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La correspondance Gandhi - Tolstoï
Quand, en 1909, Gandhi lit la Lettre à un
Hindou, il connaît depuis longtemps la pensée tolstoïenne. Il
écrira en 1910 dans son opuscule Indian Home Rule (La loi de
l'autonomie de l'Inde) qu'il considère comme majeurs les écrits de
Tolstoï Le Royaume des cieux est en vous, Que faire?, Qu'est‑ce que
l'art ?, L'esclavage moderne, Le Premier pas, Où est l'issue? Il
convient de comprendre que c'est principalement à travers Tolstoï que
Gandhi a découvert la non‑violence selon l'Évangile.
A l'époque où il étudiait le droit à Londres, Gandhi avait acheté une
Bible, mais il s'était enlisé dans les premiers livres de l'Ancien
Testament. C'est à Londres également qu'il a lu pour la première fois
la Baghavad gitâ. Il est juste de dire que c'est Tolstoï qui a
fait découvrir à l'étudiant Gandhi la pertinence du Sermon sur la
montagne et la teneur spirituelle de la Gitâ, qu'il a comprise
comme Tolstoï, c'est‑à‑dire en interprétant les histoires de massacres
et de guerres d'une manière symbolique, en n'y voyant que la nécessité
du combat intérieur qui se déroule en tout homme.
En 1908, Gandhi passe un mois, puis deux mois en prison, à
Johannesburg, Volksrust et Prétoria, à cause de la campagne de
désobéissance civile qu'il a lancée en Afrique du Sud, pour s'opposer
à une loi britannique de 1907 qui contraint les Indiens à un contrôle
policier humiliant et rend précaire leur droit de séjour, alors qu'ils
sont venus travailler en Afrique du Sud comme immigrés, poussés par le
pouvoir britannique.
En 1909, Gandhi vient à Londres pour rencontrer diverses autorités
politiques. C'est de Londres qu'il s'adresse à Tolstoï, le 1er octobre
1909.
Le temps est venu pour Gandhi de s'adresser à son maître. Il pense
d'une part que Tolstoï, mondialement connu, pourrait lui être utile
pour faire connaître le mouvement de résistance non‑violente qui se
développe en Afrique du Sud, et d'autre part, Gandhi sollicite de
Tolstoï l'autorisation de faire imprimer à 20 000 exemplaires la
Lettre à un Hindou. Gandhi souhaite qu'elle soit lue par ses
compatriotes dont un grand nombre préfèrent la violence à la
non‑violence pour lutter contre le pouvoir colonial britannique.
Gandhi sait ce qu'il fait en écrivant à Iasnaïa Poliana il a besoin
maintenant de Tolstoï. Le disciple a besoin de son maître ; une
impressionnante amitié va naître en réalité.
François Vaillant, in
Alternatives Non Violentes n°89, " Du nouveau sur Tolstoï ", hiver
1993
PREMIÈRE LETTRE DE GANDHI A TOLSTOÏ
Westminster Palace Hotel
4
Victoria Street.
SW.
London
1er
octobre 1909
Monsieur,
Permettez‑moi d'attirer
votre attention sur les événements qui se sont déroulés au Transvaal,
en Afrique du Sud, depuis près de trois ans.
Il y a, dans ce pays,
une colonie d'Indiens anglais qui forme une population d'environ
treize mille habitants. Les lois privent de certains droits ces
Hindous qui ont travaillé pendant plusieurs années au Transvaal :
préjugés tenaces contre les hommes de couleur et même contre les
Asiatiques, dus, en ce qui concerne ces derniers, au jeu de la
concurrence commerciale.
Des conflits surgirent
qui atteignirent leur point culminant lorsqu'une loi fut votée, il y a
trois ans, qui touchait spécialement les travailleurs venus d'Asie. Je
considère cette loi, et nous sommes nombreux à le penser, comme
avilissante et faite pour frapper, dans leur dignité humaine, les
êtres à qui elle s'attaque.
