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Tolstoï, pionnier de la non-violence
Alain Refalo
Président
du Centre de ressources sur la non-violence de Midi-Pyrénées
texte
inédit
Le
comte Léon Nicolaévitch Tolstoï est né le 28 août 1828 dans le domaine
familial de Iasnaïa Poliana (la « Claire Clairière »), situé dans le
gouvernement de Toula, à environ deux cents kilomètres de Moscou. Aussi
bien par son père que par sa mère, Tolstoï appartient à la noblesse
russe. Un de ses aïeux, Pierre Tolstoï, fut l’homme de confiance et le
chef de la police secrète de Pierre le Grand, qui lui conféra le titre
de comte.
Le
petit Léon n’avait que dix-huit mois quand il perdit sa mère, alors
qu’elle donnait le jour à sa fille Marie. Léon grandit entouré de
l’affection de sa grand-mère et surtout, de sa tante Tatiana qui assure
son éducation. Le matin, le jeune Léon s’instruit en suivant les cours
d’un percepteur allemand. L’après-midi, il profite du grand parc du
domaine, avec ses étangs : explorations, cueillettes, pêches, baignades
et promenades. Une enfance paisible dans un univers bien protégé.
Il
est âgé de neuf ans lorsque son père meurt foudroyé par une attaque
d’apoplexie. Sa tante Alexandra devient tutrice des enfants. Elle meurt
quatre ans plus tard et une autre tante, Pelagie, la remplace. Elle
habite Kazan, au bord de la Volga. C’est là que vivront désormais les
jeunes Tolstoï. Léon suit les cours au lycée, puis est admis à
l’université de Kazan, à la Faculté des langues orientales. Deux ans
plus tard, il change de Faculté et suit des cours de droit. Etudiant
volontiers frondeur, il n’est pas satisfait de l’enseignement qu’il
reçoit. Il critique ses professeurs, et, pour avoir été peu assidu aux
cours d’histoire, il est mis quelques heures aux arrêts au cachot
universitaire. Il finira par quitter l’université sans diplôme et
retournera au domaine familial d’Iasnaïa Poliana. Léon Tolstoï a alors
dix-neuf ans.
Durant les années qui suivent, le jeune Tolstoï traverse une période de
crise « existentielle ». Il s’interroge, il lit, il médite. Ses lectures
philosophiques lui font découvrir avec enthousiasme les ouvrages de
Rousseau, un maître dont il subira longtemps l’influence. Il découvre
également L’Evangile et les grands auteurs russes, Pouchkine,
Gogol et Tourgueniev.
Au
Caucase
Très
vite lassé par la solitude de cette vie campagnarde, Tolstoï fait de
fréquents voyages à Moscou et finit par s’engager dans l’armée où il
retrouvera son frère aîné Nicolas, officier au Caucase. C’est à cette
époque qu’il entreprend d’écrire un récit autobiographique de son
enfance. Ce travail l’absorbe totalement, d’autant qu’il est plutôt
désœuvré dans ses nouvelles fonctions. Le 3 juillet 1852, il envoie son
récit intitulé Enfance, signé des initiales L.N., au directeur du
Contemporain, la principale revue littéraire de cette période.
Quelques semaines plus tard, il reçoit la réponse. Son manuscrit est
accepté. Le succès de cette œuvre est immédiat. Enfance fait
sensation dans les milieux littéraires de St Petersbourg. Pendant ce
temps, dans les montagnes caucasiennes, le sous-officier Tolstoï fait le
coup de feu contre les rebelles tchétchènes, s’enivre avec ses
compagnons de régiment et chasse les faisans pour troubler son ennui.
Lorsqu’il prend connaissance par la presse des éloges qui ont accueilli
son récit, Tolstoï est convaincu de son talent et se remet à écrire avec
fièvre. Il entreprend la suite d’Enfance qu’il intitule
Adolescence. En janvier 1854, il est promu adjudant et part sur le
front du Danube. La guerre russo-japonaise a éclaté quelques mois
auparavant, et pour chercher à contrer la domination de la Russie dans
la mer Noire, l’Angleterre et la France lancent alors l’expédition de
Crimée. Pendant onze mois, ce sera le siège de la ville de Sebastopol.
