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Résister sans armes face à Hitler
Quelques clés pour comprendre…
Jacques SEMELIN
La résistance civile fut celle de la survie: elle visait à sauver ce
qui pouvait l'être, sans attendre le renversement du rapport des forces
militaires. Il s'agissait de faire survivre des personnes pourchassées
par les forces de l'occupant et de la collaboration, de faire survivre
des valeurs et modes de vie profondément menacés par le régime nazi.
Les formes de
résistance "non-violente" dans le contexte de l'Europe nazie sont plus
nombreuses et diversifiées que ne le croit en général le grand public.
Toutefois, la notion d'action non-violente ne semble pas pertinente dans
le contexte de la seconde guerre mondiale. L'une des caractéristiques
fondamentales de la résistance au nazisme fut en effet la forte
imbrication entre les moyens de lutte armée et non-armée. La résistance
non-armée fut, dans la majorité des cas, adoptée faute de mieux,
c'est-à-dire faute de posséder des armes , ce qui demeura le principal
dessein de ceux qui tentaient de s'opposer à l'ordre nazi. La notion de
"résistance civile" permet de décrire ces phénomènes de lutte non-armée,
sans référence explicite à une stratégie ou une philosophie de l'action
non-violente. Je définirai ainsi la résistance civile
comme la résistance
d'acteurs sociaux ou politiques appartenant à la société civile et/ou à
l'appareil de l'Etat, et ce, par des moyens politiques, juridiques,
économiques ou culturels.
Cependant, la résistance
civile ne peut être uniquement appréhendée à travers ses moyens. Sous
l'occupation allemande, si des individus et des groupes ont eu
effectivement recours à des formes d'action non-armée, celles-ci étaient
en réalité au service des buts de la guerre ou du combat para-militaire
(par exemple, l' action de renseignement, le soutien des populations aux
maquis…). Ces actions de résistance civile, combinées à la lutte armée,
ont fait l'objet de recherches historiques particulières().
Il ne sera traité ici que des actions de
résistance civile plus "autonomes", c'est-à-dire celles qui étaient
orientées vers des objectifs proprement "civils", comme l'indépendance
de certaines institutions en dehors du contrôle de l'occupant ou la
protection des personnes persécutées….
Les formes variées de
la résistance civile
La résistance civile fut fondamentale au sens étymologique du mot :
parce que très souvent première à apparaître dans la mesure où ceux qui
commencèrent à résister n'avait pas d'armes. Elle joua un rôle important
dans la structuration des processus résistants, à travers des moyens
d'action politique, économique ou culturelle. En particulier, la
résistance civile eut une dimension idéologique essentielle, à travers
le développement de journaux et bulletins clandestins qui défiaient la
légitimité du pouvoir occupant et des forces collaboratrices. En ce
sens, les actions de résistance civile ont été surtout le fait de ce que
l'on a appelé les mouvements de résistance et non pas des réseaux, bien
plus liés à des objectifs de guerre. L'ancien résistant Claude Bourdet a
proposé sur ce point une distinction particulièrement éclairante :
"un
réseau, écrit-il, c'est une organisation créée en vue d'un travail
militaire précis, essentiellement le renseignement, accessoirement le
sabotage, fréquemment aussi l'évasion des prisonniers de guerre et
surtout des pilotes tombés chez l'ennemi ; ce qu'on a appelé les
"filières". Par définition, un réseau est en contact étroit avec un
organe de l'état-major des forces pour lequel il travaille (..) Un
mouvement, au contraire, a pour premier objectif de sensibiliser et
d'organiser la population de la manière la plus large possible. Bien
entendu, il a aussi des objectifs concrets [...] mais au fond on
pourrait presque dire qu'il remplit cette tâche par surcroît, parce que
chacun de ses adhérents a besoin de se sentir concrètement engagé. C'est
avant tout par rapport à la population qu'il entreprend ces tâches.
C'est elle qui est son objectif et sa préoccupation profonde.".