La soumission à pareille
loi ne pouvait s'accorder, d'après moi, avec l'esprit de la vraie
religion. Certains de mes amis et moi croyons encore inébranlablement
à la doctrine de la non-résistance au mal. J'ai eu le privilège
d'étudier vos écrits : ils ont vivement impressionné mon esprit. Les
Indiens britanniques à qui nous expliquâmes pleinement la situation
suivirent notre conseil de ne pas se soumettre à la législation. Ils
souffrirent l'emprisonnement ou d'autres peines pour infraction à la
loi. Résultat: près de la moitié de la population indienne, incapable
de résister à cette lutte fiévreuse et de supporter les rigueurs de
l'incarcération, aima mieux quitter le Transvaal que de plier devant
une loi dégradante. Une partie de l'autre moitié, deux mille cinq
cents personnes environ, se laissèrent incarcérer, au nom même de leur
conscience, d'aucuns jusqu'à cinq fois. Les peines variaient de cinq
jours à six mois, avec travaux forcés dans la majorité des cas. De
nombreux Hindous furent ruinés financièrement.
Il y a, aujourd'hui,
plus d'une centaine de résistants passifs dans les prisons du
Transvaal. Et, parmi eux, certains très pauvres qui gagnent leur vie
au jour le jour. Aussi leurs femmes et leurs enfants doivent être
aidés par des secours publics fournis, eux aussi, par des résistants
passifs.
Ces événements ont mis
les Indiens britanniques à une dure épreuve où ils s'élevèrent, à mon
avis, à la hauteur des circonstances. La bataille continue et on n'y
voit point de terme. Cependant quelques‑uns le perçoivent avec plus de
netteté : la résistance passive doit et peut réussir là où la force
brutale ne peut qu'échouer. La prolongation de cette lutte, nous le
savons, est due à notre faiblesse. D'où la certitude, dans la pensée
du gouvernement, que nous serons incapables d'endurer cette épreuve
continue.
Je suis venu à Londres
en compagnie d'un ami afin de prendre contact avec les autorités
impériales. Nous voulons leur exposer la situation et chercher avec
elles le moyen de remédier à l'état des choses. Les résistants passifs
restent sûrs de l'inutilité de venir en solliciteurs auprès du
gouvernement. Mais la députation est partie sur la demande des membres
les plus faibles de la communauté : elle représente donc plutôt leur
faiblesse que leur force. Pourtant, après avoir observé les choses,
ici, à Londres, il me semble que si l'on organisait un concours pour
un Essai sur l'éthique et l'efficacité de la résistance passive, cet
Essai ferait connaître le mouvement et obligerait le peuple à
réfléchir au problème.
Un ami a soulevé la
question de moralité au sujet de ce concours. Il pense que pareil
dessein contredirait l'esprit véritable de la résistance passive en
paraissant avoir pour but d'acheter l'opinion. Puis‑je vous prier de
m'honorer d'une lettre où vous diriez votre pensée quant à ce problème
de la moralité ? Est‑ce mal agir que de solliciter des aides 7 Je vous
demanderai aussi de me donner les noms de ceux auxquels je devrai
m'adresser spécialement pour qu'ils traitent de cette question.
Une dernière chose pour
laquelle je prends la liberté d'abuser de votre temps. Une copie de
votre lettre envoyée à un Hindou sur les troubles dans l'Inde m'a été
montrée. De toute évidence, elle exprime vos conceptions. Mon ami a
l'intention de la faire imprimer, à ses frais, de la tirer à vingt
mille exemplaires qu'il distribuerait, puis de s'occuper de sa
traduction. Mais nous n'avons pu nous procurer l'original et n'avons
pas le droit de publier cette lettre sans être sûrs de la précision du
texte et du fait que vous en êtes bien l'auteur. A tout hasard,
j'inclus, dans l'enveloppe, une copie de la copie que je possède. Et
je considérerais comme une faveur que vous vouliez bien me répondre
là-dessus: la lettre est-elle de vous ? La copie en est‑elle exacte ?
Acceptez‑vous sa publication, sous la forme dont je viens de parler ?
Si vous désirez ajouter quoi que ce soit à votre lettre, faites‑le, je
vous en prie.
