Jean-Marie Muller
La
logique de la non-violence en action se traduit par des étapes
préméditées qui s'inscrivent graduellement dans le temps, selon
l'objectif choisi. C'est cette inscription, cette montée en puissance
que détaille concrètement ce texte.
I -
ANALYSE DE LA SITUATION
La
dynamique d'une action s'enracine dans la prise de conscience d'une
injustice. Celle-ci - qui n'est pas forcément nouvelle - nous apparaît
alors dans toute sa dureté et le sentiment s'impose à nous qu'elle est
littéralement «insupportable» et que, par conséquent, nous ne pouvons
pas la supporter plus longtemps : «ça ne peut plus durer». Nous décidons
alors de la faire cesser et d'agir en conséquence. Nous décidons
d’entrer en résistance.
Il est
essentiel que l'action soit décidée à partir d'une connaissance exacte
de la situation dans laquelle s'inscrit l'injustice que nous voulons
dénoncer et combattre. S'il advenait que nous soyons pris en défaut sur
la connaissance des faits, cela viendrait discréditer gravement notre
initiative et amoindrir ses chances de succès. Dans un premier temps, la
tentation est de grossir les faits et d'exagérer leur gravité dans la
présentation que nous en donnons, en allant jusqu'à caricaturer la
position de nos adversaires. Mais c'est une illusion de penser que ce
stratagème peut avoir une quelconque efficacité. Au contraire, il sera
alors facile à ceux que nous mettons en cause de faire valoir, en
s'appuyant sur des arguments convaincants, I'aspect outrancier des
accusations portées contre eux et, par là même, d'apparaître pouvoir se
justifier entièrement. En revanche, la connaissance rigoureuse des faits
et leur présentation la plus rationnelle et la plus objective possible
constituent un atout majeur en notre faveur qui renforce notre position.
La possibilité de justifier chaque fois, preuves à l'appui, les
affirmations avancées est un élément de première importance dans le
rapport des forces qui va s'établir entre les adversaires.
La première
condition à laquelle doit satisfaire une doctrine de la non-violence est
d'avoir traversé dans toute son épaisseur le monde de la violence.
Paul RICŒUR,
Histoire et Vérité, Seuil, 1955, p. 224.
Il
faut donc constituer un dossier sur les faits qui soit le plus complet
possible. Il ne faut pas s'en tenir à constater les faits, il importe de
les comprendre afin de savoir pourquoi et comment l'injustice est
apparue et s'est maintenue. Il convient de connaître quelles sont les
forces sociales, politiques et économiques impliquées dans la situation,
quelles sont les attitudes pratiques des parties en présence et quelles
en sont les justifications théoriques. Il importe d'analyser les
structures de pouvoir qui caractérisent la situation afin de déterminer
où se situent les centres de décision. En outre, il convient de savoir
ce que dit la loi pour ce qui concerne les litiges qui opposent les
parties en présence afin de préciser clairement quels sont les droits
qu'elle donne et quels sont ceux qu'elle refuse. Cette analyse doit nous
permettre d'identifier avec certitude nos alliés et nos adversaires dans
le conflit. Pour combattre efficacement nos ennemis, il faut d’abord
apprendre à les connaître.
Il
- CHOIX DE L'OBJECTIF : « Où est le sel ? »
C'est
également à partir de l'analyse de la situation que nous devons choisir
l'objectif à atteindre. Le choix de l'objectif est un élément essentiel
d'une campagne d'action; de lui seul peut dépendre la réussite ou
l'échec. C'est une nécessité stratégique que l'objectif soit
clair, précis, limité et possible. Il convient, pour cela, de
discerner ce qui serait souhaitable et ce qui est possible. C'est se
condamner à l'échec que de choisir un objectif dont l'importance se
trouve disproportionnée par rapport aux forces que l'on peut
raisonnablement prétendre mobiliser pour mener l'action. Il importe donc
que l'objectif soit à la portée du mouvement social que l'action peut
susciter. Il est essentiel que l'objectif choisi permette la victoire.
La campagne d'action ne doit pas se trouver réduite à une simple
campagne de protestation et de sensibilisation. Il faut obtenir gain de
cause. Il faut gagner. Cette victoire, nécessairement partielle et
limitée, viendra donner confiance aux militants et permettra alors de se
donner des objectifs plus ambitieux.
L'homme est naturellement porté à exagérer les faits, à les dénaturer ou
à les escamoter, même à son insu. Le silence est nécessaire pour
surmonter ces faiblesses.
GANDHI, Tous les hommes sont frères, Gallimard, 1969, p. 194.
Bien
qu'il importe de se situer dans une perspective qui englobe l'ensemble
du système politique qui domine la société, c'est une nécessité
stratégique de choisir un point précis du système qui permette d'avoir
prise sur lui, de pouvoir le faire bouger et de le faire basculer en
agissant comme avec un levier. Ce point précis, ce sera la prise.
Il faut se donner le maximum de garanties pour que la prise soit la
bonne. Il ne faudra pas la lâcher et il ne faudra pas qu'elle nous
lâche.
Dans
chaque campagne de résistance non-violente, il faudra trouver un
objectif qui soit l’équivalent de la loi sur le sel dont l’abolition a
été choisie par Gandhi en 1930 pour organiser une campagne de
désobéissance civile en vue d’obtenir l’indépendance de l’Inde.
L’objectif stratégique à long terme était l’indépendance de l’Inde,
l’objectif tactique à court terme était l’abolition de la loi sur le
sel. Dans la situation globale dans laquelle s’inscrit le mouvement de
résistance, il s’agit donc de se poser la question : « Où est le sel ?
Where is the salt ? » Il faut donc chercher et trouver le sel…
III
– CHOIX DE LA NON-VIOLENCE
Le choix de la
non-violence est une option stratégique qui implique que toutes les
actions mises en œuvre soient non-violentes. La stratégie de l'action
non-violente a sa dynamique propre, son efficacité propre et toute
action violente ne peut que venir la contrarier et, en définitive, la
mettre en échec. Lorsque la violence et la non-violence coexistent dans
un même espace de lutte, c'est la violence qui impose sa logique. Une
lutte qui comporterait 90% d'actions non-violentes et 10% d'actions
violentes ne serait pas une lute non-violente avec 10% d'actions
violentes, mais une lutte violente avec 90% d'actions non-violentes. Si
trois cents personnes font un sit-in face à un déploiement policier en
gardant une attitude parfaitement non-violente, il peut suffire que
trois individus lancent des pierres sur les policiers pour que l'action
tout entière soit placée sous le signe de la violence. Selon toute
probabilité, l'image qui ouvrira le journal télévisé et qui fera la une
des journaux ne sera pas la manifestation non-violente, mais celle des
lanceurs de pierres. Et les pouvoirs établis, comme l'opinion publique,
ne manqueront pas de considérer que trois cent trois manifestants ont eu
recours à une violence inacceptable à l'encontre des policiers. De même,
si quelques milliers de personnes défilent pacifiquement dans les rues
d'une ville, il suffit que quelques dizaines d'individus brisent les
vitrines des magasins pour que tous les manifestants soient considérés
comme des casseurs. Et cela viendra justifier la répression policière
qui sera légitimée par les pouvoirs publics sous prétexte qu’il est
nécessaire de « rétablir l’ordre ».