Tolstoï est nommé sous-lieutenant et reçoit l’ordre de rejoindre
Sebastopol le 7 novembre 1854. C’est à ce moment là que le directeur du
Contemporain lui demande d’écrire des articles sur la bataille de
Sebastopol. Tolstoï dépeint alors avec le plus grand réalisme cette
guerre dans tout son atrocité quotidienne. Ses reportages font de lui
l’un des tout premiers « correspondants de guerre » et le succès des
Récits de Sebastopol sera éclatant.
Tolstoï a cependant l’impression de perdre son temps. Pour tromper son
ennui, il joue aux cartes avec passion, jour et nuit. C’est à cette
époque qu’il note dans son Journal (4 mars 1855) cette idée qui lui est
venue, « immense » : « Une discussion sur la divinité et la foi m’a
amené à une grande idée, à la réalisation de laquelle je me sens capable
de consacrer toute ma vie. Cette idée, c’est la fondation d’une nouvelle
religion, correspondant au niveau de développement de l’humanité, la
religion du Christ, mais purifiée du dogme et des mystères, une religion
pratique ne promettant pas le bonheur de la vie future, mais la donnant
sur cette terre ».
Au
mois d’août 1855, la ville de Sebastopol tombe entre les mains des
assaillants. L’armée russe bat en retraite, et Tolstoï ne pense plus
qu’à quitter l’armée pour se consacrer exclusivement à ses travaux
d’écrivain. De retour à Saint-Pétersbourg, il fréquente le monde des
lettres. Ecrivain déjà célèbre et estimé, il se lie d’amitié avec
Tourgueniev et d’autres écrivains de renom. Le 26 novembre 1856, sa
démission d’officier est acceptée et il abandonne définitivement la
carrière militaire. Il est un homme libre. Déçu par les salons
littéraires, il décide de voyager. Paris, Genève, Stuttgart, Tolstoï va
en touriste à la rencontre de ce qu’on appelle alors « le progrès ». Un
événement, pourtant, va lui causer un terrible choc qui ébranlera sa
confiance dans ce « progrès ». Le 6 avril 1857, il assiste à Paris à une
exécution capitale. « Quand je vis la tête se détacher du corps,
écrira-t-il, et, séparément, tomber dans le panier, je compris, non par
la raison, mais par tout mon être, qu’aucune théorie sur la rationalité
de l’ordre existant et du progrès, ne pouvait justifier un tel acte ».
Le
pédagogue
Tolstoï est alors âgé de trente ans. Dès son retour à Iasnaïa Poliana,
il conçoit le projet de fonder une école originale pour les enfants des
paysans de son domaine. Influencé par les idées pédagogiques de
Rousseau, il cherche à mettre en pratique des méthodes d’apprentissage
sans contrainte morale et physique. Il se documente, il visite des
écoles en France, en Allemagne, en Suisse, en Angleterre, en Italie, en
Belgique. Partout, il constate que l’enseignement est fondé sur la
répétition méthodique et les coups de fouet. Tolstoï est persuadé
qu’avec de telles méthodes, on ne peut que déformer l’esprit des
enfants.
Il
installe son école dans une dépendance de son château. Les enfants
choisissent librement les matières qui les intéressent ; il n’y a pas de
notes, pas de classements. Pour Tolstoï, le rôle de l’éducateur est
avant tout d’éveiller la curiosité de ses élèves, de les aider à
s’épanouir. Le succès de son expérience l’encourage à créer d’autres
écoles dans les villages voisins. Il recrute des étudiants de Moscou,
qui, très rapidement, sont « formés » aux méthodes du pédagogue Tolstoï.
Il édite également une revue pédagogique mensuelle, Iasnaïa Poliana,
qui parviendra à éviter la censure.