A la fin de votre
conclusion, vous paraissez vouloir détourner le lecteur de sa croyance
en la réincarnation. Peut-être y a‑t‑il impertinence de ma part à vous
dire ce qui suit?
J'ignore si vous avez
étudié spécialement la question. La réincarnation ou la transmigration
demeurent une croyance très chère à des millions de créatures en Inde,
comme en Chine du reste. Il s'agit vraiment là, pour nombre
d'Asiatiques, de matière d'expérience et non plus d'acceptation
purement théorique. La réincarnation explique, avec l'appui de la
raison, bien des mystères de la vie. Elle fut la force consolatrice de
beaucoup de résistants passifs durant leur incarcération au Transvaal.
Mon but, en vous écrivant ces lignes, est non pas de vous convaincre
de la vérité de la doctrine, mais de vous demander s'il vous serait
possible d'enlever ce mot de réincarnation
(1) ‑ notion qui,
avec quelques autres, semble, dans votre lettre, empreinte de
scepticisme.
Vous avez largement cité
Krishna et renvoyé le lecteur à certains passages de son œuvre. Je
vous serais reconnaissant de me donner le titre du livre d'où vos
citations sont extraites. Je vous ai importuné avec cette lettre. Ceux
qui vous honorent et essaient de vous suivre n'ont pas le droit, je le
sais, d'abuser de votre temps et doivent, autant que possible, ne pas
vous déranger. Cependant, moi qui suis totalement un étranger pour
vous, j'ai pris la liberté de vous adresser ces informations, aussi
bien dans l'intérêt de la vérité qu'afin d'avoir votre avis sur
certains problèmes. N'avez‑vous pas fait de leur solution l'œuvre même
de votre vie?
Avec mes respects, je
reste votre obéissant serviteur.
M.K. Gandhi
[(1)
Il est intéressant de voir que Gandhi défend ici le fond religieux de
l'hindouisme, mais la pensée de Gandhi évoluera. On l'entendra dire
par la suite qu'il ne croit pas à la réincarnation, car c'est elle qui
justifie la caste des Intouchables, la caste des parias durement
exploitée dans la société indienne.]
RÉPONSE DE TOLSTOÏ A GANDHI
Comte Léon Tolstoï
Iasnaïa Poliana
Russie
Le
7 octobre 1909
J'ai lu avec beaucoup de plaisir votre lettre si intéressante que je
viens de recevoir. Que Dieu vienne en aide à nos frères, à vos chers
collaborateurs du Transvaal. Nous menons, ici, la même lutte que vous,
là‑bas : celle de la douceur contre la grossièreté, de la mansuétude
et de l'amour contre l'orgueil et la violence. Nous voyons, chez nous,
ce combat grandir chaque jour et se manifester sous sa forme la plus
aiguë, dans les conflits entre la loi religieuse et la loi civile ‑
dans les refus du service militaire qui ne cessent de se multiplier.
J'ai écrit cette
Lettre à un Hindou et sa traduction me satisfait pleinement. On
vous communiquera de Moscou le titre du livre sur Krishna.
J'aurais pu ajouter
quelques lignes sur la « réincarnation ».
Je pense, en effet, que
la foi dans la réincarnation ne peut être aussi ferme que la foi dans
l'immortalité de l'âme et dans l'amour divin. Cependant, agissez selon
votre désir pour ce qui concerne ce passage.
Je serais très heureux
de pouvoir collaborer à l'édition que vous projetez. La traduction et
la diffusion de ma lettre ne peuvent que m'être agréables.
Il ne peut être question
de rémunération pécuniaire lorsqu'il s'agit d'un travail religieux.
Je serais heureux de
garder contact avec vous.
Avec mes salutations
fraternelles.
Léon Tolstoï
La lettre de Gandhi arrive à lasnaïa Poliana une semaine après avoir
été postée de Londres. Tolstoï note dans son Journal: « Reçu
une lettre agréable d'un Hindou du Transvaal. » Il répond par
retour du courrier.