C'est pourquoi, dès le
commencement d'une action, il convient d'"afficher" clairement le choix
stratégique de la non-violence en sorte que tous les interlocuteurs des
résistants - qu'il s'agisse des partenaires, des adversaires ou des
opinions publiques - ne puissent pas ne pas le savoir. Cet "affichage"
de la non-violence doit permettre de créer un climat, une atmosphère qui
favorisent le développement optimal des potentialités de l'action
non-violente et lui permettent d'exprimer toute son efficacité. Ainsi le
choix de la non-violence ne peut qu’exclure le principe de la
« diversité des tactiques », selon lequel il conviendrait de concilier
dans une même lutte des actions non-violentes et des actions violentes.
Ainsi, pour ce qui
concerne les combinaisons possibles entre la violence et la
non-violence, il n'existe pas de réciprocité : des actions non-violentes
renforcent l'efficacité d'une lutte violente, tandis que des actions
violentes contrarient l'efficacité d'une lutte non-violente.
IV
- CHOIX DE L'ORGANISATION
L'action non-violente entend miser sur la responsabilité personnelle de
chacune et de chacun. Mais, pour devenir efficace, elle doit être
collective et organisée L'organisation doit être elle-même non-violente,
c'est-à-dire permettre à tous de participer réellement aux
responsabilités et aux décisions. Elle ne doit pas tuer la spontanéité,
elle doit au contraire prendre appui sur elle et la canaliser en sorte
qu'elle ne soit pas un facteur de dispersion et d'incohérence, mais
devienne un ressort qui oriente l'action et lui donne sa force. L'une
des fonctions de l'organisation est de répartir les tâches et de
coordonner les activités de ceux qui ont accepté de les assumer.
L'urgence et l'importance des décisions qui s'imposeront au cours de
l'action ne permettront pas d'envisager que la responsabilité principale
se trouve complètement diluée dans la collectivité de tous ceux qui
participent à l'action. L'organisation devra se doter d'un organe de
décision. S'il est trop clair que ce n'est pas l'autorité qui doit
fonder les liens entre les responsables d'un mouvement non-violent et
l'ensemble des militants mais la confiance, il est dans la nature des
hommes et des choses que certains assument davantage de responsabilités
que d'autres et des responsabilités plus grandes. Dans toute action
collective surgissent des leaders, voire un leader qui sera alors le
porte-parole de la communauté en lutte. Cela ne va pas sans poser des
problèmes et peut susciter des rivalités et parfois des conflits de
personnes. Il est essentiel que le rôle joué par le leader ne
prenne pas une place démesurée dans l'organisation de l'action. Il faut
éviter le plus possible que l'unité, la cohésion et la force du
mouvement ne repose que sur la personnalité d‘un leader charismatique.
Car, dans ce cas, lorsque le leader sera emprisonné ou lorsqu’il sera
tué, le mouvement sera orphelin et risquera alors de se désorganiser.
Dans cette perspective, la part émotionnelle qui lie le leader
aux autres militants – cette part est légitime et même nécessaire - doit
être la plus réduite possible et la part rationnelle la plus large
possible. Le meilleur moyen pour que le leader ne devienne pas
trop encombrant est de renforcer la démocratie au sein de
l'organisation.
Le
plus souvent, l'action sera assumée par une organisation déjà existante
(syndicat, parti, mouvement, association...) ou par un collectif
d'organisations. L'action pourra alors aussitôt bénéficier de tout le
potentiel militant de cette ou de ces organisations. Parfois, cependant,
il faudra créer une organisation spécifique pour entreprendre et mener
l'action.
L'une des tâches que doit prendre en charge l'organisation est la
formation et l'entraînement des militants à l'action non-violente.
Pour que l'action puisse être menée à bien, I'initiative doit être prise
et gardée par des hommes décidés à s'en tenir aux méthodes
non-violentes. Cela est indispensable pour que le mouvement ne sombre
point, lorsque surgiront les difficultés, dans le désordre, la peur et
finalement la violence.
En
outre, le mouvement ne pourra être fort que dans la mesure où il pourra
bénéficier de relais locaux répartis à travers le pays qui puissent
transmettre à la population l'information et les consignes d'action.
L’organisation doit être la plus décentralisée possible.
Là
où le choix existe seulement entre la lâcheté et la violence, il faut se
décider pour la solution violente (…). C'est pour cette raison que je
recommande l'entraînement militaire à ceux qui ne croient qu'à la
violence. J'aimerais mieux que l'Inde défendit son honneur par la force
des armes plutôt que de la voir assister lâchement et sans se défendre à
sa propre défaite. Mais je n'en crois pas moins que la non-violence est
infiniment supérieure à la violence.
GANDHI, Tous les hommes sont frères, Gallimard, 1969, pp.
182-183.
V -
PREMIERES NEGOCIATIONS
Il
convient d'entrer le plus tôt possible en relation directe avec
l'adversaire, avant même de porter le différend sur la place publique
afin de lui proposer une solution négociée du conflit plutôt que
l'épreuve de force. L’action non-violente entend privilégier toujours le
dialogue. Elle a pour but de créer les conditions du dialogue. Lors de
ces premières négociations, il s'agit de faire connaître aux
représentants de la partie adverse les conclusions auxquelles nous a
conduit l'analyse de la situation et de faire valoir nos revendications
en précisant l'objectif choisi. Il se peut – il est même probable - que
d'emblée l'adversaire refuse toute négociation. S'il accepte de nous
rencontrer, il est rare qu'un accord puisse être conclu immédiatement.
Ces premières négociations permettront néanmoins de tester les
intentions de nos interlocuteurs. S'il importe d'éviter toute attitude
qui ne pourrait que durcir inutilement le conflit et renforcer les
blocages existants, ce qui rendrait toute solution plus difficile
encore, il importe également de faire preuve de la plus grande fermeté
et de la plus grande détermination.
En
aucun cas, nous ne devons nous contenter de promesses. Nous devons
exiger des décisions. Lorsque les négociations se trouvent dans
l'impasse, elles doivent être suspendues et non pas rompues
définitivement puisque le but de i'action directe est la reprise des
négociations. Pour autant que cela est possible, il pourra être utile de
maintenir certains contacts avec l'adversaire tout au long du conflit.