Parallèlement à cette
dimension organisationnelle, la résistance civile prit des formes à la
fois individuelles et collectives, anonymes et clandestines, tels que le
travail au ralenti, le sabotage industriel, la lutte contre le service
du travail obligatoire ou la protection des personnes pourchassées par
le régime, à commencer par les Juifs. Elle eut aussi des formes
publiques, à travers des manifestations (comme celle du 11 novembre 1940
à paris), des grèves (comme en août- septembre 1942 en France), des
protestations de Cours de Justice (en Norvège en 1940 ou Belgique en
1942) et diverses formes d'oppositions d'organismes professionnels,
éducatifs, médicaux ou culturels (aux Pays-Bas, en Norvège ou Pologne).
Les activités de sauvetage des juifs ont été l'une des formes les plus
fréquentes de résistance civile, l'action la plus spectaculaire ayant
été l'évacuation vers la Suède de la communauté juive du Danemark en
octobre 1943. Au sein même de l'Allemagne nazie, deux exemples sont
particulièrement significatifs : la protestation publique en 1941 de
certaines autorités catholiques contre l'euthanasie des malades mentaux
(sermons de l'évêque de Münster, Von Gallen, en juillet-août 1941), et
la manifestation des femmes "aryennes" dans les rues de Berlin en 1943
pour demander la libération de leurs maris juifs ().
Comment comprendre ?
Plutôt que de faire le récit de ces diverses actions, ce que l'on
trouvera ailleurs,
je voudrais proposer ici quelques clés d'interprétation de ces exemples
de résistance civile. En effet, ces formes de luttes non-armées sous le
nazisme, quand elles ne sont pas tout simplement ignorées, suscitent en
général l'incrédulité. Comment comprendre qu'il ait été possible de
résister sans armes face à Hitler et à ceux qui collaboraient avec lui?
Cela paraît invraisemblable. Raymond Aron notait lui-même qu'une
stratégie non-violente pouvait être efficace en Inde contre les anglais
mais pas contre Hitler ou Staline.
Evidemment, un tel jugement, qui semble inspiré par le bon sens, est en
partie fondé. Il doit pourtant être nuancé à la lumière des travaux
historiques sur les formes de résistance sous le nazisme et le
communisme. Certes, dans l'Europe hitlérienne, bien des cas de
résistances non armées ont été gravement réprimés, comme par exemple
cette surprenante grève de masse aux Pays-Bas en mars-avril 1943
(plusieurs dizaines de grévistes sont passés par les armes). Mais
d'autres luttes n'ont pas connu des issues aussi tragiques, tels que le
sauvetage peu connu des juifs de Bulgarie en 1943.
Alors faut-il dire que de tels exemples relèvent du "miracle" ou
rechercher des explications plus scientifiques? Dire que leur succès
tient à des conditions "particulières", comme on l'avance par exemple à
propos du sauvetage des juifs du Danemark? Oui, il y a toujours des
conditions "particulières" : c'est le propre de la discipline historique
que de mettre en relief les singularités d'une situation donnée en
l'analysant toujours dans son contexte. Mais cet argument empêche de
voir le problème de la résistance civile dans une perspective plus
profonde. Non, la résistance civile ne tient pas du "miracle",ni
uniquement de conditions particulières, mais bien de l'articulation de
plusieurs facteurs dont elle dépend pour son développement et son
éventuelle réussite. J'insisterai dans ces pages sur trois d'entre eux,
relatifs aux problèmes de la cohésion sociale, de la légitimité du
pouvoir et du rapport à l'opinion.
- La cohésion sociale : résister sans armes suppose le
dépassement de la peur face à des pouvoirs particulièrement brutaux.
Comment est-ce possible ? Si l'individu est isolé, ce ne peut être qu'en
vertu de fortes convictions morales ou religieuses qui peuvent le
conduire au sacrifice de lui-même. S'il s'agit d'un groupe, la peur de
lutter sans armes peut être partagée et devient donc sans doute plus
supportable. C'est pourquoi le degré de cohésion sociale d'une
collectivité, et notamment le sentiment de solidarité entre ses membres,
est souvent une clé importante pour interpréter sa capacité de
résistance civile.
La cohésion sociale peut s'évaluer à la façon dont un
groupe, et plus globalement, une société, fait bloc", fait corp" contre
un pouvoir usurpateur. Une telle réaction est loin d'être certaine. Elle
n'est possible que si les liens qui relient les différents membres,
avant la crise , sont suffisamment solides pour en supporter le choc.