Cependant, d’autres préoccupations vont le détourner de sa mission
d’éducateur. Durant l’année 1861, Tolstoï est nommé « conciliateur des
litiges ». Un manifeste du tsar Alexandre II, qui a succédé à Nicolas 1er,
vient en effet de décréter l’affranchissement des serfs. Mais, dès sa
promulgation, des différends surviennent entre les propriétaires
fonciers et les paysans, et le gouvernement veut les régler avec l’aide
d’ « arbitres de paix ». Pendant un an, Tolstoï s’acquitte de sa tâche
consciencieusement. Il fait appliquer la loi, souvent mal acceptée par
les propriétaires…
Le 23
septembre 1862, Léon Tolstoï épouse Sophie Boers, une jeune fille de
dix-huit ans, fille d’un médecin attaché à l’administration du palais
impérial de Moscou. Il en alors trente-quatre. Il se remet à écrire et
termine Les cosaques, commencé dix ans plus tôt et qui obtient
très vite un grand succès.
Le
génie littéraire tourmenté
C’est
à cette époque que Tolstoï met en chantier un ouvrage gigantesque qui
deviendra le chef d’œuvre littéraire de sa vie. Initialement intitulée
L’année 1805, la vaste épopée historique Guerre et Paix
met en scène plusieurs familles de la haute société au temps des guerres
de la coalition européenne contre Napoléon. Cette tâche l’absorbera
durant six ans, jusqu’en 1869. Publié en six volumes, Guerre et Paix
connaît un succès fracassant bien au-delà de la Russie.
Tandis qu’il travaille à Guerre et Paix, un tragique événement devait
produire une « forte et décisive » influence sur Tolstoï. Pendant l’été
de l’année 1866, un régiment d’infanterie de Moscou vient s’installer
dans les environs d’Iasnaïa Poliana. Un jour, deux officiers rendent
visite à Tolstoï pour lui demander d’assurer la défense d’un soldat, le
sergent Chibounine, qui a frappé son supérieur à la suite de multiples
vexations et brimades. Selon le Code de justice militaire, le sergent
est passible de la peine de mort. Tolstoï accepte, et le lendemain,
devant le conseil de guerre, il plaide les circonstances atténuantes.
Mais les juges militaires ne le suivent pas et Chibounine est condamné à
être fusillé. Toutes les tentatives de Tolstoï pour obtenir un recours
en grâce auprès du tsar échouent, et le 9 août 1866, devant une foule de
paysans en larmes et en prières, Chibounine est passé par les armes. Sa
tombe deviendra par la suite un lieu de pèlerinage. « Pour la première
fois, écrira-t-il de nombreuses années plus tard à son ami Paul
Birioukov, je compris, grâce à ses effets, que toute violence, pour
s’accomplir, présuppose l’assassinat ou sa menace : toute violence est
donc inéluctablement liée au meurtre. Je compris aussi que l’Etat est
impossible sans assassinat et demeure incompatible avec le
christianisme. Et troisièmement : ce que nous appelons science est une
justification aussi mensongère du mal existant que l’enseignement de
l’Eglise ».
Après
l’intense travail que lui a demandé Guerre et Paix, Tolstoï consacre son
temps à de nouvelles lectures : Kant, Schopenhauer. Une nuit de
septembre 1869, dans l’auberge de la ville d’Arzamas, il a une crise
étrange, « une angoisse, une terreur, un effroi » qu’il décrira plus
tard dans les Notes d’un fou et auxquels il attribuera une
importance quasi-mystique. « Ce n’était pas de la peur que je
ressentais ; je voyais, je sentais que la mort venait, mais en même
temps je sentais que cela ne devait pas être. Toute ma personne
ressentait la nécessité, le droit de vivre, mais en même temps je voyais
que la mort s’accomplissait. Et ce déchirement intérieur était
terrible ». La signification de la mort sera désormais au centre de ses
questionnements et de ses réflexions.