DEUXIÈME LETTRE DE GANDHI A TOLSTOÏ
Westminster Palace Hotel
4
Victoria Street
London W.C.
11
novembre 1909.
Cher Monsieur,
Je vous prie d'agréer
mes remerciements pour votre lettre recommandée relative à la
Lettre à un Hindou et aux problèmes dont je parlais dans la mienne.
J'ai appris que vous
êtes souffrant. Aussi, pour vous éviter une fatigue, me suis‑je
abstenu d'en accuser réception. L'expression écrite de mes
remerciements était une formalité superflue. Mais Aylmer Maude, que
j'ai pu rencontrer, m'a dit que vous étiez remis et que, chaque matin,
vous vous occupiez régulièrement, scrupuleusement, de votre courrier.
Ces heureuses nouvelles m'encouragent à vous récrire au sujet de
problèmes présentant, je le sais, le plus grand intérêt pour votre
enseignement.
Je vous prie d'accepter
l'exemplaire ci‑joint d'un ouvrage écrit par un ami, un Anglais, qui
se trouve actuellement en Afrique du Sud. Ces pages me touchent
personnellement; c'est le récit des luttes dans lesquelles je suis si
profondément engagé, et auxquelles j'ai voué mon existence. Susciter
votre intérêt, votre sympathie, me tient fort à cour, aussi ai-je
pensé que vous adresser cet ouvrage ne serait pas un geste vain.
D'après moi, le combat
mené par les Indiens du Transvaal est le plus grand des temps modernes.
Il a été idéalisé comme tel, aussi bien à cause de son but que des
moyens employés pour atteindre ce dernier. Je ne connais point de
luttes où les combattants ne finissent point par retirer quelque
avantage personnel, je n'en connais pas où 50 % des gens qui y
participent aient autant souffert et subi d'épreuves au nom d'un
principe. Je n'ai pu encore faire connaître ce combat autant que je
l'aurais voulu. Vous pouvez, aujourd'hui, atteindre le public le plus
large possible.
Si les faits relatés
dans l'ouvrage de M.
Doke
(1) vous
suffisent et si vous estimez que ces faits justifient mes conclusions,
puis‑je vous prier d'user de votre influence suivant toute manière que
vous jugerez bonne pour que ce mouvement soit connu dans le monde
entier ? Si nous réussissons, ce ne sera pas seulement le triomphe de
la religion, de l'amour et de la vérité, sur l'irréligion, la haine et
le mensonge. Il est infiniment probable que cette victoire servira
d'exemple à des millions d'hommes aux Indes ainsi qu'aux peuples qui,
de par le monde, sont opprimés. Certainement elle contribuera à
détruire le parti de la violence, ne serait‑ce que dans l'Inde. Si
nous résistons jusqu'au bout, comme je le pense, je ne doute
aucunement du succès final. Et la façon dont vous nous encouragez ne
peut que renforcer notre résolution.
Nos négociations en vue
d'un règlement de la question ont pratiquement échoué. Je retourne
cette semaine, avec mon collègue, en Afrique du Sud. Je serai
incarcéré. J'ajoute que mon fils m'a rejoint avec joie dans cette
bataille et qu'il subit actuellement une peine de six mois de travaux
forcés. C'est la quatrième fois, au cours de notre lutte, qu'il est
emprisonné.
Si vous avez la bonté de
répondre à cette lettre, puis‑je vous demander de m'écrire à :
Johannesburg S.A. Box 6522?
J'espère que cette
lettre vous trouvera en bonne santé et je demeure votre serviteur
dévoué.
M.
K. Gandhi
[(1) Doke, M. K. Gandhi: an Indian patriot in South Africa, London,
1909.]
Tolstoï, malade, n'a jamais répondu à cette lettre. Gandhi souhaitait
maintenir sa correspondance avec Tolstoï, aussi il lui a réécrit cinq
mois plus tard.