Selon
un principe fondamental de toute stratégie, le temps de ces premières
négociations doit être aussi le temps de la préparation de l'épreuve de
force.
VI
- APPEL A L'OPINION PUBLIQUE
Devant
l'échec des premières négociations, il faut s'efforcer de faire éclater
l'injustice sur la place publique par tous les moyens de communication,
d'information, de sensibilisation, de conscientisation et de
popularisation qu'il est possible de mettre en œuvre. Il s'agit de
rechercher le maximum de «publicité» au sens technique de ce mot,
c'est-à-dire d'atteindre le plus large public afin de lui faire
connaître les raisons de l'action et les objectifs qu'elle s'est donnés.
La
stratégie de l’action non-violente se structure dans une « triangularisation
du conflit ». Il n’y a pas deux protagonistes du conflit, mais trois :
il y a les résistants et les adversaires que j’appellerai les
décideurs, c’est-à-dire ceux qui ont le pouvoir de décision pour
satisfaire les revendications des résistants. Mais il y a un troisième
protagoniste : l’opinion publique (selon la nature du conflit, il
peut s’agir de l’opinion publique locale, de l’opinion publique
nationale et/ou de l’opinion publique internationale). Vis-à-vis de nos
adversaires, il s’agira de les convaincre si nous le pouvons, et de les
contraindre si nous le devons. L’opinion publique occupe dans le conflit
la position d’un tiers, d’une tierce partie qui est appelée à jouer le
rôle d’un arbitre. Dans cette triangularisation de conflit, les
résistants doivent convaincre l’opinion publique du bien-fondé de leur
cause et de la justesse de leurs revendications. Il s’agit donc
d’informer l’opinion publique, de l’interpeller, de la conscientiser et
de la mobiliser afin qu’elle prenne fait et cause en faveur des
résistants. Le but recherché est qu’elle exerce une pression sur les
décideurs afin qu’ils reconnaissent les droits des résistants. Pour leur
part, les décideurs tenteront également de mettre l’opinion publique de
le leur côté. Ceux qui gagneront « la bataille de l’opinion publique »
auront toutes les chances de créer un rapport de force en leur faveur.
1)
Moyens d'information.
Il
faut viser à créer un «fait de presse» qui fasse passer l'information
auprès du public. Pour cela, il faut commencer par informer directement
les informateurs en envoyant aux journalistes des différents médias un
dossier le plus exhaustif possible sur le conflit en cours. Une
conférence de presse pourra également être organisée mais, dans un
premier temps, les contacts personnels avec les journalistes pourront
s'avérer plus efficaces. Il s'agira aussi d'informer les partis, les
syndicats, les mouvements, les organisations, les associations et les
personnalités susceptibles d'apporter leur soutien et peut-être leur
concours à la campagne d'action envisagée. Mais il faudra entreprendre
aussitôt une information directe auprès du public. Différentes méthodes
peuvent être utilisées : distributions de tracts aux lieux et heures les
plus appropriés, faire circuler des pétitions, "faire parler les murs"
en collant des affiches et en peignant des inscriptions. Il faut
veiller à ne pas salir les murs et les édifices, mais au contraire à en
cacher la saleté… Faire parler également les trottoirs en peignant des
dessins et des slogans.
Informer, c'est prendre la parole et c'est déjà prendre le pouvoir.
Il importe que cette parole soit et demeure non-violente tout au long de
l'action. C'est toujours une illusion de se croire plus convaincant en
exprimant une parole violente à l'encontre de l'adversaire. Le risque
est alors grand que la parole se pervertisse en caricatures, invectives,
outrances et injures. Et cela ne peut que discréditer l'action. La
« force de frappe » du mot vient de sa justesse et non pas de sa
violence. La force pédagogique d'une parole non-violente est autrement
plus grande que celle d'un cri. Pour être efficace, toute parole contre
l’injustice, l’oppression, la violence et la guerre doit être une parole
de paix. La violence des mots participe à la guerre.
La
parole raisonnable et l’action non-violente se renforcent l’une l’autre,
la parole soulignant la signification de l’action et réciproquement. En
sorte qu’au plus fort de la lutte, la parole devient action et
l’action devient parole.
En
outre, il sera important de recourir à l'humour. Celui-ci
a une force de conviction inégalable. La réceptivité de l'opinion
publique à l'égard de l'humour est extrêmement grande. Par ailleurs,
l'humour est l'une des meilleures protections contre la haine et la
violence. Si nous faisions davantage l'humour, nous ferions moins
souvent la guerre... Et puis l'humour nous permettra de nous situer en
position de force vis-à-vis de nos adversaires dans la mesure où,
surtout s'ils se situent du côté du pouvoir, ils seront généralement
incapables d'humour.
Par lui-même, l'humour
est une force de résistance, un défi lancé à l'adversaire qui risque de
se trouver dépourvu pour y faire face. L'humour vient prendre à
contre-pied ses meilleurs arguments. L'humour est désarmant. L’humour
est redoutable en cela qu’il est une contestation radicale de l’autorité
des puissants.
Par ailleurs, l'humour
peut devenir un atout majeur dans la bataille de l'opinion publique.
L'humour est susceptible de susciter parmi le public une réaction amusée
de sympathie et une attitude de bienveillance à l'égard des acteurs et
de l'action. Il est toujours bon de "mettre les rieurs de son côté". Et
en provoquant le rire, on facilite par là même l'adhésion. Un mot qui
fait sourire peut être plus convaincant qu'une longue argumentation qui
veut faire réfléchir. Mais, là encore, il convient d'éviter la dérision
qui s'apparenterait à un mépris de l'adversaire.
2)
Interventions directes
Il
s'agit toujours de venir au contact direct du public afin de l'informer
et de le conscientiser; il ne s'agit plus seulement de s'exprimer avec
la parole mais avec tout son corps. Au cours de ces interventions
publiques, l'attitude corporelle des manifestants est un moyen
essentiel d'expression et de communication.
L'homme qui opte
pour la non-violence choisit son corps pour construire contre la
violence un front de résistance. En lui faisant un barrage de son
corps, il est déterminé à lui signifier les limites qu'elle ne doit pas
franchir. Ainsi, le corps désarmé, refusant de solliciter la protection
des armes, il s'aventure et demeure en première ligne, s'expose dans
toute sa vulnérabilité aux dangers et aux menaces, défie la violence, la
souffrance et la mort. De tout son corps, il s'insurge (du verbe latin
insurgere, se dresser) contre l'injustice et vient prendre
position sur la place publique afin de porter témoignage aux yeux de
tous en faveur de la justice. Par sa vulnérabilité, celui qui avance le
corps désarmé n'offre à ses adversaires aucune justification de le tuer.