Son
activité littéraire est ralentie. Passionné de théâtre, il lit
Shakespeare, Goethe, Molière, Pouchkine et Gogol. Il étudie le grec et
lit dans le texte Xénophon, Platon et Homère. Il se passionne à nouveau
pour la pédagogie. Il rédige un abécédaire, Les quatre livres de
lecture, recueil de centaines de récits, fables, contes et légendes
populaires composés ou adaptés par Tolstoï. Il ouvre une nouvelle école
dans sa propre demeure, fréquentée par trente-cinq enfants de paysans de
la région.
Au
début de l’année 1873, Tolstoï reprend la plume pour écrire un nouveau
roman historique, consacré à l’époque de Pierre le Grand. Ce sera Anna
Karénine. Dès le mois de mars 1874, la première partie paraît dans le
Messager russe. Le roman ne sera terminé que trois ans plus tard. Il
connaît immédiatement un énorme succès. « Anna Karénine
représente une perfection dans l’ordre artistique, dira Dostoïevski ; il
n’existe rien qui puisse lui être comparé dans aucune des littératures
européennes de notre temps ». Tolstoï est alors considéré comme l’un des
plus grands écrivains russes, l’égal de Gogol et Pouchkine, mais il ne
porte que peu d’attention à ces éloges. Son esprit, désormais, est
tourné vers des préoccupations tout autres que littéraires.
Confessions
Lorsqu’il écrit ses Confessions entre 1879 et 1882, c’est une
nouvelle période de sa vie qui commence, celle où l’artiste cède le pas
au moraliste et au prophète. Il renie hautement l’existence qu’il mène,
s’accuse, se confesse avec toute la sincérité, toute la passion, toute
l’ardeur, toute la brutalité de son tempérament. Dans le même temps, il
se livre à des recherches très approfondies qui vont lui permettre de
clarifier définitivement sa conception du christianisme et sa position
vis-à-vis de l’Eglise. Le point de départ de la réflexion de Tolstoï
réside en une interrogation toute simple : Comment est-il possible que
l’Eglise justifie dans les faits la guerre et la peine de mort, tandis
qu’elle recommande en paroles la doctrine de Jésus qui enseigne le
devoir de rendre le bien pour le mal ?
Ses
recherches l’amènent à travailler simultanément sur plusieurs ouvrages
qui seront tous censurés dès leur parution : Critique de la théologie
dogmatique (1979-1881), Concordance et traduction des quatre
évangiles, à partir duquel il rédigera un Abrégé de l’Evangile
et enfin, En quoi consiste ma foi (1884) qui énonce les principes
de l’évangile tolstoïen. Tolstoï rejette les commentaires
« tendancieux » et les dogmes des Eglises. La substance de la doctrine
chrétienne se résume en cinq préceptes qu’il extrait directement des
Béatitudes : ne jamais se mettre en colère contre quiconque, ne pas
désirer posséder une autre femme que celle avec laquelle on est uni, ne
jamais prêter serment à qui que ce soit, ne pas résister au méchant par
la violence, ne pas faire la guerre.
Jusqu’à sa mort, Tolstoï n’aura de cesse de combattre les dogmes et les
orthodoxies des Eglises avec la plus extrême virulence. Pour lui, les
Eglises sont des « institutions antichrétiennes ». Elles représentent
l’orgueil, la violence, la sanction arbitraire, l’immobilité et la mort.
Elles devraient être un facteur de réunion et de communion, elles n’ont
toujours été qu’ « une des causes principales du désaccord entre les
hommes, de la haine, des guerres, des discordes, des inquisitions, des
Saint-Barthélémy, etc. » La conclusion s’impose : il faut s’affranchir
de la tutelle des Eglises.
Au
début de l’année 1882, Tolstoï est appelé à faire partie des
personnalités qui dirigeront les opérations de recensement de la ville
de Moscou. Il découvre alors l’effroyable misère populaire des villes.