TROISIÈME
LETTRE DE GANDHI A TOLSTOÏ
Tolstoï est encore souffrant quand il reçoit cette nouvelle lettre de
Gandhi. Sollicité de toute part, Tolstoï prend néanmoins le temps de
lire le 21 avril 1910 l'ouvrage de Doke sur Gandhi. Dans la foulée,
comme en témoigne Tolstoï dans son Journal, il lit la brochure
de Gandhi Indian Home Rule (La loi de l'autonomie de l'Inde).
Elle produit sur lui une très vive impression. Tolstoï, le 8 mai 1910,
rassemble ses forces et répond brièvement à Gandhi (voir lettre
suivante).
M.
K. Gandhi Avocat.
4
avril 1910
Cher Monsieur,
Peut‑être vous
souviendrez‑vous que je vous ai écrit durant mon bref séjour à Londres
? C'est en modeste disciple que je vous adresse par le même courrier
que cette lettre un livre dont je suis l'auteur.
Je l'avais écrit en
langue gujarati et l'ai traduit moi-même. Il faut savoir que
l'original a été saisi par le gouvernement hindou. Je me suis hâté
d'en faire paraître la traduction.
Je me sens confus de
vous importuner, mais si votre santé vous le permet, et si vous avez
le temps d'examiner mon ouvrage, inutile de vous dire que
j'apprécierai hautement votre critique de mes pages.
Je vous envoie aussi
quelques exemplaires de votre Lettre à un Hindou que vous
m'aviez autorisé à publier. Cette lettre a été, elle aussi, traduite
dans une des langues de l'Inde.
Votre humble serviteur.
M.
K. Gandhi
DEUXIÈME LETTRE DE TOLSTOÏ A GANDHI
Iasnaïa Poliana, le 8 mai 1910
Cher Ami,
Je viens de recevoir
votre lettre et votre livre Indian Home Rule.
J'ai lu votre ouvrage
avec un très vif intérêt, car je pense que le problème dont vous
traitez dans vos pages ‑ la résistance passive ‑ est d'une importance
capitale, non seulement pour l'Inde, mais pour l'humanité entière.
Je ne retrouve pas votre
première lettre
(1),
mais j'ai lu avec passion votre biographie de Doke : elle m'a permis
de mieux vous connaître et de vous comprendre.
Encore en convalescence
actuellement, je suis contraint de faire un effort pour ne pas vous
écrire tout ce que j'avais à vous dire au sujet de ce livre et de
toute votre activité que j'admire. Je le ferai dès que j'irai mieux.
Votre ami et votre frère.
Léon Tolstoï
[(1) Il s'agit de la seconde lettre de Gandhi à Tolstoï que celui‑ci a
égarée durant sa maladie.]
QUATRIÈME LETTRE DE GANDHI A TOLSTOÏ
Gandhi attend trois mois la lettre promise par Tolstoï. Elle ne vient
pas. Gandhi prend alors l'initiative d'un nouveau courrier qu'il
adresse le 15 août à Tolstoï. Cette lettre est ignorée de Marc
Semenoff dans son Tolstoï et Gandhi (Paris, Denoël, 1958), où
se trouvent plusieurs lettres de la correspondance Gandhi‑Tolstoï.
Cette quatrième lettre de Gandhi à Tolstoï a été retrouvée par
Jean‑Marie Muller dans l'ouvrage de D.G. Tendulkar, Mahatma life of
Mohandas Karamchand Gandhi, t. 1 (New Delhi, Publications
division, 1969). Les notes placées en bas de cette lettre sont
également de Jean‑Marie Muller.
Johannesburg, le 15 août 1910
Cher Monsieur,
Je vous suis très
reconnaissant de votre lettre cordiale du 8 mai dernier qui fut pour
moi un encouragement. J'apprécie beaucoup l'approbation générale que
vous donnez à ma brochure La loi de l'autonomie de l'Inde, et,
si vous avez le temps de m'écrire à nouveau, je me réjouis d'avance de
lire la critique détaillée de cet ouvrage que vous avez eu la bonté de
me promettre dans votre lettre.