Cependant le risque demeure et le meurtre est toujours possible
Il faut non seulement
que la raison, mais aussi que le corps se décide à la non-violence.
L'homme est un être incarné, charnel qui connaît la peur face aux
dangers de l'action. La peur est corporelle et, pour la dominer, le
sujet doit apprivoiser son corps. Les méthodes et les techniques qui
permettent à l'individu de mieux connaître et de mieux maîtriser son
corps sont ici fort utiles pour cheminer sur la voie de la non-violence.
Si le corps est par trop récalcitrant, s'il est paralysé par la peur et
se cabre, il sera difficile à la raison de le raisonner. Il importe de
préparer, d'éduquer et d'entraîner son corps pour maîtriser ses émotions
et ses peurs.
Les
premières manifestations publiques doivent être avant tout des moyens de
persuasion qui font valoir la justesse de la cause défendue, mais elles
constituent déjà des moyens de pression et préparent la mise en œuvre
des moyens de contrainte.
Parmi
les méthodes d'intervention publique, mentionnons :
·
La
manifestation.
Il s'agit de se rassembler, de former un cortège et de parcourir à pied
la ville en se rendant d'un lieu symbolique à un autre. L'appel à
manifester s'adresse non seulement aux militants mais aussi aux
sympathisants. Il s'agit encore d'une prise de parole sur la place
publique. La manifestation, même si elle est silencieuse, doit être
«parlante» pour les spectateurs. Elle s'exprime alors par des banderoles
et des pancartes pendant que des tracts seront distribués aux passants.
Des slogans et des chants peuvent également être choisis pour s'adresser
au public.
·
La
marche.
Les manifestants parcourent alors de longues distances de ville à ville
à travers un ou plusieurs pays. Le but est de sensibiliser la population
des régions traversées sur l'injustice que l'on veut dénoncer. Là
encore, la marche doit être «parlante» par le moyen d'affiches, de
tracts, de pancartes et de banderoles. À chaque ville-étape, des
réunions publiques peuvent être organisées afin d'informer les habitants
et de provoquer un débat public sur le problème en question. Une
délégation peut demander à être reçue par les autorités locales afin de
faire valoir le point de vue des manifestants. La pleine réussite d'une
telle initiative implique que des comités de soutien puissent préparer
la route aux marcheurs et les accueillent sur leur passage.
Une
telle manifestation peut être faite en utilisant un quelconque moyen de
transport : du vélo au camion, en passant par la mobylette, le tracteur
et la voiture.
D'autres actions de sensibilisation peuvent être envisagées qui ne
mobilisent qu'un petit nombre de militants parmi les plus déterminés.
Citons notamment :
·
Le
théâtre-tract.
Il s'agit de jouer dans la rue une scène de théâtre de quelques minutes
qui puisse faire passer un message aussi condensé, aussi simple et aussi
clair que celui qui est exposé dans un tract bien fait.
·
Le
sit-in.
Il s'agit d'une manifestation assise dans un lieu symbolique. Il
convient de décider à l’avance, par des consignes précises, quelle devra
être l’attitude des manifestants s’ils reçoivent, comme c’est probable,
la visite des policiers. Il faut éviter que le sit-in se termine par une
débandade généralisée.
·
Le
défilé silencieux de femmes et d'hommes-sandwichs.
Les manifestants, disposés selon un schéma précis et portant des
chasubles sur lesquelles sont inscrits des slogans, défilent dans les
rues aux heures d'affluence. Des tracts peuvent être distribués à cette
occasion.
·
Les
heures de silence.
Plusieurs personnes se rassemblent en un lieu symbolique et passant et
se tiennent debout en silence, ne s'exprimant que par des pancartes et
des banderoles. D'autres manifestants peuvent distribuer des tracts et
parler avec ceux qui interpellent les manifestants.
·
L'enchaînement.
Quelques militants portant des chasubles s'enchaînent aux grilles d'un
édifice public. Ils sont généralement détachés par les forces de
l'ordre. C'est la photo publiée dans la presse qui, souvent, donne le
plus d'impact à une telle manifestation.
·
La
grève de la faim limitée.
Il s'agit de s'abstenir de toute nourriture pendant quelques jours,
disons entre 3 et 20 jours, afin d'interpeller à la fois les
responsables de l'injustice et l'opinion publique. Une grève de la faim
ne peut pas être une « grève de la soif ». Il est au contraire important
de boire de l’eau. Mais si les grévistes boivent du jus de fruit ou du
thé sucré, il ne s’agit plus, à proprement parler, d’une grève de la
faim. Il est essentiel ici de ne pas « tricher ». Il s’agit d’une action
de protestation et de conscientisation mais, par le fait même qu'elle
est limitée, elle ne se donne pas pour objectif la suppression de
l'injustice. La personnalité du ou des grévistes de la faim joue un rôle
important dans l'impact qu'elle peut avoir sur l'opinion publique.
VlI
- ENVOI D'UN ULTIMATUM
Si
l'on se heurte au refus de toute solution négociée du conflit, il
devient alors nécessaire de fixer à l'adversaire un dernier délai
au-delà duquel les consignes seront données par les responsables du
mouvement de passer à l'action directe. Face à l'échec des moyens de
persuasion qui n'ont pas réussi à convaincre l'adversaire qu'il devait
accepter les revendications qui lui étaient présentées, il importe de
mettre en œuvre des moyens de pression qui viseront à le contraindre.
L'ultimatum est la dernière tentative d'obtenir un accord négocié et le
commencement de l'épreuve de force. Il est vraisemblable que
l'adversaire refusera de céder devant ce qu'il faut bien appeler " une
menace" et qu'il considérera comme un "chantage inadmissible". Il
rejettera alors l'ultimatum en affirmant qu'il ne craint pas l'épreuve
de force. Il s’agira de profiter du délai donné par l’ultimatum pour
accélérer les préparatifs de l’action. L'ultimatum est également, en
direction de l'opinion publique, le signal du début de l'action.
Il
serait fallacieux de s'imaginer que seul le recours à l'éthique et la
persuasion parviendra à faire régner la justice. Non pas qu'il soit
inutile d'en appeler à la morale, mais il faut en même temps prendre
appui sur une force de contrainte réelle.
Martin
Luther KING, Où allons-nous ? Payot, 1968, p. 153.
VllI - ACTIONS DlRECTES
1)
Actions directes de non-coopération.
Le principe essentiel de la stratégie de l'action
non-violente est celui de non-collaboration. Il repose sur l'analyse
suivante : dans une société, ce qui fait la force des injustices du
désordre établi, c'est la complicité, c'est-à-dire la coopération
passive, volontaire ou forcée de la majorité silencieuse des citoyens.
La résistance non-violente vise à rompre cette complicité par
l'organisation d'actions collectives de non-coopération avec les
structures sociales, économiques ou politiques qui engendrent et
maintiennent ces injustices.