Il visite les taudis, les asiles de nuit où s’entassent d’innombrables
miséreux, ivrognes et prostituées. Tolstoï dénonce alors dans des
articles retentissants cette société où l’égoïsme l’emporte sur toutes
les valeurs chrétiennes. Cette misère qu’il a côtoyée résulte selon lui
d’une organisation économique fondée sur l’esclavage des ouvriers et des
paysans. Et cet esclavage se pratique par l’asservissement des uns par
les autres au moyen de la menace du meurtre, par la privation de la
terre et des réserves de nourriture, et par l’extorsion d’argent par le
biais de l’impôt. Pour Tolstoï, si l’homme ne veut pas se rendre
complice de la servitude des pauvres, il ne doit pas « jouir du travail
d’un autre, ni en possédant la terre, ni en servant le gouvernement, ni
par l’argent ».
Les contes populaires
En
1885, avec l’aide de son disciple Vladimir Tchertkov, Tolstoï fonde une
maison d’édition (le Posrednik) pour répandre les brochures,
spécialement écrites pour le peuple. Il écrit pas moins de dix-sept
récits populaires, paraboles inspirées par l’Evangile. Il y expose ce
qu’est la « vraie vie », celle « qui ajoute quelque chose au bien
accumulé par les générations passées, qui augmente cet héritage dans le
présent et le lègue aux générations futures ». Vendues à un kopeck, ces
brochures sont diffusées à des centaines de milliers d’exemplaires dans
toute la Russie. Elle feront l’objet d’une interdiction en 1887 par le
Comité de censure. Voulant se rapprocher du peuple, Tolstoï s’habille en
moujik. Il se livre à divers travaux manuels, apprend à confectionner
des chaussures, à bâtir un four. Il fauche au côté des paysans, charrie
du bois, fait lui-même le ménage de sa chambre.
S’il
fait l’apologie de la vie authentique des gens simples, Tolstoï n’en
continue pas moins à dénoncer, dans des œuvres tragiques et pénétrantes,
la vie de « chimère » que les hommes ont organisée pour leur perte.
La mort d’Ivan Ilitch (1886), La puissance des ténèbres
(1887), Les fruits de l’instruction (1889), La sonate à
Kreutzer (1889), Le Père Serge (édition posthume), Maître
et Serviteur (1895) sont les œuvres les plus significatives de cette
période. Dans ces années-là, Tolstoï poursuit sa quête philosophique et
s’intéresse de plus en plus aux œuvres de sagesse orientale qu’il
fréquente depuis plusieurs années : Il lit Bouddha, Confucius, Lao-tseu,
mais aussi Epictète, Pascal, Kant. Il relève des milliers de citations à
travers la littérature universelle qu’il publiera par la suite sous
forme de recueils de pensées et de préceptes sur la vie morale.
L’aboutissement immédiat de cette recherche sera l’élaboration d’un
nouvel essai philosophique intitulé De la vie (1887)
A la
fin des années 1880, la renommée de Tolstoï est internationale. De
nombreux visiteurs se pressent à Iasnaïa Poliana pour converser avec le
« maître ». On lui écrit du monde entier pour lui demander des conseils.
Des communautés se constituent fondées sur son enseignement. Cette
popularité ne manque pas d’inquiéter le gouvernement. Depuis que Tolstoï
s’est engagé dans le domaine politique et social, avec ses articles sur
la famine, il fait l’objet d’une surveillance continue. Cependant, les
autorités se refusent à prendre des mesures trop répressives contre
l’illustre écrivain – bannissement, emprisonnement, déportation – par
crainte des « désordres » que susciterait une pareille sanction. Elles
se contentent d’interdire et de confisquer ses ouvrages et de poursuivre
ceux qui les diffusent.
