Vers une culture de non-violence
- Jean-Marie Muller
In Alternatives Non
Violentes, n° 109,
Le 30 janvier 1998, en
participant à la commémoration à New-Delhi du cinquantième anniversaire de
la mort de Gandhi, Federico Mayor, directeur général de l'Unesco, déclare:
" Nous commémorons aujourd'hui le tragique décès du Mahatma
Gandhi et nous célébrons sa contribution non seulement à la
libération de l'Inde, mais aussi aux progrès de l'humanisme dans le
inonde entier. Le message du Mahatma Gandhi reste vivant et plus
actuel que jamais. Il est universel. [...] À cette occasion, pour
manifester notre attachement aux idéaux incarnés par le
Mahatma Gandhi et pour continuer à contribuer à la transition de
l'humanité d'une culture de guerre et de violence à une culture de
paix et de non-violence, je suis heureux d'annoncer que le programme
"Culture de la paix" de l'Unesco s'appelle désormais programme
"Culture de la paix et de la non-violence". "
Les événements majeurs qui ont marqué
l'histoire du XXème siècle illustrent de manière tragique cette "
culture de guerre et de violence " dont parle Federico Mayor.
Les noms de Verdun, d'Auschwitz, d'Hiroshima et du Goulag ne suffisent pas
à évoquer les millions d'hommes qui, au cours des dernières décennies, ont
été victimes de la violence perpétrée par d'autres hommes. Bien d'autres
tragédies survenues au cours de ce siècle symbolisent également l'horreur
de la violence organisée par l'homme contre l'autre homme. La tragédie
sanglante du XXème siècle commence en 1914, lorsque, comme le raconte Jean
Guéhenno, " des millions d'hommes, debout, ces premiers jours d'août,
par toute l'Europe, dans les cours ensoleillées des casernes
attendirent gentiment que l'intendance les "habillât", chaque pays
à sa couleur, pour qu'ils distinguent leurs amis et leurs ennemis "
(1). Parmi tous ces hommes jeunes, aucun mouvement de révolte. Tous
semblent accepter dans la bonne humeur le sort impitoyable qui va
s'abattre sur eux. Ils acceptent donc la guerre. " Ils la respectent,
note l'historien François Furet, à "la fois comme une fatalité
inséparable de la vie des nations et comme le terrain du courage et
du patriotisme, le test ultime de la vertu civique " (2). Jean
Guéhenno reconnaîtra que, face au drame qui s'annonçait, les citoyens
n'ont fait qu'obéir docilement et subir passivement : " Nous étions
irresponsables, et prêts à l'absurde. [...] Il y avait, au fond de
tout, le vieux prestige de la violence, l'antique et monstrueuse antienne
selon laquelle "ceux qui meurent jeunes sont aimés des Dieux". "
(3) C'est donc bien parce qu'ils sont imprégnés par la culture de
violence qui domine leur société qu'en 1914 les hommes vont accepter de
subir les massacres qui se préparent.
La guerre terminée, la France va célébrer
la victoire en faisant de ses morts des héros, alors qu'ils étaient
essentiellement des victimes. Nous nous sommes menti à nous-mêmes en
voulant faire de ce terrible drame une aventure héroïque. Ce formidable
malentendu va marquer dans notre pays toute la culture de l'après-guerre.
Nous avons ainsi occulté toute la violence de la violence derrière l'éloge
du courage et du sacrifice de ces hommes qui ont subi en plein visage et
en plein coeur la cruauté de cette guerre. En définitive, sans même nous
en apercevoir, en célébrant la victoire, nous célébrons la guerre.
Ainsi l'héritage de l'idéologie militaire
marque profondément notre culture. De toute évidence, l'histoire qui nous
a été enseignée, et dont le souvenir est très profondément ancrée dans
notre mémoire collective, c'est l'histoire de nos guerres. Ce serait une
erreur de penser que cela appartient désormais au passé. Cela structure
aujourd'hui encore, pour une grande part, notre identité citoyenne.
La culture des armes
C’est un fait majeur de notre civilisation
que notre société investisse beaucoup de temps, d'intelligence, d'énergie,
de créativité et de richesse pour inventer et produire des armes qui n '
'ont d'autre finalité que le meurtre de l'autre homme. Si bien que
lorsqu'ils veulent lutter et se battre contre l'injustice de l'oppression
ou de l'accession, les hommes n'ont en leurs mains que les instruments de
la violence meurtrière. Mais il est un fait plus marquant que la
production des armes, c'est la culture des armes. Les hommes ont en effet
le culte des armes. L'arme est un objet d'admiration. Les hommes admirent
dans les armes le symbole de la force en oubliant qu'elles sont des
instruments de violence dont la seule fonction est de faire mourir
d'autres hommes. Dans tous les pays, ou presque, la manifestation la plus
importante d'une fête nationale, c'est le défilé militaire au cours duquel
les citoyens sont conviés à venir admirer et applaudir non pas tant des
hommes que des armes. Dans tous les pays, pour honorer un personnage de
haut rang, on lui "présente les armes".