Les puissants qui
veulent imposer leur bon vouloir à un groupe social ou à une
collectivité politique ont pour principal pouvoir celui que leur donnent
ceux qui, bon gré mal gré, coopèrent avec eux. Il s'agit, dès lors
d'organiser la résistance en appelant chaque membre de ce groupe ou de
cette collectivité à retirer son soutien aux puissants, les privant
ainsi des concours dont ils ont besoin pour assurer leur domination. La
contrainte devient effective à partir du moment où les actions de
non-coopération parviennent à tarir les sources du pouvoir des autorités
établies qui n'ont plus les moyens de se faire respecter et obéir. Ainsi
un nouveau rapport de force peut s'établir qui permet aux résistants
d'exercer leur pouvoir et de faire reconnaître leurs droits.
Dans cette perspective,
la stratégie de l'action non-violente vise à organiser des actions de
non-collaboration avec les institutions, les lois, les idéologies, les
régimes, les États qui portent atteinte aux libertés et aux droits de
l'être humain. L'objectif à atteindre est de paralyser les rouages
essentiels des divers mécanismes d'exploitation ou d'oppression afin de
rétablir l'État de droit.
Il est
important que les gestes de non-coopération proposés par le mouvement
soient à la portée du plus grand nombre. Demander des gestes de rupture
dont les conséquences sont très graves, c'est réserver l'action à une
élite et obliger les autres à se tenir à l'écart en simples spectateurs.
Or, il est essentiel que le plus grand nombre puisse participer.
La
non-violence suppose avant tout qu'on soit capable de se battre.
GANDHI, Tous les hommes sont frères, Gallimard, 1969, p. 178.
Ici
plus qu'ailleurs, on ne saurait prétendre faire une liste exhaustive des
différentes actions de non-coopération possible. Telle situation
particulière appelle telle action particulière de non-coopération. Il
s'agit donc de mettre l'imagination au pouvoir. Parmi les méthodes qui
ont été le plus souvent utilisées, citons notamment :
·
Le
renvoi de titres et de décorations.
Ce geste est essentiellement symbolique et ne peut pas être le fait du
plus grand nombre, mais son impact peut être considérable sur l'opinion
publique.
·
Opération «ville-morte».
Il est alors demandé à la population de cesser toute activité pendant
une journée, une demi-journée ou quelques heures. Les rues doivent être
désertes, les magasins fermés. Chacun reste chez soi ou sur son lieu de
travail mais suspend son activité. La réussite d'une telle opération
présuppose que la population ait déjà fortement conscience de l'enjeu du
conflit en cours et qu'elle ait déjà donné des signes concrets de
détermination.
·
La
grève.
La grève illustre directement le principe de non-coopération. Une
entreprise ou une administration ne peuvent fonctionner que grâce à la
collaboration des ouvriers ou des employés. À partir du moment où
ceux-ci cessent le travail afin de faire aboutir telle ou telle
revendication, ils exercent une réelle force de contrainte sur leurs
dirigeants ou leurs directeurs. Ceux-ci ne peuvent ignorer longtemps les
requêtes qui leur sont adressées. Le temps joue contre eux car ils ne
peuvent s'accommoder de la paralysie de l'entreprise ou de
l'administration. Pour autant que les travailleurs sont en mesure de
durer, ils sont en position de force pour négocier une solution du
conflit. Une grève ne peut donc permettre d'atteindre un objectif que si
elle est illimitée. Cependant, on peut envisager des grèves
d'avertissement de durée limitée. Certaines de ces grèves peuvent être
organisées non plus pour des raisons économiques mais pour des motifs
politiques, par exemple pour protester contre telle ou telle violation
des Droits de l'Homme ou pour affirmer sa solidarité avec telle ou telle
lutte.
·
Le
boycott.
Il ne s'agit plus d'organiser la non-coopération des travailleurs mais
celle des consommateurs. Le pouvoir d'achat de ceux-ci est un véritable
pouvoir économique à améliorer la qualité de leurs produits ou à
reconnaître les droits des travailleurs de leur firme. Un boycott vise à
faire baisser les ventes de manière à faire subir à l'entreprise
suffisamment de manque à gagner pour l'obliger à satisfaire les
exigences qui constituent l'objectif de l'action. Il n'est pas
nécessaire que le boycott soit total pour qu'il soit efficace. Encore
faut-il que les consignes de boycott soient suffisamment suivies par la
population pour que la baisse des ventes soit décisive. Il ne suffit
donc pas de lancer le mot d'ordre d'un boycott par un communiqué de
presse et quelques affiches. Il faut l'organiser en distribuant des
tracts et en allant mettre en place des piquets de boycott à proximité
des points de vente. Là encore, il est essentiel que l'action puisse
s'inscrire dans la durée.
Je
ne veux pas que vous heurtiez le tyran, ni que vous l'ébranliez, mais
seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse
dont on dérobe la base, s'écrouler de son poids et se briser.
Étienne de la BOÉTIE, Le discours de la servitude volontaire,
Payot, 1985, p. 183.
·
La
désobéissance civile.
Telle ou telle action de non-coopération peut être légale ou illégale
selon la loi en vigueur au lieu et au moment où elle est menée. Dans une
même action, certains acteurs resteront dans la légalité tandis que
d'autres en sortiront. Ainsi, dans un boycott, il est parfaitement légal
de ne pas acheter tel ou tel produit, mais il est généralement illégal
de lancer un appel public à ne pas l'acheter.
La loi
a une fonction légitime dans la société. La fonction de la loi est
d'organiser la société en sorte que la justice soit respectée par tous
et pour tous. Pour autant que la loi remplit sa fonction, elle mérite
notre "obéissance". Mais lorsque la loi vient cautionner l'injustice du
désordre établi, alors c'est non seulement un droit de désobéir à la loi
mais ce peut être un devoir. Ce qui fait l'injustice, ce n'est pas la
loi injuste mais l'obéissance à la loi injuste, et la meilleure manière
de lutter contre cette injustice est de désobéir à la loi. Le plus
souvent, il ne suffira pas d'exiger la suppression de la loi injuste, il
faudra exiger une loi juste qui reconnaisse positivement et garantisse
les droits de ceux qui aujourd'hui se trouvent opprimés.
Nous avons l'obligation non seulement légale mais morale d'obéir aux
lois justes, mais nous avons au même titre l'obligation morale de
désobéir aux lois injustes.
Martin
Luther KING, cité par S.B. OATES, Martin Luther King, Centurion,
1965, p. 255.
Il
serait vain de vouloir énumérer toutes les actions possibles de
désobéissance civile. Elles sont multiples et différentes dans chaque
situation. Mentionnons quelques-unes d'entre elles particulièrement
spécifiques :
·
La
grève des loyers.