Monsieur Kallenbach
(1) vous a écrit
au sujet de la ferme Tolstoï. Monsieur Kallenbach et moi sommes amis
depuis de nombreuses années. Je peux vous affirmer qu'il a vécu la
plupart des expériences que vous avez décrites de manière si vivante
dans votre ouvrage Confessions. Aucun autre écrit n'a touché
aussi profondément Monsieur Kallenbach que les vôtres, et, comme un
stimulant pour un effort plus grand pour être à la hauteur des idéaux
que vous avez défendus devant le monde, il a pris la liberté, après
m'avoir consulté, de donner votre nom à sa ferme.
De l'action généreuse
qu'il mène en donnant l'usage de sa ferme à ceux qui sont engagés dans
la résistance passive (2), les numéros d'Indian Opinion que je
vous envoie ci‑joints vous donneront une information complète.
Je ne devrais pas vous
imposer tous ces détails si je ne savais l'intérêt personnel que vous
portez à la lutte de résistance passive qui est menée dans le
Transvaal.
Je demeure votre fidèle
serviteur.
M. K. Gandhi
[(1) Herman Kallenbach fut l'un des plus proches collaborateurs de
Gandhi dans la lutte non-violente qu'il mena en Afrique du Sud, pour
la reconnaissance des droits des Indiens installés dans ce pays. De
nationalités allemande, Kallenbach était un architecte très riche de
Johannesburg quand il fit la connaissance de Gandhi. C'est lui, en
effet, qui, en 1910, acheta un terrain de quelque 500 hectares à 35 km
de Johannesburg pour le mettre gratuitement à la disposition de Gandhi
et de ses compagnons de lutte. C'est là que le leader indien fonda une
communauté pour être en mesure d'accueillir les familles des
résistants qui se trouvaient en prison.
(2) Bien que, par la suite, Gandhi récusât formellement cette
expression de « résistance passive », parce qu'il craignait
qu'elle laisse entendre que la résistance non‑violente était «
l'arme des faibles », c'est d'abord elle qu'il utilisa pour
déterminer la lutte qu'il organisa en Afrique du Sud.]
TROISIÈME ET DERNIÈRE LETTRE DE TOLSTOÏ A GANDHI
Tolstoï répond sans tarder à Gandhi, de Kotchety, la propriété de sa
fille aînée. Cette dernière lettre de Tolstoï à Gandhi est plus qu'une
lettre, elle est son testament concernant la non‑violence. Comme dans
une course de relais, Tolstoï donne le témoin à Gandhi, pour que la
non‑violence mûrisse et aille de victoire en victoire. Cette longue
lettre est l'une des toutes dernières que Tolstoï a écrite, lui qui
mourut le 28 octobre 1910, comme un pauvre, dans la masure d'un chef
de gare située dans la bourgade reculée d'Astapovo.
Kotchety, 7 septembre 1910
J'ai reçu votre revue
Indian Opinion, éprouvant une grande joie à apprendre ce que l'on
y écrit à propos des non-résistants. Et je désire vous faire connaître
les pensées que cette lecture provoque en moi.
Plus je vis et plus je
veux ‑ la mort approchant ‑ faire connaître à autrui mes sentiments
les plus profonds. Il s'agit de ce qui pour moi, prend une importance
immense ‑ de ce qu'on appelle la « non‑résistance ». En réalité, cette
non-résistance n'est rien d'autre que l'enseignement de l'amour, non
faussé par des interprétations mensongères. L'amour c'est‑à-dire
l'aspiration vers l'harmonie des âmes humaines et l'action qui résulte
de cette aspiration ‑ l'amour est la loi supérieure, unique de la vie
humaine. Tout homme le sait pour l'avoir senti au plus profond de son
âme ‑ nous le percevons si nettement chez les enfants ‑ tout homme le
sait jusqu'au jour où le mensonge de tous les enseignements,du monde
jette dans la confusion ses idées. Cette loi fut proclamée par tous
les Sages de l'univers, aussi bien par ceux de l'Inde et de la Chine
que par ceux de l'Europe, Grecs et Romains. Et je pense qu'elle a été
très clairement exprimée par le Christ lorsqu'il dit: « Elle seule
contient toute la loi et les prophètes. »
Le Christ a été plus
loin. Prévoyant la déformation qui peut menacer cette loi, il a
nettement indiqué le danger de cette altération dont les hommes ne
vivant que pour les intérêts de ce monde sont si coutumiers. En effet,
comme le Christ le disait lui‑même, les êtres humains se permettent de
défendre par la force leurs intérêts personnels, de répondre par des
coups à des coups, de reprendre par la violence les objets usurpés,
et caetera. Il savait ce que ne peut ignorer toute créature
raisonnable, que l'emploi de la violence et l'amour sont
inconciliables ‑ l'amour, loi fondamentale de la vie. Une fois la
violence admise, quelles que soient les circonstances, la loi de
l'amour est reconnue comme insuffisante, d'où la négation même de
cette loi. La civilisation chrétienne tout entière, si brillante
extérieurement, s'est développée sur la base de ces contradictions et
de ces malentendus évidents, étranges, parfois conscients, le plus
souvent inconscients.
