Tu ne tueras
point - Léon Tolstoï
8 août
1900
Quand, suivant les formes de la justice, on
exécute des rois : Charles 1er, Louis XVI, l’empereur
Maximilien, ou quand on les tue lors d’une révolution de cour : Pierre
III, Paul 1er, divers sultans, shahs et empereurs de la
Chine, ce sont là des faits dont on se préoccupe généralement peu. Par
contre, lorsqu’on les tue sans l’appareil de la justice et en dehors des
révolutions de cours : Henri IV, Alexandre II, l’Impératrice d’Autriche,
le shah de Perse, et récemment le roi Humbert, ces meurtres provoquent,
parmi les empereurs, les rois et leur entourage, une violente
indignation et un grand étonnement, comme si ces princes ne
participaient pas eux-mêmes à des assassinats, n’en profitaient et ne
les ordonnaient point. Parmi les rois assassinés, les meilleurs, comme
Alexandre II et Humbert, étaient auteurs ou complices du meurtre de
milliers et de milliers d’hommes qui périrent sur les champs de
bataille ; quant aux empereurs et rois mauvais, c’est par centaines de
mille et par millions d’hommes qu’ils ont fait périr.
La doctrine du Christ abolit la loi : « Œil
pour œil, dent pour dent ». Or, non seulement les hommes qui jadis
admettaient cette loi, mais encore ceux qui s’y conforment aujourd’hui,
qui l’appliquent le plus effroyablement sous forme de châtiments isolés
ou de guerre, qui ne rendent pas seulement œil pour œil, mais, sans
aucune provocation et en déclarant la guerre, ordonnent l’assassinat de
milliers d’êtres, ces hommes n’ont pas le droit de s’indigner qu’on leur
applique cette loi à leur tour, et dans une proportion si infime qu’on
compterait à peine un empereur ou un roi sur cent mille, peut-être sur
un million d’individus assassinés par leur ordre et avec leur
consentement. Loin de s’indigner du meurtre d’un Alexandre II ou d’un
Humbert, les princes doivent plutôt s’étonner de ce que ces assassinats
soient si rares, en raison de l’exemple constant et général qu’ils en
donnent eux-mêmes.
La masse est comme hypnotisée : elle
regarde, sans comprendre la signification de ce qui se passe devant
elle. Elle voit, chez les monarques ou les présidents, le souci constant
de la discipline militaire, les revues, parades et manœuvres auxquelles
ils assistent et dont ils tirent vanité ; les civils accourent en foule
pour voir leur frères, affublés de vêtements ridicules, bigarrés,
clinquants, transformés en machines, qui, au son des tambours et des
trompettes et au commandement d’un homme, exécutent simultanément un
même mouvement, sans en comprendre la signification. Celle-ci, pourtant,
est simple et claire : c’est tout bonnement la préparation à
l’assassinat ; c’est l’abrutissement des hommes en vue d’en faire des
instruments de meurtre.
Telle est l’occupation favorite et vaniteuse
des empereurs, rois et présidents. Et ce sont eux qui, devenus les
professionnels de l’assassinat, eux qui portent constamment des
uniformes militaires et des armes meurtrières, ce sont eux qui
s’indignent lorsqu’on tue l’un d’entre-eux !
L’assassinat des princes, comme celui tout
récent de Humbert, n’est pas effrayant par la brutalité du fait
lui-même. Les actes commis dans le passé par les souverains : la
Saint-Barthélémy, les guerres de religion, la répression impitoyable des
révoltes de paysans, de même que les exécutions gouvernementales
actuelles, le martyre subi dans les prisons cellulaires et les
bataillons de discipline, la pendaison, la guillotine, la fusillade et
le carnage des combats, sont autant de cruautés auxquelles ne sauraient
être comparés les meurtres commis par les anarchistes.
Les crimes anarchistes ne sont pas
précisément effrayants, parce que ceux qui en sont victimes n’ont pas
mérité leur sort. Si Alexandre II ou Humbert n’ont pas mérité d’être
assassinés, les milliers de Russes qui ont péri sous Plevna, et
d’Italiens en Abyssinie, l’avaient encore moins mérité. Ces assassinats
sont effrayants, non par le fait qu’ils sont cruels et immérités, mais
par l’insanité de ceux qui les commettent. Si les meurtriers des
souverains agissent sous l’influence d’une indignation personnelle,
provoquée par les souffrances d’un peuple opprimé, ce dont ils jugent
coupables un Alexandre, un Carnot, ou un Humbert, ou s’ils agissent par
un sentiment de vengeance, leurs actes, pour si immoraux qu’ils soient,
sont compréhensibles.