Plus la société possède un degré de cohésion élevé, et plus elle sera en
mesure de résister par elle-même à une agression armée. On ne défend
bien que ce qu'on aime bien. On n'est vraiment prêt à prendre
des risques que pour ce à quoi l'on tient. A l'inverse, plus une société
connaît des divisions internes profondes, dans le temps précédant
l'agression, et plus la résistance civile sera difficile. Il est en
effet à craindre que le "tissu social" ne résistera pas longtemps aux
coups répétés de l'agresseur. En particulier, des individus qui hier se
sentaient exclus n'auront pas nécessairement grand-chose à perdre en se
mettant du côté de l'occupant. Ainsi, les divisions d'avant
l'invasion risquent d'engendrer beaucoup plus la collaboration ou la
passivité des populations que leur résistance, laquelle a toutes les
chances d'être limitée.
Ceci expliquerait pourquoi la plupart des exemples de résistance
civile importants se situent surtout dans les pays de l'Europe du Nord
ou de l'Ouest, au sein de sociétés qui connaissaient avant-guerre une
certaine stabilité démocratique et une assez bonne cohésion sociale. En
revanche, la résistance armée s'est davantage développée dans l'Europe
du Sud ou de l'Est, au sein de pays qui connaissaient avant 1939 une
plus grande instabilité politique et des régimes autoritaires et
corporatistes.
- La légitimité du pouvoir : Une "bonne" cohésion sociale ne
conduit pourtant pas nécessairement à la naissance d'un mouvement de
résistance civile de masse. Tout dépend encore de la position initiale
du pouvoir politique légitime du pays agressé. Si ce gouvernement
légitime décide de collaborer avec la puissance occupante, alors il est
probable que la dynamique d'une opposition potentielle sera fortement
enrayée. Car cette résistance éventuelle doit alors affronter non
seulement le pouvoir de l'occupant mais celui du gouvernement de
son propre pays. C'est pourquoi la résistance civile a toutes les
chances de demeurer longtemps embryonnaire et limitée. Cette passivité
générale ne signifie pourtant pas que la majorité de la population soit
en faveur de la collaboration. Au contraire, dans la mesure où la
société civile ressent effectivement l'agression militaire dont elle
est victime comme une véritable invasion étrangère, il est probable que
les populations n'approuvent pas la politique de collaboration de leurs
dirigeants. Mais le fait que le gouvernement légitime soit ainsi en
position de "faire écran" entre les occupants et les occupés neutralise
la possibilité immédiate d'une résistance de masse contre l'agresseur.
En d'autres termes, la collaboration d'Etat empêche la pleine expression
du potentiel de résistance de la société civile. C'est le cas du
Danemark et de la France de Vichy.
En revanche, le choix d'une politique de non-coopération par
le gouvernement d'un pays militairement vaincu est un facteur évident
d'incitation à la résistance civile. En raison de la situation
de contact direct entre occupants et occupés qui en résulte, une
résistance civile de masse est probable en tant que mécanisme
psychologique de défense collective contre l'étranger. Probable, mais
non certaine : la résistance de la société ne se décrète pas ; elle est
plus difficile à mettre en oeuvre quand la société agressée n'a
aucunement été préparée à subir une telle épreuve. On dira seulement
qu'une stratégie de "non-collaboration d'Etat" est celle qui peut au
mieux activer le potentiel de résistance de la société. C'est le cas de
la Norvège dès l'hiver 1940.
- L'opinion publique : La résistance civile peut enfin se
comprendre à travers la notion d'opinion, et plus spécifiquement celle
d'opinion publique. On sait qu'il existe une relation dialectique entre
résistance et opinion. Il faut en effet se représenter les rôles de
l'opinion et de la résistance de façon dynamique et complémentaire. Une
résistance est vouée à l'échec sans une opinion qui la soutient. Une
opinion ne peut changer le cours des choses sans une résistance
qui incarne sa volonté. D'une certaine façon, l'opinion protège
la résistance tandis que la résistance agit au nom de l'opinion qui la
soutient. Mais ceci vaut pour la résistance en général. La
particularité de la résistance civile est, me semble-t-il, de rechercher
une certaine efficacité politique à travers l'expression publique de
l'opinion : une opinion publique résistante. Dans une dictature,
l'opinion publique est par définition muselée, bâillonnée : ne s'exprime
que l'opinion autorisée, qui s'étale par exemple dans la presse
officielle. Il existe pourtant des moments où une opinion différente
tend à "percer", à travers la prise de position de diverses
personnalités ou par des grèves et manifestations. En ce cas, il y a
lieu de parler de la formation d'une opinion publique dans un sens
contestataire, celui défini par Gabriel Tarde au XIXème siècle, : en
tant que contre-pouvoir ().