Le
Royaume de Dieu est en vous
En
1893, Tolstoï termine un ouvrage qui devait tant influencer Gandhi,
alors jeune avocat en Afrique du Sud. Le royaume de Dieu est vous
est une critique virulente de la violence de l’Etat, du service
militaire et de la guerre. « Jamais aucune œuvre ne m’a donné autant de
mal », écrira-t-il à son plus proche collaborateur, après trois ans
d’efforts. Sa réflexion a mûri et il tire les conséquences politiques et
sociales de la doctrine chrétienne. L’œuvre sera interdite par la
censure dès sa parution et ne circulera que sous forme de copies
dactylographiées. « L’Etat, écrit sans détour Tolstoï, c’est la
violence. Le christianisme, c’est l’humilité, la non résistance au mal
par le mal, l’amour ; c’est pourquoi l’Etat ne peut être chrétien, et
l’homme qui veut être chrétien ne peut servir l’Etat ». Tolstoï prône
donc l’insoumission à l’Etat. Mais pour résister à la violence du
pouvoir, il martèle avec force qu’il n’y a qu’un seul moyen : s’abstenir
soi-même de participer à la violence. « La violence engendre la
violence, c’est pourquoi la seule méthode pour s’en débarrasser est de
ne pas en commettre ».
Bien
que Tolstoï, dans un essai très polémique qui fera grand bruit,
Qu’est-ce que l’art ? (1897), critique radicalement l’art
contemporain qui, selon lui, reste inaccessible à la compréhension du
peuple, il n’en continue pas moins à écrire des « œuvres d’art » très
engagées. Ainsi, avec Résurrection, publié en 1899, Tolstoï
signera l’une de ses œuvres littéraires majeures qui connut le plus de
retentissement, à la fois pour sa dimension artistique et pour sa portée
polémique. Ce roman, régulièrement abandonné, puis repris et remanié,
Tolstoï l’achèvera après plusieurs années de travail afin de venir en
aide aux Doukhobors, une communauté d’objecteurs de conscience
persécutés par le pouvoir et exilés au Canada. Dans son roman, il s’en
prend violemment au système judiciaire et pénitentiaire de son pays.
Mais, par dessus tout, il attaque la hiérarchie ecclésiastique, accusée
de collusion avec les autorités politiques.
L'excommunication
Cela
faisait longtemps que la hiérarchie de l’Eglise cherchait une occasion
de répliquer fermement aux idées « sacrilèges » prônées par Tolstoï. Le
succès populaire de Résurrection l’incite à frapper un grand
coup. Le 22 février 1901, un décret public d’excommunication de
l’écrivain russe, signé par trois métropolites et quatre évêques, est
affiché aux portes de toutes les églises. Dans toute la Russie, le
mandement du Saint-Synode entraîne une très vive émotion et de
vigoureuses protestations. A Moscou, des étudiants manifestent dans la
rue leur solidarité avec l’écrivain excommunié. Des milliers de
télégrammes et de lettres arrivent à Iasnaïa Poliana, renforçant un peu
plus la popularité déjà immense de Tolstoï. Quelques semaines plus tard,
Tolstoï rédige une Réponse au Saint-Synode, interdite par la
censure, dans laquelle il réfute la plupart des accusations de la
hiérarchie et explicite sa pensée sur des points de doctrine.
A
partir de 1901, les ennuis de santé de Tolstoï seront plus insistants.
Il souffre régulièrement de rhumatismes. En juin de cette même année,
une crise aiguë de paludisme le met au bord de la mort. En juin 1902, il
contracte une pneumonie qui lui cause de longues souffrances ; Chaque
fois, il se rétablit, entouré de l’affection de sa femme, de ses enfants
(au nombre de treize) et de ses amis. Son activité littéraire, durant
ces années-là, est plutôt réduite. Après Résurrection, il écrit
quelques nouvelles ou quelques drames, dont beaucoup ne seront publiés
qu’après sa mort. Hadji-Mourat, un roman caucasien, pour lequel
il réunira une abondante documentation, l’occupera toute l’année 1903.
Durant cette période, il écrit surtout des lettres « de direction » à
divers correspondants en Russie et à l’étranger. Il travaille à un grand
essai sur Shakespeare où il tente de prouver que « non seulement
Shakespeare n’est pas un grand écrivain, mais une effroyable imposture
et une vilenie ». Il poursuit ses recherches dans les œuvres de sagesse
et met au point un Recueil de pensées des sages à l’usage de chaque
jour qui paraît en 1903.