Mais une question se pose : comment les
anarchistes, - c’est-à-dire ce groupe d’hommes organisé qui, dit-on, a
délégué Bresci et qui menace aujourd’hui un autre souverain, - ne
peuvent-ils inventer, pour améliorer le sort des peuples, rien de mieux
que la destruction d’hommes dont la disparition est aussi vaine que si
l’on coupait la tête à ce monstre fabuleux chez qui une nouvelle tête
repoussait à la place de l’ancienne ? Les souverains ont depuis
longtemps établi chez eux un mécanisme identique à celui des fusils à
répétition : aussitôt qu’une balle est sortie, une autre la remplace
instantanément. « Le roi est mort, vive le roi ! »
Alors, à quoi bon les tuer ?
Les gens à la courte vue peuvent seuls
s’imaginer que ces régicides sont un moyen de salut contre l’oppression
des peuples et contre les guerres qui détruisent tant de vies humaines.
Qu’on se souvienne que la même oppression,
les mêmes guerres, ont eu lieu de tous temps, sous n’importe chef de
gouvernement : Nicolas ou Alexandre, Frederic ou Guillaume, Napoleon ou
Louis, Parlmeston, Gladstone, Mac-Kinley ou autres, et l’on comprendra
que ce n’est nullement tel ou tel gouvernant qui est spécialement cause
des fléaux dont souffrent les peuples, mais que ces fléaux sont la
conséquence d’une organisation sociale pesant tellement sur tous les
membres de la société que tous subissent le joug de quelques hommes, le
plus souvent d’une seul, lesquels, - ou lequel,- sont à tel point
corrompus par leur pouvoir monstrueux de disposer de la vie de millions
d’individus, qu’ils se trouvent constamment dans une sorte d’état
morbide, et sont possédés de la manie des grandeurs, ce dont on ne
s’aperçoit pas en raison de leur situation privilégiée.
En effet, depuis l’enfance jusqu’à la tombe,
ces hommes sont environnés d’un luxe incroyable, de mensonge et
d’hypocrisie qui en découlent. Toute leur éducation, leur activité,
n’ont qu’un but : l’étude des assassinats du passé, des meilleurs
procédés de meurtre de notre époque et de la préparation à ces
meurtres. Ils ne cessent de porter sur eux les instruments de
l’assassinat : sabres ou épées ; ils s’affublent de toutes sortes
d’uniformes, font passer des revues et des parades, se font des visites
et des présents sous forme de décorations ou de régiments ; et non
seulement personne n’appelle de son véritable nom ce qu’ils font, ne
leur dit qu’il est odieux et criminel de se préparer à l’assassinat,
mais il reçoivent encore des encouragements et des louanges pour ces
occupations.
Les seuls journaux qu’ils lisent et qui leur
semblent l’expression des sentiments de toute la nation ou de ses
meilleures représentants, exaltent de la façon la plus servile leurs
paroles et leurs actes, si stupides et si mauvais qu’ils soient.
Leur entourage, hommes, femmes, prêtres,
laïques, tous ceux qui font bon marché de la dignité humaine, cherchent
à qui mieux mieux à les encourager par la flatterie et, de la sorte, les
trompent en en leur laissant pas la possibilité de s’apercevoir de la
duperie de leur existence. Ils peuvent vivre cent ans et ne jamais voir
un seul homme réellement libre, n’entendre jamais la vérité. Parfois on
frémit d’horreur en écoutant leurs paroles et en voyant leur actes ;
mais, si l’on réfléchit un instant à leur situation, on comprend qu’à
leur place, quiconque agirait de même. Un homme sensé, qui se trouverait
dans cette position, ne pourrait, en tant qu’acte raisonnable, s’arrêter
qu’à un seul : s’en aller. S’il restait, il ferait comme eux.
Au fait, que doit-il se passer dans la tête
d’un Guillaume, - homme borné, d’instruction médiocre, vaniteux et
n’ayant d’idéal que celui d’un junker allemand, - lorsque chacune
de ses bêtises ou de ses vilenies est saluée par un hoch
enthousiaste et commenté, par la presse universelle, comme un événement
de haute importance ? S’il dit que, sur un signe de lui, ses soldats
doivent tuer jusqu’à leurs pères, on crie « hurrah ! » S’il dit que
l’Evangile doit être répandu à coups de poing, la main gantée de fer :
« hurrah ! ». « Hurrah ! » encore s’il ordonne aux troupes qu’il envoie
en Chine de ne pas faire quartier. Et, au lieu de l’enfermer dans une
maison de correction, on vogue vers la Chine pour exécuter ses ordres.