Dans l'imaginaire collectif des peuples,
l'épée est un symbole de noblesse, de courage, de gloire et de puissance.
L'épée symbolise tout le prestige des armes et elle confère cet immense
prestige à celui qui la porte. Au demeurant, l'honneur de pouvoir la
porter n'est réservé qu'à quelques-uns. Et celui qui la porte se sent
investi d'un immense pouvoir. Naguère, c'est en recevant son épée, au
cours de la cérémonie de l'adoubement, que le jeune noble devenait
chevalier et pouvait ainsi prétendre incarner les plus hautes vertus. De
nos jours, les académiciens, qui sont les plus hauts représentants des
arts, des lettres, des sciences et des sciences morales et politiques,
sont honorés par la remise d'une épée. Peut-être objectera-t-on que l'épée
de l'académicien n'est pas une arme de guerre et qu'elle n'est pas faite
pour tuer. Mais, précisément, tout est là. Elle n'est, en effet, qu'un
objet d'art qui symbolise "l'immortalité" de l'académicien. Elle n'est
qu'un symbole, mais ce qui importe, c'est que ce symbole représente une
arme de guerre.
Les religions ont elles-mêmes bénies les
armes et ont pris une part prépondérante au développement de la culture de
la violence. Voulant faire l'éloge des vertus militaires, Charles de
Gaulle, dans Le fil de l'épée, s'interroge : " Pourrait-on
comprendre la chrétienté sans l'épée ? " (4) Et sans aucun
doute, en effet, l'histoire du christianisme ne saurait être comprise sans
l'épée. Dès le début de l'Église, Paul de Tarse prétendit que l'autorité
venait de Dieu et que ce n'était pas en vain qu'elle portait le glaive
(5). Selon Bernard de Clairvaux, l'Église possède deux glaives pour
pourchasser les infidèles, l'un spirituel et l'autre temporel : " Que
le double glaive de l'Église, menace-t-il dans son Éloge de la
nouvelle milice qu'il écrivit à la gloire des Templiers, se lève
sur ces barbares et anéantisse tout orgueil qui se dresse contre la
sagesse de Dieu qui est notre foi ! ... " (6) Mais peut-on
comprendre le christianisme avec l'épée ? Jésus, au moment même où il
allait être arrêté afin d'être jugé et condamné à mort par la coalition
des pouvoirs établis, n'a-t-il pas demandé à Pierre de remettre son épée
au fourreau ? (7) L'histoire de l'Occident est tout entière marquée par un
formidable malentendu : la croix, qui symbolise la non-violence de Jésus,
a pris la forme d'une épée et a symbolisé la violence des chrétiens.
L'inclination naturelle
à la malveillance
Cette culture de la violence, dont les
armes de guerre ne sont que l'une des expressions, s'enracine dans la
nature de l'homme. On ne cultive que ce qui est donné par la nature. Mais
pourquoi donc l'homme est-il d'abord tenté d'être violent à l'encontre de
l'autre homme ? La question la plus grave qui se pose à l'homme est de
comprendre cette inclination qui est inscrite dans sa nature et qui le
conduit, s'il n'y prend garde, à faire preuve de malveillance et de
violence à l'encontre d'autrui, à vouloir sa mort. S'interrogeant sur
cette inclination naturelle de l'homme à la malveillance, Kant en vient à
répondre qu'elle est déterminée par " l'amour de soi ",
c'est-à-dire par l'égoïsme. Quand on agit, " on se heurte toujours au
cher moi, qui toujours finit par ressortir "(8).
Les prescriptions de la loi morale
Mais la raison de l'homme lui fait
découvrir qu'il existe en lui une autre loi que la " loi de l'amour de
soi ", c'est " la loi morale ". En tant qu'être raisonnable,
l'homme doit agir avec la volonté de se conformer aux prescriptions de la
loi morale. Cette loi anéantit les prétentions de l'amour de soi : " La
raison terrasse complètement la présomption, puisque toutes les
prétentions à l'estime de soi-même, qui précèdent l'accord avec la
loi morale, sont nulles et illégitimes. "(9) La volonté ne doit
donc être déterminée que par la loi morale, alors que l'inclination
naturelle de l'homme, sa disposition première, est de déterminer sa
volonté par la loi de l'amour de soi. La loi morale ne peut être respectée
qu'au préjudice des penchants naturels. C'est pourquoi " la loi
morale se présente d'abord comme interdiction " (10). Dès lors, "
l'effet de la loi morale n'est donc que négatif "(11). Ce qui
caractérise le devoir moral qui oblige l'homme, c'est la volonté de faire
preuve de bien-veillance envers l'autre homme alors même que ses
sentiments naturels inclinent à la mal-veillance. Dès lors, faire preuve
de bienfaisance envers d'autres hommes, dans la mesure où on le peut, est
un devoir, " qu'on les aime ou qu'on ne les aime pas " (12).