L'expression est suffisamment explicite par elle-même. L'action sera
d'autant plus efficace qu'elle pourra être menée de façon collective.
·
L'autoréduction.
Ou bien parce que l'on estime que certains tarifs sont tout à fait
excessifs, ou bien parce que l'on juge extrêmement néfaste la politique
suivie par I'État ou les dirigeants d'une entreprise privée, on peut
décider de réduire soi-même le prix exigé pour tel ou tel service. Selon
le cas, on pourra autoréduire directement sa facture (électricité,
redevance TV, téléphone,...) ou fabriquer de faux titres
(transports,...). Pour aboutir, une telle action demande une
organisation qui rassemble un grand nombre d'usagers.
·
Le
refus de l'impôt.
Il ne s'agit pas de s'opposer au principe même de l'impôt. Le paiement
de l'impôt est un exercice pratique de la solidarité qui doit lier tous
les membres d'une même collectivité. Mais lorsque l'impôt vient
alimenter des injustices, le devoir de solidarité avec ceux qui en sont
les victimes peut alors impliquer qu'on refuse que l'argent qui provient
de son travail quotidien serve à financer ces injustices. Les
citoyen(ne)s sont responsables de l'usage que l'État fait de leurs
impôts. Le paiement de l'impôt n'est pas une simple formalité
administrative mais un acte politique. C'est en quelque sorte approuver
et voter le budget de l'État. Pour que l'action puisse se populariser,
on aura intérêt à organiser un refus partiel qui ne corresponde pas
forcément à la réalité des sommes concernées dans le budget de l'État.
Mais revendiquer et exercer son pouvoir de contribuable ne doit pas
seulement consister à refuser l'impôt, il s'agit aussi de le
redistribuer en l'affectant à des réalisations qui contribuent à
construire la justice.
·
La
grève de la faim illimitée.
Celle-ci n'a plus pour but, comme c'est le cas pour une grève de la faim
limitée, de protester contre une injustice et de sensibiliser l'opinion
publique. Ceux qui l'entreprennent entendent supprimer l'injustice. La
décision d'entreprendre une telle action est particulièrement grave. Il
faut absolument que l'objectif choisi soit tel qu'il apparaisse
raisonnable de l'atteindre dans les délais permis par une grève de la
faim. Si celle-ci était entreprise pour un objectif impossible à
atteindre, elle ne serait qu'un geste de protestation désespéré et
désespérant, elle ne serait pas une action non-violente. Deux seules
issues seraient alors possibles: ou bien le ou les grévistes mettent un
terme à leur entreprise avant que n'arrive l'irréparable et doivent
alors reconnaître leur échec, ou bien ils deviennent les victimes de
leur imprudence. Il reste que même pour un objectif raisonnable, le
gréviste de la faim risque se propre vie. Plusieurs conditions doivent
être remplies pour mener à bien une grève de la faim illimitée: de
nombreuses actions non-violentes doivent déjà avoir été menées, une
mobilisation certaine de l'opinion publique déjà acquise, de nombreux
relais de soutien pouvant être organisés un peu partout dans le pays.
Par ailleurs, les grévistes doivent pouvoir compter sur un ou plusieurs
négociateurs qui puissent se faire les intermédiaires entre eux et les
décideurs adverses. Ce n'est pas tant la pression morale exercée par la
grève de la faim elIe-même qui fera céder les responsables de
l'injustice que la pression sociale exercée par l'opinion publique
mobilisée par la grève de la faim.
Nous n'hésitons pas à appeler nos organisations une armée. Mais c'est
une armée spéciale, sans autre soutien que sa sincérité, sans autre
uniforme que sa détermination, sans autre arsenal que sa foi, sans autre
argent que sa conscience, c'est une armée qui avance, mais qui ne mutile
pas. C'est une armée qui aime à chanter, non à tuer. C'est une armée
apte à prendre d'assaut tous les bastions de la haine.
Martin
Luther KING, cité par S.B. OATES, Martin Luther King, Centurion,
1985, p. 247.
2)
Actions directes d'intervention
Si
l'action de non-coopération vise à tarir les sources du pouvoir de
l'adversaire et de lui retirer les moyens par lesquels il maintient sa
position, l'intervention non-violente est une confrontation directe avec
l'adversaire par laquelle on s'efforce de provoquer soi-même le
changement. On intervient directement dans ses affaires et on agit
contre ses intérêts. Le conflit est porté dans le camp de l'adversaire
qui se trouve placé devant les faits accomplis.
-
L'occupation. On vient occuper les locaux de l'adversaire et on
s'y comporte comme chez soi. Ce qui veut dire d'abord que l'on prend
garde de ne rien dégrader et que l'on s'abstient de toute violence
verbale ou physique à l'encontre de ceux qui se trouvent également chez
eux... Mais cela veut dire aussi que l'on peut consulter tous les
documents qui concernent le conflit en cours et qu’au besoin on peut les
emporter pour les étudier tranquillement. Si l'occupation se fait en
présence du propriétaire du lieu ou du moins de son locataire attitré,
ce n'est pas contrevenir aux règles de l'action non-violente que
d'organiser un sit-in serré devant la porte afin qu'il ne soit pas tenté
de fuir la conversation.
-
L'obstruction. Elle consiste à entraver la circulation sur la
voie publique ou d'empêcher l'accès à un bâtiment en faisant de son
corps un obstacle inévitable pour celui qui voudrait passer. Il est
préférable que l'obstruction soit faite par un grand nombre de personnes
plutôt que par quelques-unes seulement. Les risques encourus seront
moindres et l'action sera mieux comprise de l'opinion publique.
-
L'usurpation civile. Plutôt que d'abandonner son poste et de
cesser toute activité, il peut être plus efficace de rester en fonction
et de profiter du pouvoir que celle-ci confère pour agir dans l'intérêt
de ceux qui subissent l'injustice et de favoriser leur lutte. Ainsi,
plutôt que de se mettre en grève, tel fonctionnaire peut agir plus
efficacement contre le système en place en mettant «ses armes et ses
bagages» au service des luttes sociales. L'usurpation civile s'inscrit à
l'intérieur des structures, mais pour les détourner du but qui leur est
assigné par le pouvoir politique dominant et de retourner leur
efficacité contre lui. Le «contrôle ouvrier», tel qu'il a été défini
dans le contexte de la lutte des classes est une forme d'usurpation
civile. Ainsi, plutôt que de se mettre en grève pour réclamer de
nouvelles cadences dans leur entreprise, les ouvriers décident eux-mêmes
de travailler au rythme de ces nouvelles cadences et instaurent dans
l'entreprise une situation de fait.