Or, c'est le propre de la résistance civile que d'être le vecteur
d'expression de cette opinion publique résistante. Par quels moyens ?
Dans quelles circonstances ? Pour répondre à ces questions, il faut
repérer plus concrètement les modes de développement de cette forme de
résistance.
Les modes de développement
Le premier, le plus évident, est celui de la force des mots
et des symboles. Un peu partout en Europe, des tracts et des feuilles
clandestines sont apparus dans les pays vaincus pour appeler à continuer
la lutte. Certes, la force des mots n'est pas du même ordre que la
puissance des armes. Mais au moins les mots peuvent-ils parfois aider à
garder le moral et à tracer une perspective par-delà l'immédiate
réalité. Le développement de la presse clandestine a joué à cet égard un
rôle fondamental, en tant que vecteur d'expression et de construction
des mouvements de résistance. A travers la diversité de ses titres, la
presse clandestine permit une sorte de cohésion idéologique des groupes
résistants, favorisant ainsi le déploiement de leur action concrète :
travail de propagande, de fabrication de faux papiers, actions de
sabotage, etc...
La radio tint à peu près le même rôle sur le plan international. Ceux
qui purent s'exprimer à Londres, au micro de la BBC, usèrent, eux aussi,
de la force des mots à défaut de posséder celle des armes. Sur ce point,
un des aspects peu connus de l'action du général de Gaulle est d'avoir
lancé des appels à la résistance civile, surtout dans les deux premières
années de la guerre. Ainsi entre 1940 et 1942, de Gaulle - au micro de
la BBC- appelle la population française (en zone sud) à manifester les
1er janvier, le 1er mai ou le 14 juillet. Les rassemblements des 1er
mai et 14 juillet 1942 seront particulièrement réussis dans plusieurs
villes de France.
C'est avec la BBC que l'on découvre aussi l'importance des symboles
comme le "V" de Victoire, une campagne lancée en 1941 au micro de la
station britannique, et dont la réussite au sein de l'Europe occupée
surprit ses organisateurs. Succès apparemment dérisoire puisqu'il ne
s'agit que de mots ou de symboles. Mais succès non négligeable pourtant,
puisqu'il témoigne de l'insubordination de l'esprit. L'action symbolique
est en ce sens l'une des caractéristiques importantes de la résistance
civile, le symbole étant à la fois un moyen d'expression, de
reconnaissance et de regroupement, qui offre peu de prise à la
répression.
Un autre mode de développement de la résistance civile
s'opère à travers ce qu'on peut nommer des formes variées de "réactivité
sociale" : processus par lequel des groupes sociaux ou professionnels
variés expriment, à travers des crises qui peuvent être spectaculaires
(comme des grèves ou des manifestations) leur intolérance à tel ou tel
aspect de la politique du régime. Selon leur propre histoire et leurs
mentalités, ces groupes entrent en opposition avec le
régime d'occupation. Pour chacun d'eux, c'est une situation, un
événement, un symbole différent, qui déclenche la mobilisation. Ainsi,
en Belgique, les manifestations du 11 novembre 1940 furent surtout le
fait de la bourgeoisie attachée aux valeurs patriotiques tandis que,
quelques mois plus tard, ce fut au tour des mineurs du bassin liégeois
de réagir contre la dégradation des conditions de vie. En Norvège, le
fait que le régime s'en prit à l'école mobilisa les enseignants tout
comme ses attaques contre l'Eglise provoquèrent la résistance du clergé.