Ou bien, c’est Nicolas II, de nature
modeste, qui commence son règne en déclarant à des anciens, hommes
vénérables, que gérer leurs affaires selon leur désir, d’après le régime
constitutionnel, n’est qu’un rêve insensé. Et les journaux qu’il lit,
les hommes qu’il voit, l’approuvent et célèbrent ses louanges. Il
propose un projet de désarmement universel, enfantin et illusoire, en
même temps qu’il augmente le nombre de ses soldats, et on ne tarit pas
d’éloges sur sa sagesse et sur ses vertus. Il offense et martyrise, sans
nulle raison et sans la moindre nécessité, tout un peuple, les
Finlandais, et il n’en est pas moins loué. Il organise enfin, en Chine,
un carnage insensé, en contradiction avec son propre projet de paix
universelle, et de tous côtés on vante à la fois ses triomphes
sanguinaires et sa fidélité à la politique pacifique de son père.
Aussi, doit-on se demander ce qui se passe
dans la tête et dans le cœur de ces hommes ? Aussi, peut-on dire que
l’oppression des peuples et l’iniquité des guerres sont la faute ne
d’Alexandre, ni de Guillaume, ni d’Humbert, ni de Nicolas, ni de
Chamberlain, qui organisent ces meurtres, mais la faute de ceux qui
soutiennent ces dispensateurs de la vie humaine. Aussi, ne sert-il de
rien de tuer des Alexandre, des Nicolas, des Guillaume et des Humbert.
Il faut simplement cesser de soutenir l’organisation sociale qui les
produit. Or, le régime actuel n’est maintenu que grâce à l’égoïsme et à
l’abrutissement des hommes, qui vendent leur liberté et leur dignité en
échange de mesquins avantages matériels.
Telle est la conduite des hommes qui sont
placés sur les degrés inférieurs de la hiérarchie sociale, en partie
parce qu’ils sont abrutis par une éducation patriotique et cléricale, en
partie en raison de leur intérêt personnel. De même agissent ceux qui se
trouvent à un degré plus élevé dans la société, pour les mêmes causes,
en vue des mêmes avantages, et au bénéfice de ceux qui sont placés
encore plus haut. Ainsi, atteint-on les plus hauts degrés de l’échelle
sociale, jusqu’aux personnes, - ou à la personne, - qui se trouvent au
sommet du cône et qui n’ont, - ou qui n’a - plus rien à acquérir ; pour
ceux-ci, l’unique motif d’agir est l’ambition et la vanité, et ils sont
à ce point abrutis et corrompus par leur pouvoir de disposer de la vie
et de la mort de leurs semblables, par la courtisanerie et l’hypocrisie
de leur entourage, que, tout en faisant le mal, ils sont absolument
convaincus de leur rôle de bienfaiteurs de l’humanité.
Les nations, en sacrifiant leur dignité au
profit de leurs intérêts matériels, produisent elles-mêmes des
dirigeants qui ne peuvent se conduire, différemment. Pourtant, ces
nations s’irritent contre leurs actes stupides ou méchants. Or, les
châtier, c’est fustiger des enfants qu’on a d’abord pervertis.
La solution est donc bien simple. Pour faire
disparaître l’oppression des peuples et les guerres inutiles, pour faire
taire l’indignation contre ceux qui semblent en être les fauteurs, et
pour qu’on ne les tue plus, il suffirait de peu : voir les choses telles
qu’elles sont réellement, et les appeler par leur nom, savoir qu’une
troupe en armes est un instrument d’assassinat, que l’organisation de
l’armée, œuvre à laquelle président avec tant d’assurance les chefs
d’Etats, est la préparation au meurtre ; que tout empereur, roi, ou
président se rendre compte que sa fonction de chef de l’armée n’est
nullement honorable, ni importante, comme le lui font croire ses
courtisans, mais au contraire, nuisible et honteuse ; que tout honnête
homme comprenne que le paiement de l’impôt affecté à l’entretien et à
l’armement des soldats et, plus encore, que servir personnellement dans
l’armée ne constitue pas un acte indifférent, mais bien immoral et
honteux. Alors, le pouvoir des empereurs, rois et présidents, qui nous
indigne tant et qui provoque leur assassinat, disparaîtra de lui-même.
Il ne sert donc de rien de tuer les Alexandre, les Carnot, les Humbert
et autres ; ce qu’il faut, c’est les convaincre qu’ils sont eux-mêmes
des assassins, surtout ne pas leur permettre de tuer, ou refuser de tuer
sur leur ordre.
Si les hommes ne le font pas, c’est
simplement par ce que les gouvernements, mus par l’instinct de la
conservation, les maintiennent dans un état d’hypnose. C’est pourquoi il
faut chercher à faire cesser les assassinat commis par les chefs d’Etat
et à mettre un terme aux tueries entre les peuples, non par d’autres
assassinats, - car au contraire, ils ne font qu’accroître l’hypnose, -
mais en provoquant le réveil qui détruira cette hypnose.
C’est là ce que j’ai tenté dans ce court
article.