Non à la violence et à la guerre
En
1904, Tolstoï aura la grande tristesse de voir le début de la guerre
russo-japonaise. A la question d’un journaliste américain qui
l’interroge sur ses opinions, il répond : « Je ne suis ni pour la
Russie, ni pour le Japon. Je suis pour le peuple des travailleurs des
deux pays, trompés par leurs gouvernements et obligés de faire une
guerre contraire à leur prospérité, à leur conscience et leur
religion ». Il rédige un manifeste antimilitariste sous le titre Ressaisissez-vous
qui paraît à l’étranger et qui a un grand retentissement.
Alors
que la guerre tourne à la débâcle pour la Russie, éclate la Révolution
de 1905 avec le « dimanche rouge » à Saint Pétersbourg. Le massacre par
les régiments de la garde d’une foule de milliers d’ouvriers réclamant
la journée de huit heures et une constitution entraînent de nombreux
désordres dans tout le pays. Grèves et mutineries dans les casernes,
incendies de résidences seigneuriales, révolte des marins du cuirassé
Potemkine à Odessa. Aux attentats des sociaux-révolutionnaires répondent
les pogroms des ligues réactionnaires des Cent-Noirs. En octobre, une
grève générale paralyse tout le pays. Tolstoï est atterré par un tel
déchaînement de violences. Le 23 octobre, il note dans son journal :
« La révolution est déclenchée, on tue des deux côtés. La contradiction
vient de ce que, comme toujours, on veut juguler la violence par la
violence ». Il écrit durant cette période plusieurs articles, Les
événements actuels en Russie, une Lettre ouverte à Nicolas II
et une Lettre aux révolutionnaires pour leur crier à tous qu’ils
font erreur, que la seule révolution à faire est une révolution
spirituelle. Personne ne l’écoute. Tolstoï est seul contre tous car au
fond, comme il l’a répété cent fois, il rejette toutes les formes de
gouvernement qui reposent, toutes, sur la violence.
La
répression contre les opposants bat son plein et les exécutions
capitales deviennent monnaie courante. Le 9 mai 1908, il apprend par la
presse que vingt paysans ont été condamnés à la peine de mort pour avoir
attaqué à main armée le domaine d’un propriétaire. Bouleversé de
douleur, Tolstoï s’écrie : « Cela ne peut plus durer ! il est impossible
de vivre ainsi ! » Il lance aussitôt un appel, Je ne peux plus me
taire, qu’il dicte à haute voix. Dans ce manifeste contre la peine
de mort qui suscitera une émotion considérable dans toute l’Europe, il
implore ceux qui ordonnent ces meurtres de cesser de se voiler la face :
« Vous ne pouvez apaiser les hommes en ne satisfaisant pas le besoin de
justice le plus élémentaire des classes agricoles, c’est-à-dire en
abolissant la propriété exclusive sur la terre ; vous la sanctionnez, au
contraire, vous irritez par tous les moyens le peuple, de même que ces
êtres aigris, à courte vue, qui ont entamé une lutte violente contre
vous. Vous ne saurez apaiser les hommes par des mesures vexatoires en
les tourmentant, exilant, emprisonnant et en exécutant des femmes et des
enfants. Quelques efforts que vous fassiez pour étouffer en vous-mêmes
la raison et l’amour qui sont en tout être humain, ils n’en subsistent
pas moins chez vous ; il vous suffirait donc de revenir à vous et de
réfléchir un instant pour comprendre qu’en agissant comme vous le
faites, qu’en participant à des crimes aussi abominables, non seulement
vous ne guérissez pas le mal, mais vous l’envenimez ».
La
voix de Tolstoï, encore une fois, saura toucher les consciences et
rappeler aux hommes où se situait leur devoir d’humanité. Mais faute de
relais et de mobilisation politique, cet appel, comme beaucoup d’autres
au moment de la guerre et de la révolution, restera sans effet pratique.