Nombre de groupes sociaux ont ainsi connu un ou plusieurs moments-clés
qui déterminèrent leur entrée en lutte selon des modes d'expression et
des rythmes qui leur furent propres . La croissance de la résistance
obéit à une série de réactions sociales en chaîne qui, à la manière du
processus réactif en chimie, "précipitent" dans l'action certains
éléments de ces groupes. Ce fut la réunion de ces mobilisations
partielles qui aboutit à l'édification d'une résistance d'envergure
nationale. En ce sens, les mouvements de résistance civile furent comme
des étapes sur le chemin difficile de la construction de la résistance
organisée nationalement.
Enfin, le troisième mode de développement de la résistance civile
repose sur la pratique clandestine de la solidarité. Résister sans
armes, c'est porter assistance à tous ceux qui sont victimes de la
répression du régime, soit parce qu'ils se sont engagés à le combattre,
soit parce qu'ils sont persécutés par ce régime. Ces deux formes
d'assistance, l'une davantage de nature politique (envers les
résistants), l'autre davantage de nature "humanitaire" (surtout envers
les Juifs), ne doivent pas être confondues : ceux qui ont pu aider des
résistants en cavale ne sont pas nécessairement les mêmes que ceux qui
ont sauvé des Juifs. Mais dans les deux cas, il s'agit d'une démarche
altruiste, dangereuse, visant à dissimuler des personnes recherchées ou
persécutées, afin de les soustraire à une fin tragique. En France,
La question de la répression
Evaluer les capacités de la résistance civile face à la
répression, suppose de se situer au préalable dans le cadre général des
rapports occupants-occupés, en partant du postulat que toute occupation
implique tôt ou tard une forme de répression. La nature et l'intensité
de cette répression dépend d'abord des objectifs de l'occupant vis-à-vis
de l'occupé : s'il n'attend rien de l'occupé, sa répression peut être
féroce. A l'inverse, plus il estime que l' occupé peut lui être utile en
quelque chose, plus son intérêt est de le ménager.
On sait que la répression pratiquée par Berlin n'a pas du
tout été la même à l'Est qu'à l'Ouest de l'Europe. A l'Est, les nazis
voulaient faire des territoires conquis un espace vital ("Lebensraum") :
la répression ne devait donc en principe y avoir aucune retenue, les
"sous-hommes" pouvant être éliminés, au mieux asservis. A l'Ouest, les
objectifs de l'Allemagne étaient tout autres : exploiter au maximum les
ressources économiques et humaines de l'Europe occidentale. Un haut
degré de brutalité ne s'imposait donc pas, et était même
contre-productif pour susciter la coopération de tous. C'est pourquoi
la collaboration d'Etat, bien qu'elle n'ait pas été pensée par Berlin,
était le meilleur moyen de susciter l'adhésion minimum des pays occupés,
sans laquelle l'exploitation de leurs richesses aurait été beaucoup
moins efficace. Un espace politique était donc plus favorable au
développement de la résistance civile à l'Ouest qu'à l'Est de l'Europe.
Dans l'ensemble, les faits vérifient ce principe général.
Les objectifs initiaux de l'occupant par rapport à telle ou
telle population définissent pour ainsi dire la donne originelle de la
répression envers elle. Mais, ensuite, bien des facteurs peuvent faire
évoluer la nature et l'intensité de cette répression. Il y a d'abord le
comportement des occupés eux-mêmes et la nature de leurs modes de
résistance éventuelle à l'occupation. L'historien militaire Basil
Liddell Hart, a notamment souligné que les formes civiles de résistance
avaient été souvent moins réprimées que les formes armées, parce
qu'elles mettaient rarement en cause la vie des soldats allemands
Le facteur "opinion publique" est également à prendre en compte;On sait
par exemple que la protestation ouverte d'autorités religieuses a pu
infléchir la politique de déportation des Juifs ; c'est le cas en
France, à partir de l'été 1942, à la suite des sermons de protestation
de plusieurs évêques catholiques, le plus connu étant celui de Mgr
Saliège à Toulouse, le 23 août 1942. Mais cette fonction de "tiers"
assumée parfois par les Eglises, n'a été possible que lorsque les nazis
acceptaient de composer avec celles-ci, ce qui ne se produisit guère
qu'en Europe occidentale ou scandinave.
