La résistance non-violente -
Martin Luther King
Extraits de "Combats pour
la liberté" (1958)
Les opprimés réagissent de trois façons différentes à l'oppression. La
première est l'acceptation ; ils se résignent à leur sort. Tacitement, ils
s'adaptent à leur situation, et par là-même, finissent par y être
conditionnés. Tout mouvement de libération a connu le cas de ces opprimés
qui préfèrent le rester. Il y a presque 2 800 ans que Moïse décida un jour
d'arracher les enfants d'Israël à l'esclavage de l'Egypte, pour les
conduire à la liberté de la Terre Promise. Il ne tarda pas à constater que
les esclaves ne sont pas toujours reconnaissants envers ceux qui les
délivrent. Ils se sont accoutumés à leur esclavage. Comme le dit
Shakespeare, ils préfèrent supporter les maux qu'ils connaissent que de
fuir vers d'autres qu'ils ne connaissent pas. Ils préfèrent les tourments
de l'Egypte aux épreuves de l'émancipation.
Il est un sentiment étrange que l'on pourrait appeler la libération par
la lassitude. Certaines personnes sont tellement usées par le joug de
l'oppression, qu'elles cessent complètement de regimber. Il y a quelques
années, dans le bidonville d'Atlanta, un guitariste noir chantait, presque
tous les jours, une chanson qui disait : "Je suis las depuis si longtemps
que je sens plus ma fatigue." C'est dans cette fausse liberté, dans cette
résignation que sombre si souvent la vie de l'opprimé.
Mais ce n'est pas la solution. Accepter passivement un système injuste,
c'est en fait collaborer avec ce système. L'opprimé devient par là aussi
pêcheur que l'oppresseur. Ne pas collaborer au mal est une obligation
morale, au même titre que collaborer au bien. L'opprimé ne doit jamais
laisser en repos la conscience de l'oppresseur. La religion rappelle à
tout homme qu'il est "le gardien de son frère". Accepter passivement
l'injustice - la ségrégation - revient à dire à l'oppresseur que ses actes
sont moralement bons. C'est une façon d'endormir sa conscience. Dès cet
instant, l'opprimé cesse d'être le gardien de son frère. L'acceptation, si
elle est souvent la solution de facilité, n'est pas une solution morale :
c'est la solution des lâches. Le Noir ne se fera jamais respecter par son
oppresseur en se soumettant ; il ne fera qu'augmenter son arrogance et son
mépris, car on y voit toujours une preuve de l'infériorité du Noir. Le
Noir n'obtiendra pas le respect des Blancs du Sud, ni celui de tous les
peuples du monde, s'il accepte d'échanger l'avenir de ses enfants contre
un peu de tranquillité personnelle dans l'immédiat.
La seconde attitude consiste à réagir par la violence physique et la
haine. Souvent, la violence obtient des résultats éphémères. De nombreuses
nations ont conquis leur indépendance sur les champs de bataille. Mais
malgré ces victoires, la violence n'apporte jamais de paix durable. Elle
ne résout aucun problème social ; elle en crée simplement de nouveaux, qui
sont plus complexes que ceux d'avant.
Pour ce qui est de la justice raciale, la violence est aussi inefficace
qu'immorale. Elle est inefficace parce qu'elle engendre un cycle infernal
conduisant à l'anéantissement général. Si l'on s'en tenait à la vieille
loi du talion, le monde serait peuplé d'aveugles. Elle est immorale parce
qu'elle veut humilier l'adversaire et non le convaincre ; elle veut
annihiler, et non pas convertir. La violence est immorale parce qu'elle
repose sur la haine et non sur l'amour. Elle détruit la communion et rend
impossible la fraternité humaine. Elle contraint la société au monologue,
là où devrait régner le dialogue. En fin de compte, la violence se détruit
elle-même. Elle crée le ressentiment chez les survivants et la brutalité
chez les vainqueurs. Du fond des âges une voix nous dit comme à Pierre :
"Remets ton épée au fourreau." L'histoire est jonchée des ruines des
empires qui ont méprisé ce commandement.