Mon propos n'est évidemment pas de
prétendre que Kant a élaboré sans le savoir une philosophie de la
non-violence. Il ignore le concept de non-violence. Mais il est
certainement légitime de reprendre les termes mêmes de Kant pour proposer
comme définition de la violence la " violation de l'humanité dans sa
propre personne " (13) et dans la personne de l'autre homme,
et, dès lors, de définir la non-violence comme la volonté de respecter " la
dignité de l'humanité en sa propre personne " (14) et,
dans le même mouvement, de reconnaître " la dignité de l'humanité en
tout autre homme " (15).
Cultiver la non-violence
Dès lors que, de par sa nature, l'homme est
en même temps incliné à la violence et disposé à la non-violence, la
question est de savoir quelle part de lui-même il décide de cultiver,
aussi bien individuellement que collectivement. S'il ne cultive pas
son jardin intérieur et s'il le laisse ainsi en friche, alors ce seront
les mauvaises herbes de la violence qui pousseront toutes seules. L'homme
inculte, qui laisse son humanité à l'état de nature, récoltera les fleurs
du mal. Mais la violence est aussi le fruit de la culture. Certes la
culture affiche une rhétorique qui dénigre la violence, mais, en même
temps, elle l'entretient. Elle insinue constamment dans l'esprit des
individus que, face aux conflits, ils n'ont le choix qu'entre la lâcheté
et la violence. Cette culture de la violence offre ainsi à l'individu
nombre de constructions idéologiques pour lui permettre de justifier sa
violence dès lors qu'il prétend défendre une cause juste. Selon le dicton
populaire qui tient lieu de sagesse des nations, " la fin justifie les
moyens ", c'est-à-dire la défense d'une cause juste justifie la
violence - et "la" cause juste c'est forcément "ma" cause, qu'il s'agisse
de mes droits, de mon honneur, de ma famille, de ma religion, de ma
nation. Le principe de "légitime défense" justifie la violence. C'est
pourquoi le code pénal français innocente l'individu qui recourt à la
violence en cas de "légitime défense" : " Il n'y a ni crime ni délit,
lorsque l'homicide, les blessures et les coups étaient commandés
par la nécessité de la légitime défense de soi-même ou d'autrui "
(article 328). Ce qui fonde la culture de la violence, ce n'est pas la
violence, mais la justification de la violence.
La culture véhicule des images de la
violence qui sont des montages et qui ont pour but et pour effet de cacher
la vérité de la violence. La culture confectionne un habillage qui a pour
but, non pas de désigner la violence, mais de la déguiser. Cet habillage
veut occulter la violence de la violence en la légitimant comme un droit
de l'homme et en l'honorant comme la vertu de l'homme fort. Ces images
veulent nous montrer que l'oeuvre de la violence, c'est la justice et non
pas la mort. La représentation culturelle de la violence vise toujours à
ennoblir la violence et à masquer tout ce qui est ignoble en elle. La
culture veut nous présenter la violence comme l'arme de la justice qui
vient mettre hors d'état de nuire l'agresseur. Mais l'histoire
nous montre que la violence est le plus souvent l'arme de la puissance
qui vient frapper l'innocent. La puissance n'obéit qu'à
elle-même, elle n'a d'autre visée que de se conserver et de s'accroître,
et elle se soucie rarement de la justice. La culture veut nous présenter
la violence comme un acte de courage qui défend l'innocent, alors qu'elle
est le plus souvent un acte de lâcheté qui agresse l'innocent. Le symbole
de la violence, c'est l'homme investi d'une autorité de fait qui frappe la
joue d'un autre homme qui n'a aucune possibilité de répondre. Le plus
souvent, l'homme n'est pas violent par nécessité, pour se défendre et se
protéger contre la violence de l'autre homme, mais il est violent sans
nécessité pour humilier l'autre homme, le faire souffrir, l'avilir, le
détruire.