En réalité, aussitôt que
la résistance a été admise aux côtés de l'amour, celui‑ci a disparu,
ne pouvant plus exister comme loi première de la vie. Et, sans la loi
de l'amour, il ne pouvait plus y avoir que celle de la violence, c'est‑à‑dire
du droit du plus fort. L'humanité chrétienne a vécu ainsi durant dix‑neuf
siècles. Il est vrai que, de tous temps, les hommes se laissèrent
aller à la violence pour organiser leur vie. Mais la différence entre
les peuples chrétiens et tous les autres réside dans le double fait
suivant : la loi d'amour, dans le monde chrétien, a été formulée avec
une clarté, une précision dont ne jouit aucun autre enseignement
religieux et les fils du monde chrétien ont accepté cette loi, tout en
se permettant la violence. De plus, comme ils fondèrent leur vie sur
cette violence, l'existence entière des peuples chrétiens ne
représente qu'une absolue contradiction entre ce qu'ils prêchent et la
base sur laquelle ils construisent leur vie. Contradiction entre
l'amour, admis comme loi première, et la violence, reconnue comme
nécessité sous toutes ses formes : autorité des gouvernants, des
tribunaux, de l'armée, auxquels on se soumet et dont on vante les
mérites.
Cette contradiction n'a
cessé de grandir avec le développement des chrétiens pour atteindre,
ces derniers temps, son plus haut degré.
Le problème, aujourd'hui,
est le suivant, avec cette alternative : ou bien comprendre que nous
rejetons tout enseignement moral et religieux et que notre vie se
construit uniquement sur le pouvoir du plus fort, ou bien que notre
devoir est de supprimer notre régime bâti sur la violence, avec ses
impôts, ses institutions juridiques et policières et, avant tout,
Un examen du Zakone
Boji
(1) eut lieu, au
printemps dernier, dans une des institutions féminines de Moscou. Le
professeur du Zakone Boji, puis l'évêque présent, interrogèrent les
jeunes filles sur les Commandements et, particulièrement, le sixième.
Après toute réponse juste concernant ce dernier (« Tu ne tueras
point »), l'évêque posait, parfois, une autre question : le
meurtre est‑il toujours, dans n'importe quelle circonstance, interdit
par la loi de Dieu ? Et les malheureuses jeunes filles, instruites
dans le mensonge par leurs maîtres, devaient répondre et répondaient :
« Pas toujours. L'assassinat est permis à la guerre et aussi pour
châtier les criminels. » Cependant l'une d'elles ‑ ceci n'est pas
une invention, mais un fait raconté par un témoin ‑ à qui l'on demanda
: « Le meurtre est‑il toujours péché ? » répondit résolument,
très émue et rougissante: « L'assassinat est toujours défendu,
aussi bien dans l'Ancien Testament que par le Christ; et non seulement
l'assassinat, mais tout mal commis contre son prochain. » Et ce
fut l'évêque qui, malgré toute sa majesté et son habile éloquence, dut
se taire. La jeune fille sortit victorieuse.