Si dans leur combat de libération, le Noir américain et les autres
victimes de l'oppression succombent à la tentation de la violence, les
générations futures hériteront d'un monde sinistre et sombre, où le chaos
régnera à tout jamais. Non, la violence n'est pas une solution.
La troisième voie ouverte aux peuples opprimés est celle de la
résistance non-violente. Comme la "synthèse" dans la philosophie
hégélienne, le principe de la résistance non-violente tente de concilier
ce qu'il y a de vrai dans les deux autres - acceptation et violence - tout
en évitant les extrêmes et l'immoralité de l'une comme de l'autre. Le
résistant non-violent reconnaît, comme ceux qui se résignent, qu'il ne
faut pas attaquer physiquement l'adversaire ; inversement, il reconnaît,
avec les violents, qu'il faut résister au mal. Il s'abstient à la fois de
la non-résistance du premier et de la violence du second. Grâce à la
résistance non-violente, les individus, les groupes n'ont plus besoin de
se résigner au mal, ni de recourir à la violence.
Pour moi, telle est la méthode que doivent adopter les Noirs d'Amérique
aujourd'hui. Par la résistance non-violente, ils pourront se montrer assez
nobles pour combattre un système injuste, tout en aimant ceux qui le
perpétuent. Le Noir doit travailler passionnément et sans relâche à la
conquête de sa dignité de citoyen à part entière, mais il ne doit pas,
pour cela, user de méthodes viles. Il ne doit jamais accepter de compromis
avec le mensonge, la haine ou la destruction.
C'est la résistance non-violente qui permettra au Noir de rester dans
le Sud et d'y combattre pour faire respecter ses droits. La solution n'est
pas dans la fuite : il ne saurait écouter les suggestions de ceux qui le
pressent d'émigrer en masse vers d'autres régions. En saisissant la grande
chance qui s'offre à lui dans le Sud, il peut apporter une contribution
durable à la force morale de la nation et donner aux générations futures
un sublime exemple de courage. [...]
La résistance non-violente n'est pas destinée aux peureux ; c'est une
véritable résistance ! Quiconque y aurait recours par lâcheté ou par
manque d'armes véritables, ne serait pas un vrai non-violent. C'est
pourquoi Gandhi a si souvent répété que, si l'on n'avait le choix qu'entre
la lâcheté et la violence, mieux valait choisir la violence. Mais il
savait bien qu'il existe toujours une troisième voie : personne - qu'il
s'agisse d'individus ou de groupes - n'est jamais acculé à cette seule
alternative : se résigner à subir le mal ou rétablir la justice par la
violence ; il reste la voie de la résistance non-violente. En fin de
compte, c'est d'ailleurs le choix des forts, car elle ne consiste pas à
rester dans un immobilisme passif. L'expression "résistance passive" peut
faire croire - à tort - à une attitude de "laisser faire" qui revient à
subir le mal en silence. Rien n'est plus contraire à la réalité. En effet,
si le non-violent est passif, en ce sens qu'il n'agresse pas physiquement
l'adversaire, il reste sans cesse actif de coeur et d'esprit et cherche à
le convaincre de son erreur. C'est effectivement une tactique où l'on
demeure passif sur le plan physique, mais vigoureusement actif sur le plan
spirituel. Ce n'est pas une non-résistance passive au mal, mais bien une
résistance active et non-violente.
En second lieu, la non-violence ne cherche pas à vaincre ni à humilier
l'adversaire, mais à conquérir sa compréhension et son amitié. Le
résistant non-violent est souvent forcé de s'exprimer par le refus de
coopérer ou les boycotts, mais il sait que ce ne sont pas là des objectifs
en soi. Ce sont simplement des moyens pour susciter chez l'adversaire un
sentiment de honte. Il veut la rédemption et la réconciliation. La
non-violence veut engendrer une communauté de frères, alors que la
violence n'engendre que haine et amertume.