Voilà la contradiction essentielle :
alors que la violence se justifie en prenant pour prétexte qu'elle est
l'arme nécessaire de la légitime défense contre l'agresseur, le plus
souvent, elle n'est que l'arme de l'agression contre celui qui est
désarmé et sans défense. Et ce que les doctrinaires de la légitime
défense et de la violence juste n'acceptent pas de reconnaître, c'est que
la justification donnée à la première forme de violence profite à la
seconde, c'est qu'en définitive, l'une et l'autre
s'enracinent dans la même culture.
L'homme est un animal juridique,
c'est-à-dire qu'il a besoin de raisonner pour justifier, à ses yeux et aux
yeux des autres, son attitude, son comportement et son action. Mais
l'homme est également un animal violent. Il est même le plus cruel des
êtres vivants. La violence, en définitive, est le propre de l'homme. Les
animaux ne sont violents que du point de vue de l'homme, car ils sont
incapables de penser leurs "violences". C'est vrai que le gros poisson
mange le petit poisson et que le loup mange l'agneau. Mais les animaux ne
sont pas responsables de ces "violences". Seul, parce qu'il est un être de
conscience et de raison, l'homme est responsable de ses actes et donc de
ses violences. L'homme étant ainsi un animal à la fois violent et
juridique, il va vouloir se convaincre que la violence est un droit de
l'homme. Le fondement de l'option pour la non-violence, c'est précisément
la conviction que la violence, quelles que soient ses raisons, n'est
jamais un droit de l'homme, mais toujours un crime contre l'humanité. La
violence, tant celle que je subis que celle que j'exerce, est la
perversion radicale de mon humanité. Je ne peux donc que lui opposer un
non catégorique. Cette objection de conscience et de raison fonde le
concept de non-violence.
Enraciner la non-violence
dans un "milieu humain"
Pour que la non-violence puisse faire
valoir toutes ses potentialités, il faut qu'elle puisse s'enraciner dans
ce que Simone Weil appelle un "milieu humain", c'est-à-dire une
communauté, une société dont tous les membres, du moins la grande majorité
d'entre eux, partagent les mêmes valeurs et les mêmes convictions. La
non-violence, pour se développer, a besoin de faire partie de la culture
d'un milieu humain. De toute évidence, cette condition n'est pas remplie.
Dans le milieu culturel qui est aujourd'hui le nôtre, dès qu'on évoque la
non-violence, on provoque une avalanche d'arguments - toujours les mêmes -
qui visent à récuser son bien-fondé et sa pertinence. Tant que la
non-violence restera prisonnière d'une discussion continuelle, cela
signifiera que la culture de la violence domine encore les esprits et les
intelligences.
La non-violence n'est encore que la
conviction de quelques individus qui vivent dans une société dont la
grande majorité des membres ne partagent pas cette conviction. Le plus
souvent, celui qui affiche sa conviction non-violente se trouve par
là-même plus ou moins gentiment - c'est-à-dire plus ou moins méchamment -
marginalisé. Il devra subir l'ironie plus ou moins intelligente des
autres. Il sera plus ou moins toléré, plus ou moins supporté, c'est-à-dire
plus ou moins rejeté. Il sera "le non-violent". Sa non-violence en quelque
sorte sera considérée comme une manie, une idée fixe. Il finira par agacer
et on le lui fera comprendre. Dans de telles conditions, en l'absence d'un
milieu humain qui crée une atmosphère intellectuelle et spirituelle
favorable à la non-violence, celle-ci risque fort de rester infructueuse.
Dès lors, la tâche la plus urgente est de
créer un tel milieu humain qui favorise la culture de la non-violence.
Notes :
1) Jean Guéhenno, La mort des autres,
Paris, Grasset, 1968, p. 32.
2) François Furet, Le passé d'une
illusion, Paris, Robert Laffont/Calmann Lévy, 1995, p. 51.
3) Ibid.
4) Charles de Gaulle, Lefil de l'épée,
Paris, Union générale d'éditions, Coll. 1O/ 1 8, 1962, p. 11.
5) Épitre aux Romains, 13, 1-8.
6) Saint Bernard de Clairvaux,
Textes choisis par Albert Béguin et Paul Zumthor, Paris, Egloff, 1947, p.
262.
7) Évangile selon Matthieu, 26, 52.
8) Fondements de la métaphysique des
moeurs, Paris, Éditions Delagrave, 1952, p.113.
9) Critique de la raison pratique, op.
cit., p. 77.
10) La religion dans les limites de la
simple raison, Paris, Vrin, 1983, p. 84.
11) Critique de la raison pratique, op.
cit., p. 76.
12) Ibid., p. 246.
13) Ibid., p. 279.
14) Ibid., p. 283.
15) Ibid., p. 333.