IX
- LE PROGRAMME CONSTRUCTIF
Le
programme constructif consiste à organiser parallèlement aux
institutions et aux structures que l'on conteste et avec lesquelles on
refuse de collaborer, des institutions et des structures qui permettent
d'apporter une solution constructive aux problèmes posés. La réalisation
du programme constructif doit permettre à ceux qui jusque-là ont été
maintenus dans une situation de mineurs à l'intérieur des structures
économiques et politiques de prendre en charge leur propre destin et de
participer directement à la gestion des affaires qui les concernent. Il
ne s'agit plus d'exiger de l'État ou du patron qu'ils apportent une
solution juste au conflit en cours mais de commencer soi-même à mettre
en œuvre les moyens qui peuvent inscrire cette solution dans la réalité.
Le programme constructif est le complément nécessaire des actions de
non-coopération. Sans lui, l'action non-violente reste prisonnière de
ses protestations et de ses refus. Ainsi la redistribution de l'impôt
est le programme constructif qui donne au refus de l'impôt sa véritable
signification. Ainsi, par la réalisation du programme constructif,
l’action non-violente ne tient plus seulement sa consistance de ce à
quoi elle s’oppose, mais aussi de ce qu’elle propose et réalise.
X -
LA REPRESSION
L'action non-violente vient défier le pouvoir établi. Il est donc tout à
fait logique que ce pouvoir se défende par les moyens qui lui sont
propres, c'est-à-dire ceux de la répression. Mais, contrairement à ce
que l'on pourrait penser, un mouvement non-violent est mieux armé qu'un
mouvement violent pour y faire face. Si j'utilise la violence, je
ne crée pas un débat au sein de l'opinion publique sur l'injustice que
je combats mais sur la violence que je commets. Les médias ne
parleront pas des motivations politiques qui ont inspiré mon action mais
des méthodes que j'ai utilisées pour agir.
Pour
l'opinion publique, je serai le casseur et non seulement elle acceptera
mais elle exigera que je sois le payeur Ainsi, le pouvoir aura-t-il tout
le loisir d'organiser à mon encontre tous les moyens de répression dont
il dispose. En utilisant la violence j'offre au pouvoir établi ~les
arguments dont il a besoin pour justifier sa propre violence. En m'en
tenant aux méthodes de l'action non-violente, j'opère un renversement
des rôles : si j'utilise la violence, je suis acculé à une position
défensive car je dois me justifier devant l'opinion publique qui
m'accuse, si j'utilise la non-violence, j'accule le pouvoir établi à une
position défensive car c'est à lui, cette fois, qu'il revient de
justifier sa propre violence devant l'opinion publique. Or la répression
mise en œuvre contre des acteurs non-violents qui défendent une cause
juste par des moyens justes reste sans véritable justification, elle
apparaît dans toute sa brutalité. Elle risque de discréditer ceux qui en
ont pris la responsabilité et de renforcer l'audience de I'action.
D'autant plus que le débat public provoqué par une action non-violente
porte directement sur la cause défendue et que celle-ci devrait
apparaître dans toute sa justesse.
La
répression fait partie intégrante d'une campagne d'action non-violente.
Elle vient s'inscrire dans la logique de son développement naturel. Non
seulement, il faut compter avec la répression mais il faut
compter sur la répression. Pour autant que faire se peut, il faut
"jouer avec la répression" en retournant toute son efficacité contre
ceux qui la mettent en œuvre. Pour cela, il faut tout faire pour rester
maître du jeu. Il importe d'estimer le plus exactement possible à quelle
répression on s'expose en menant telle action de défi à l'égard du
pouvoir établi. Il est essentiel de ne provoquer que la répression que
I'on peut assumer et ne pas encourir des risques inconsidérés. Il est
alors possible de se servir de la répression pour renforcer l'audience
du mouvement. Il faut être capable de se servir du tribunal comme d'une
tribune du haut de laquelle les accusés feront le procès de leurs
accusateurs. La répression vient ainsi mettre en évidence les véritables
données du conflit et ses véritables enjeux. L'itinéraire d'un
militant non-violent passe normalement par la prison. Et c'est là
qu'il sera peut-être le plus efficace. Tellement efficace que le pouvoir
pourra refuser de l'y mettre ou de l'y maintenir. Pour la plus grande
frustration du militant. Mais aussi pour son humilité...
Le
mouvement pourra d'autant mieux supporter la répression que ceux qui
transgresseront la loi seront les plus nombreux. Là encore, c'est le
nombre qui fait la force. Car il existe un seuil de saturation des
prisons politiques au-delà duquel un gouvernement ne peut plus gouverner
en toute sérénité. Ce seuil est d'autant plus bas que le pays est
davantage démocratique. La qualité non-violente des prisonniers vient
également abaisser ce seuil si une certaine proportion de citoyen(ne)s
est prête à aller en prison, en agissant pour une cause juste par des
moyens justes, le peuple devient plus fort que le gouvernement.
Juge, vous n'avez pas le choix, il vous faut démissionner et cesser
ainsi de vous associer au mal si vous considérez que la loi que vous
êtes chargé d'administrer est mauvaise (…), ou m'infliger la peine la
plus sévère si vous croyez que le système et la loi que vous devez
appliquer sont bons pour le peuple et que mon activité par conséquent
est pernicieuse pour le bien public.
GANDHI, Tous les hommes sont frères, Gallimard, 1969, pp.
373-374.
Les
militants qui subiront des sanctions financières, qui perdront leur
emploi ou qui se retrouveront en prison doivent pouvoir compter sur la
solidarité agissante de l'ensemble du mouvement. Il est nécessaire que
ces militants et leur famille puissent aussi bénéficier d'une aide
appropriée à leurs besoins.
Un
mouvement de lutte non-violente ne doit pas seulement affronter la
répression de la loi, il doit également faire face aux représailles qui
s’exerceront en dehors de la loi. Les adversaires du mouvement de
résistance ne se contenteront pas toujours des mesures prises par les
pouvoirs publics et alors ils s’organiseront eux-mêmes pour le combattre
directement. Au demeurant, le gouvernement lui-même ou des personnes
bien placées auprès de lui, peuvent favoriser ces représailles ou même
les organiser. Si l’avantage de la répression est qu’elle s’exerce à
visage découvert, au grand jour, l’inconvénient des représailles est
qu’elles s’exercent à visage masqué, dans l’ombre. Par le fait même,
elles risquent d’être très dangereuses pour le mouvement et de mettre
durement à l’épreuve sa détermination et sa capacité de résistance.
Le
moment où la répression devient la plus dure est décisif pour l'avenir
de la lutte. Si le mouvement ne parvient pas à surmonter la répression,
s'il s'essouffle et ne parvient pas à reprendre sa respiration, alors il
peut mourir étouffé. En revanche, si le mouvement est capable de tenir
tête aux forces de répression, alors il est tout près de la victoire.
