyance aveugle en toutes sortes de doctrines scientifiques
sur les atomes infiniment petits, les molécules, toutes sortes de
mondes infiniment grands et lointains, de leurs mouvements, de leurs
origines et de leurs forces ; s'ils se libéraient de la foi implicite
en toutes les formes de lois théoriquement scientifiques auxquelles
l'homme est supposé se soumettre les lois historiques et économiques,
les lois de la lutte pour la vie et la survie, etc. ‑ ; si seulement
les hommes se libéraient de cette effroyable accumulation d'exercices
oisifs de nos capacités mentales et de mémoire les plus basses que
l'on nomme Sciences, de ces divisions innombrables de toutes sortes
d'histoires, d'anthropologies, d'homélies, de bactériologies, de
jurisprudences, de cosmographies, de stratégies, leurs noms sont
légion ; si seulement les hommes se libéraient de ce lest ruineux et
intoxiquant, cette loi de l'amour, simple, explicite, accessible à
tous et si inhérente à la race humaine, résolvant toutes questions et
perplexités, s'imposerait naturellement.
Pour échapper aux
calamités que l'homme s'est lui‑même infligées et qui atteignent les
plus hauts degrés d'intensité, qu'il s'agisse d'un Hindou tentant de
s'émanciper de l'assujettissement des Anglais ou de tout autre homme
combattant contre ceux qui usent de la violence ‑ que ce soient les
luttes des Noirs contre les nordistes Américains, des Perses, des
Russes ou des Turcs contre leurs gouvernements, ou qu'il s'agisse de
quiconque en quête du plus grand bien de tous autant que du sien
propre ‑, oui, aujourd'hui, pour cela, les hommes ne demandent plus de
nouvelles explications ou justifications aux vieilles superstitions
religieuses telles que celles formulées par Vivekananda, Baba Bharatis
et d'autres dans votre pays ou dans le monde chrétien. Ils ne
requièrent plus non plus cette pléthore d'interprètes et de
propagateurs de ce dont personne n'a besoin, ni les innombrables
sciences traitant de questions non seulement inutiles mais nuisibles (dans
le domaine spirituel, rien n'est indifférent, mais ce qui n'est pas
utile est nuisible).
Les Hindous aussi bien
que les Anglais, les Français, les Allemands, les Russes, ne réclament
pas de constitutions, de révolutions, aucune conférence, aucun congrès,
aucun de ces instruments de navigation sous‑marine ou aéronautique
toujours plus sophistiqués, aucun de ces explosifs puissants, ni
aucune de ces commodités de toutes sortes qui font les réjouissances
des classes dirigeantes nanties ni les nouvelles écoles et universités
avec l'enseignement des innombrables sciences, l'augmentation des
papiers et des livres, des gramophones et des cinématographes, ni ces
stupidités puériles et presque entièrement corrompues que sont les
arts. Une seule chose est nécessaire la connaissance de cette vérité
simple et lucide que la loi de la vie humaine est la loi de l'amour,
qui apporte le bonheur le plus élevé à chaque individu ainsi qu'à
toute l'humanité.
Si les hommes se
libèrent simplement dans leur conscience de ces montagnes de non‑sens
qui la leur cachent, alors la vérité éternelle et indubitable,
intrinsèque à l'humain, unique et identique dans toutes les grandes
religions du monde, pénétrera inéluctablement dans l'âme de chaque
être humain. Et dès que la grande majorité aura acquiescé à cette
vérité, la stupidité qui aujourd'hui la dissimule disparaîtra et avec
elle disparaîtront d'eux‑mêmes les maux dont l'humanité souffre
aujourd'hui.
« Enfants aux regards
sombres, levez les yeux, et un monde rempli de joie et d'amour se
découvrira devant vous, un monde sensé, fait par ma sagesse, le seul
monde véritable. Alors vous saurez ce que l'amour a fait de vous, ce
que l'amour vous a conféré, et ce que l'amour exige de vous. » Krishna
« O vous qui voyez des
perplexités au‑dessus de vos têtes et au‑dessous de vos pieds, à
droite et à gauche ! vous serez une énigme éternelle à vous‑mêmes tant
que vous ne deviendrez pas humbles et joyeux comme des enfants. Alors
vous Me trouverez, et, M'ayant trouvé en vous-mêmes, vous régnerez sur
les mondes et, regardant de l'extraordinaire monde intérieur vers le
petit monde extérieur, vous bénirez tout ce qui est et trouverez que
tout est bien avec le temps et avec vous‑mêmes. » Krishna
« Ma main a semé l'amour
partout, donnant à tout ce qui voulait recevoir. Des grâces sont
offertes à tous mes enfants, mais souvent dans leur aveuglement ils
manquent à les voir. Combien peu ramassent les dons qui se trouvent à
profusion à leurs pieds. Combien nombreux sont ceux qui, avec une
obstination rebelle, détournent leurs yeux d'eux et se plaignent,
gémissent de ne pas avoir ce que je leur ai donné Beaucoup non
seulement répudient avec défiance mes Dons mais aussi Moi‑même, Moi,
la Source de toutes les faveurs et l'Auteur de leur Etre. » Krishna
« Oh, demeure un instant
loin des turbulences et des luttes mondaines. J'embellirai et aviverai
ta vie d'amour et de joie, car la lumière de l'âme est amour. Où se
trouve l'amour il y a contentement et paix, et où se trouvent
contentement et paix Je suis, en leur sein. » Krishna
« Le but de Celui qui
est sans péché consiste à agir sans causer de peine à autrui alors
même qu'il pourrait parvenir à un pouvoir immense en ignorant leurs
sentiments.
Le but de Celui qui est
sans péché est de ne pas faire de mal à ceux qui lui en ont fait.
Si un homme cause de la
souffrance même à ceux qui le haïssent sans raison, il sera affligé en
dernier lieu de ne pas se maîtriser.
La véritable punition
pour des individus malfaisants consiste à leur faire avoir honte
d'eux-mêmes en leur répondant avec grande bienveillance.
A quoi sert pour un
homme une connaissance supérieure du Un, s'il n'applique pas ses
efforts à soulager les besoins du voisin autant que les siens ?
Le mal qu'un homme veut
faire à un autre le matin, lui reviendra le soir. » Kural hindou
« Enfants, voulez‑vous
savoir par quoi vos cœurs devraient être guidés ? Jetez de côté vos
convoitises et vos acharnements à obtenir ce qui est nul et vide.
Débarrassez-vous de vos pensées erronées sur le bonheur et la sagesse
et de vos désirs creux et non sincères. Passez-vous en et vous
connaîtrez l'amour. » Krishna
« Ne soyez pas les
destructeurs de vous‑mêmes. Élevez-vous à votre véritable Etre, et
alors vous n'aurez plus peur de rien. » Krishna |