Paradoxalement, cette année-là, la Russie « se mobilise » pour fêter le
quatre-vingtième anniversaire de Tolstoï, le grand écrivain de la terre
russe. Mais lui-même entend rester étranger à tous ces hommages qu’il
exècre…
Correspondance avec Gandhi
A la
fin de l’année 1908, un étudiant hindou, Taraknath Das, qui édite aux
Etats-Unis une revue intitulée L’Inde libre, écrit à Tolstoï pour
recueillir auprès de lui quelques paroles de soutien à ses idées
révolutionnaires. Il préconise le recours à la violence pour libérer
l’Inde de la domination britannique. Tolstoï lui répond le 14 décembre
1908, en dénonçant les justifications scientifiques et religieuses de la
violence qui aveugle la « majorité malheureuse ». C’est la célèbre
Lettre à Hindou, dans laquelle Tolstoï oppose à la révolte armée
l’arme de la non-coopération. Considérant que ce sont les Hindous qui
sont responsables de leur propre asservissement parce qu’ils ne
reconnaissent que la « loi de la violence », il leur suggère ne pas
participer « à quelque forme de violence que ce soit, aux actions
violentes de l’administration, des cours de justice, au prélèvement
d’impôts, et le plus important, aux actions violentes des soldats ». Il
est ainsi persuadé que cette stratégie de non-coopération aura pour
effet que « non seulement des centaines d’individus ne pourront plus en
asservir des millions, mais même des millions seront incapables
d’asservir un seul individu ».
Gandhi prend connaissance de cette lettre en 1909, alors qu’il est
avocat en Afrique du Sud où il défend les droits des Indiens par des
actions de désobéissance civile aux lois discriminatoires des
Britanniques. Il connaît bien la pensée de Tolstoï et a lu ses
principaux écrits qui ont produit sur lui une « profonde impression ».
Le royaume des cieux est en vous était le maître livre qui lui
avait fait découvrir l’esprit de la non-violence. De Londres, où il est
venu pour tenter de négocier avec les autorités britanniques, il prend
l’initiative d’écrire à Tolstoï dont il se considère un humble disciple.
Gandhi a alors quarante ans et Tolstoï, quatre-vingt-un. Commence alors
une étonnante et émouvante correspondance entre Tolstoï et Gandhi.
Gandhi cherchait une aide et une reconnaissance auprès de celui qui
incarnait le mieux la conscience morale tant en Occident qu’en Orient.
Un an plus tard, Gandhi est désigné par Tolstoï comme celui dont
« l’activité au Transvaal est l’accomplissement le plus important parmi
tous ceux qui ont actuellement lieu dans le monde ». La dernière lettre
de Tolstoï à Gandhi, deux mois avant sa mort, constitue son testament
spirituel. Gandhi n’a d’ailleurs jamais caché sa dette envers Tolstoï
qu’il nomma « l’homme le plus véridique de son temps ». A plusieurs
reprises, il lui rendra hommage en des termes fort élogieux : « Tolstoï
est le plus grand apôtre de la non-violence que notre époque ait connu.
Personne en Occident, avant lui ou depuis, n’a écrit ou parlé au sujet
de la non-violence d’une manière si magistrale, et avec autant
d’insistance, de pénétration et de perspicacité ». Mais Gandhi ira plus
loin que Tolstoï, en mettant en œuvre une véritable stratégie de
l’action non-violente pour résister à l’occupation de son pays par les
troupes britanniques.
Le 28
octobre 1910, Tolstoï s’enfuit en pleine nuit de sa maison, accompagné
de son médecin et de sa fille Alexandra. Dans sa lettre d’adieu à sa
femme, il écrit qu’il ne peut continuer à vivre dans le luxe qui l’a
entouré jusqu’à ce jour. Il renonce au monde et part vivre dans la
solitude et le recueillement les derniers jours de son existence.
Fatigué par son périple, il s’arrête dans la gare d’Astapovo où le chef
de gare l’accueille dans sa maison. Son état de santé se dégrade
rapidement et pendant plusieurs jours les médias répercutent les
moindres nouvelles en provenance d’Astapovo. Tolstoï s’éteint lentement
dans la nuit du dimanche 7 novembre 1910.
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