Car si la répression ne peut pas parvenir à briser le ressort du
mouvement, Ie pouvoir n'aura plus d'autre issue que de rechercher une
solution négociée du conflit.
XI
- NEGOCIATION FINALES
Les
négociations, même lorsqu'on peut raisonnablement espérer qu'elles
permettront de parvenir à un accord, sont encore une épreuve de force et
non pas un dialogue qui se déroulerait dans la confiance réciproque. Il
importe donc de "rester sur ses gardes", de ne pas suspendre l'action et
de ne rien dire et rien faire qui puisse démobiliser les militants et
I'opinion publique. Il serait ensuite extrêmement difficile de les
remobiliser. Rien ne serait plus dommageable que de "crier victoire"
trop tôt. Une offre de négociation peut être un piège tendu aux
militants dans le but de démobiliser leur détermination. Il importe donc
de rester extrêmement vigilants. Peut-être faudra-t-il accepter un
certain compromis qui permette à l'adversaire de "sauver la face". Mais
il ne faut rien céder sur l'essentiel sous prétexte de parvenir à un
pareil compromis. Celui-ci ne saurait renvoyer dos-à-dos ceux qui sont
les victimes de l'injustice et ceux en sont les responsables. Il importe
que la victoire du mouvement soit tangible. Dès lors, la fête peut
commencer...
La
non-violence est le moyen le plus inoffensif et le plus efficace pour
faire valoir les droits politiques et économiques de tous ceux sont
opprimés et exploité.
GANDHI, Tous les hommes sont frères, Gallimard, 1969, p. 161.
XlI
- PRISE DES POUVOIRS A LA BASE
Une
fois l'objectif atteint, la victoire acquise est de nature à redonner
espoir à tous ceux qui, à travers le pays, subissent des situations
d'injustice comparables à celle qui fut à l'origine du conflit qui vient
de s'achever. L'exemplarité de celui-ci peut alors créer une dynamique
des luttes populaires qui mobiliserait de plus en plus de citoyens
décidés à ne plus subir le pouvoir qui leur est imposé d'en haut, et à
prendre et à exercer leur propre pouvoir. À travers ces luttes, ils
feront l'expérience de la gestion de leurs propres affaires; ils feront
l'apprentissage de l'autogestion.
La
vraie démocratie ne viendra pas de la prise du pouvoir par quelques-uns,
mais du pouvoir que tous auront de s'opposer aux abus du pouvoir.
GANDHI, Tous les hommes sont frères, Gallimard, 1969, p. 239.
XllI - ORGANISATION POLITIQUE
Cette
montée des luttes crée les conditions qui permettent au peuple de
rassembler ses forces dans une organisation politique dont la visée
n'est plus seulement de lutter contre le pouvoir établi mais de prendre
le pouvoir et de l'exercer non plus selon l'intérêt d'une classe
dominante mais selon les intérêts du plus grand nombre. Si révolution
non-violente bien ordonnée commence par soi-même, il est aussi vrai
d'affirmer que révolution bien ordonnée s'achève par la prise et
l'exercice du pouvoir politique. Certes, la non-violence nous amène à
récuser l'État en tant qu'institution qui s'arroge le monopole de la
violence légitime, mais la lutte non-violente ne saurait se concevoir
comme une guérilla incessante contre les abus de l'État. Lorsque l'État
devient lui-même un abus, il importe de le faire dépérir. Il est
essentiel que la non-violence ne s'enferme pas dans sa fonction
contestataire mais qu'elle devienne gestionnaire.
Là
encore, la non-violence doit concevoir et mettre en œuvre une
alternative à la gestion étatique de la société. Ici, le projet
non-violent rejoint le projet autogestionnaire. L'organisation qui porte
ce projet doit être elle-même autogestionnaire. Elle ne doit donc pas
reproduire les structures des partis politiques traditionnels qui sont
porteurs d'un projet étatique et qui sont eux-mêmes organisés selon le
modèle étatique.
XIV
- PRISE DU POUVOIR POLITIQUE
Deux
scénarios de prise du pouvoir sont possibles : l'un est électoral et
l'autre insurrectionnel. Dans une société assez démocratique pour
permettre une réelle expression du suffrage universel, les élections
sont le procédé normal par lequel une organisation qui a su conquérir la
majorité politique du pays accède au pouvoir. Dans le cas présent,
l'alternance ouvrirait la voie à une véritable alternative.
Dans
une société où la voie démocratique se trouve obstruée, un mouvement
politique qui incarne l'espérance et la détermination du peuple est bien
obligé de prendre une autre voie pour accéder au pouvoir qui lui revient
de droit. II s'agira alors d'organiser à l'échelle du pays la
désobéissance civile systématique et d'appeler le peuple à une véritable
insurrection pacifique. Dès avant la prise effective du pouvoir, les
leaders du mouvement de résistance peuvent être considérés comme les
représentants de l'autorité légitime du pays et sont fondés à constituer
un gouvernement parallèle et provisoire. Pris dans les réseaux d'un
maquis politique étendu à tout le pays, le gouvernement encore légal
devra bien finir par admettre qu'il n'est plus capable de contrôler la
situation. Il faudra bien alors que bon gré mal gré il cède la place.
Le
changement opéré par le seul fait de la venue au pouvoir d'hommes et de
femmes qui s'inspirent de la non-violence serait évidemment
considérable. Le paysage politique d'un pays s'en trouverait bouleversé.
Cependant, les réformes à accomplir ne pourraient l'être du jour au
lendemain. Quand on évoque la gestion non-violente d'une société, il
importe absolument de ne pas imaginer une société idéale où tous les
démons de la violence seraient déjà exorcisés et où tous les
citoyen(ne)s vivraient en parfaite harmonie les uns avec les autres. Il
faut au contraire considérer la réalité avec toutes ses contradictions
et tenter de concevoir leur résolution. Il ne faut pas partir de l'idéal
de la non-violence pour tenter de l'appliquer à la réalité, mais partir
de la réalité et s'efforcer de se rapprocher de l'idéal.
XV
- LA REVOLUTION PERMANENTE
La révolution ne
s’achève pas avec la prise du pouvoir politique. Celle-ci n’est qu’un
moment d’une révolution qui ne sera jamais achevée. Car la révolution
est permanente… Il s’agit d’établir non une démocratie de
représentation, dans laquelle les élus exercent toute le pouvoir de
décision, mais une démocratie de participation où toutes les citoyennes
et tous les citoyens participent, par une large décentralisation du
pouvoir, aux prises de décision. Cela implique qu’au sein de la société
civile, les citoyens s’organisent pour acquérir un véritable
contre-pouvoir qui leur permette d’exercer sur les élus un contrôle
populaire.