Troisièmement, c'est une méthode qui s'attaque aux forces du mal, et
non aux personnes qui se trouvent être les instruments du mal. Car c'est
le mal lui-même que le non-violent cherche à vaincre, et non les hommes
qui en sont atteints. Quand il combat l'injustice raciale, le non-violent
est assez lucide pour voir que le problème ne vient pas des races
elles-mêmes. Comme j'aime à le rappeler aux habitants de Montgomery : "Le
drame de notre ville ne vient pas des tensions entre Noirs et Blancs. Il a
ses racines dans ce qui oppose la justice à l'injustice, les forces de
lumière aux forces des ténèbres. Et si notre combat se termine par une
victoire, ce ne sera pas seulement la victoire de cinquante mille Noirs,
mais celle de la justice et des forces de lumière. Nous avons entrepris de
vaincre l'injustice et non les Blancs qui la perpétuent peut-être.
Quatrième point : la résistance non-violente implique la volonté de
savoir accepter la souffrance sans esprit de représailles, de savoir
recevoir les coups sans les rendre. Gandhi disait aux siens : Peut-être
faudra-t-il que soient versés des fleuves de sang, avant que nous ayions
conquis notre liberté, mais il faut que ce soit notre sang." Le
non-violent doit être prêt à subir la violence, si nécessaire, mais ne
doit jamais la faire subir aux autres. Il ne cherchera pas à éviter la
prison et, s'il le faut, il y entrera "comme un fiancé dans la chambre
nuptiale".
Ici, certains demanderont : "Pourquoi encourager les hommes à souffrir
? Pourquoi faire du vieux précepte de "tendre l'autre joue" une politique
générale ? Pour répondre à ces questions, il faut comprendre que la
souffrance imméritée a valeur de rédemption. Le non-violent sait que la
souffrance est un puissant facteur de transformation et d'amélioration.
"Les choses indispensables à un peuple ne sont pas assurées par la seule
raison, mais il faut qu'il les achète au prix de sa souffrance", disait
Gandhi. Il ajoute : "Mieux que la loi de la jungle, la souffrance a le
pouvoir de convertir l'adversaire et d'ouvrir son esprit qui sinon reste
sourd à la voix de la raison."
Cinquièmement, la non-violence refuse non seulement la violence
extérieure, physique, mais aussi la violence intérieure. Le résistant
non-violent est un homme qui s'interdit non seulement de frapper son
adversaire, mais même de le haïr. Au centre de la doctrine de la
non-violence, il y a le principe d'amour. Le non-violent affirme que, dans
la lutte pour la dignité humaine, l'opprimé n'est pas obligatoirement
amené à succomber à la tentation de la colère ou de la haine. Répondre à
la haine par la haine, ce serait augmenter la somme de mal qui existe déjà
sur terre. Quelque part, dans l'histoire du monde, il faut que quelqu'un
ait assez de bon-sens et courage moral pour briser le cercle infernal de
la haine. La seule façon d'y parvenir est de fonder notre existence sur
l'amour. (...)
Enfin, la résistance non-violente se fonde sur la conviction que la loi
qui régit l'univers est une loi de justice. En conséquence, celui qui
croit en la non-violence a une foi profonde en l'avenir, qui lui donne une
raison supplémentaire d'accepter de souffrir sans esprit de représailles.
Il sait en effet que, dans sa lutte pour la justice, il est en accord avec
le cosmos universel. Il est vrai que certains partisans sincères de la
non-violence ont de la peine à croire en un Dieu personnel. Mais ils
croient à l'existence de quelque force créatrice agissant dans le sens
d'un Tout universel. Que nous croyions à un processus inconscient, à un
Brahmane impersonnel ou à un Dieu vivant, à la puissance absolue et à
l'amour infini, peu importe : il existe dans notre univers une force
créatrice qui oeuvre en vue de rétablir en un tout harmonieux les
multiples contradictions de la réalité.