Oui. Nous pouvons parler,
dans nos journaux, des progrès de l'aviation, des relations
diplomatiques complexes, de différents clubs, de découvertes,
d'alliances de tous genres, d'œuvres que l'on qualifie d'artistiques
et taire la réponse de cette jeune fille. Mais il est impossible tout
de même de la passer sous silence, car toute créature appartenant au
monde chrétien sent, plus ou moins confusément, la vérité de cette
réponse. Le socialisme, le communisme, l'anarchisme, l'Armée du Salut,
la criminalité qui augmente, le chômage, le luxe grandissant, insensé,
des riches et la misère des pauvres, le nombre croissant des suicides
‑ tout manifeste, tout témoigne que cette contradiction intérieure
doit et ne peut ne pas être résolue. Quant à la solution, il n'y en a
qu'une, celle de la reconnaissance de la loi d'amour et du refus de
toute violence.
C'est pourquoi votre
activité au Transvaal, pays qui semble être aux confins de la terre,
est une réalisation centrale, l'accomplissement le plus important
parmi tous ceux qui ont actuellement lieu dans le monde. Et les
peuples chrétiens ne seront pas les seuls à y participer ‑ toutes les
nations y prendront part.
Je pense qu'il vous sera
agréable d'apprendre que cette action se développe de même rapidement
chez nous, en Russie, sous la forme de refus du service militaire. Et
le nombre de ces refus augmente d'année en année. Si minime que soit
le nombre des partisans de la non-violence chez vous et des
réfractaires, chez nous, en Russie, les uns comme les autres peuvent
hardiment affirmer que Dieu est avec eux. Et Dieu est plus puissant
que les hommes.
La pratique du
christianisme, même sous l'aspect perverti qu'il a pris chez les
peuples chrétiens et la reconnaissance simultanée de l'existence
nécessaire des armées, des armements en vue des meurtres commis sur
l'échelle la plus vaste en temps de guerre, représentent, je le répète,
une contradiction terriblement criante, flagrante. Si criante que, tôt
ou tard et probablement bientôt, elle sera reconnue de tous. Alors les
hommes se verront obligés ou à renoncer à la religion chrétienne
nécessaire pour le maintien des autorités, ou à en finir avec
l'entretien des armées et des violences qu'elles soutiennent ‑ ces
dernières étant aussi nécessaires aux gouvernements.
Les gouvernements
connaissent cette contradiction aussi bien le vôtre ‑ l'anglais ‑ que
le nôtre. Mais il s'agit de l'instinct de conservation. C'est pourquoi
la lutte contre la violence est poursuivie plus énergiquement que
toute autre activité antigouvernementale par les pouvoirs, russe et
anglais ‑ nous le voyons en Russie, et nous l'apprenons par les
articles de votre revue. Ces gouvernements savent où réside la menace
la plus grave qui puisse les atteindre et leur surveillance est
vigilante car il s'agit, pour eux, non seulement de leurs intérêts,
mais d'être ou de ne pas être.
Avec ma très profonde
estime.
Léon Tolstoï
[(1) Dans les écoles russes, le Zakone Boji désigne l'ensemble
des études relatives aux questions religieuses.]
Ainsi s'achève l'étonnante et si émouvante correspondance entre
Tolstoï et Gandhi. En écrivant à Tolstoï pour la première fois en
1909, Gandhi cherchait une aide et une reconnaissance auprès de celui
qui incarnait le mieux la conscience morale, tant en Occident qu'en
Orient. Un an plus tard, Gandhi est désigné par Tolstoï comme celui
dont « l'activité au Transvaal... est... l'accomplissement le plus
important parmi tous ceux qui ont actuellement lieu dans le monde
». En lisant cette dernière lettre de Tolstoï, comme l'écrit Romain
Rolland (op. cit., p. 214), « le jeune Indien Gandhi
recevait de Tolstoï mourant cette sainte lumière que le vieil apôtre
russe avait couvée en lui, réchauffée de son amour, nourrie de sa
douleur; et il en faisait le flambeau qui a illuminé l'Inde. La
réverbération en a touché toutes les parties de la terre. » |