La résistance civile aurait-elle donc été impossible à l'Est
parce que la répression allemande y était trop brutale ? Non, méfions
nous encore de jugements trop rapides. Car l'un des mouvements de
résistance civile les plus remarquables de toute l'histoire de la guerre
s'est déroulé en Pologne : celui de l'éducation clandestine pour contrer
la politique nazie d'annihilation de la culture polonaise. Dans ce cas
précis, une résistance civile de masse a tenu bon contre une répression
des plus féroces. Au total, près de18000 lycéens ont réussi à passer
leur bac dans la clandestinitté.
Il y a sans doute un seuil au-delà duquel un mouvement civil de masse
n'est plus réprimable, dès lors que la population occupée fait preuve
d'une rare cohésion sociale. De plus, les Polonais n'avaient plus
grand-chose à perdre face à un occupant qui ne leur promettait que
l'asservissement ou la mort.
Le mouvement de l'éducation clandestine a été toutefois bien
plus faible dans la partie orientale de la Pologne, occupée par l'URSS
entre 1939 et 1941. Les Soviétiques ont en effet su jouer des divisions
entre les différentes communautés pour ensuite organiser leur
déportation. Autrement dit, les occupés n'ont fait preuve d'aucune
cohésion interne et sont devenus très vulnérables. En d'autres termes,
la répression ne serait pas le facteur de vulnérabilité le plus
important de la résistance civile, mais bien la collaboration et la
division sociale. Une société qui jouit d'un niveau élevé de cohésion
sociale a peut-être la capacité interne de supporter l'épreuve d'une
répression même intense. En revanche, une société divisée, dont
certaines parties sont séduites par la collaboration avec l'agresseur,
risque d'être encore plus déchirée par la répression et incapable d'y
résister.
Face au génocide
Le cas de l'extermination oblige à pousser plus loin la réflexion sur
les limites et possibilités de la résistance civile . En effet, réprimer
une population, ce n'est pas vouloir l'anéantir. La répression a
généralement pour but de rendre plus facile l'exploitation d'un groupe
ou d'une société, au pire sa mise en esclavage, jamais son
extermination. Si la résistance civile peut, face à la répression,
disposer d'une marge de manoeuvre, c'est parce que celui qui réprime
conserve l'intention d'utiliser celui qui est réprimé. L'extermination
est un processus d'une toute autre nature, répondant à des
considérations idéologiques et non économiques : on ne peut exploiter ce
que l'on détruit. Une conclusion semble donc s'imposer : l'extermination
étant le degré ultime de la violence, la résistance à l'extermination
serait le degré zéro de l'efficacité de toute action non-violente.
A examiner les faits, un tel raisonnement paraît encore trop
rapide. Les recherches réalisées sur le génocide juif montrent notamment
que diverses formes de résistance civile ont parfois pu enrayer
l'engrenage de la solution finale. L'exemple le plus illustre est certes
le sauvetage des juifs du Danemark, au sujet duquel Hannah ARENDT écrit
: "On est tenté de recommander cette histoire à tout étudiant en
sciences politiques qui désirerait mesurer la force de l'action
non-violente et de la résistance passive quand l'adversaire dispose de
moyens violents et beaucoup plus puissants".
D'autres cas moins spectaculaires peuvent aussi être cités, comme le
réseau clandestin de protection des juifs de Belgique, organisé par le
Comité de Défense des Juifs (C.D.J.).
En France, le nom du village du Chambon sur Lignon (Haute-Loire)
illustre et symbolise ce genre d'activité de sauvetage, dont on découvre
aujourd'hui un peu mieux l'importance. Il est d'ailleurs remarquable que
des policiers, à qui on avait confié la charge d'arrêter les juifs,
aient été parfois à l'origine de leur sauvetage (comme à Nancy).
Ces activités de secours et de protection se développèrent à
l'initiative de juifs eux-mêmes et de non juifs, chrétiens ou laïcs.
Les résultats de ces actions sont certes limités au regard du nombre
total de victimes de la "solution finale". Toutefois, il ne faut pas
oublier que le génocide - celui des Juifs, mais aussi des tziganes, fut
décidé dans le contexte de la guerre, qui rendait l'environnement
international très indifférent à ces massacres. Seule restait la
possibilité de "limiter les dégats", ce qui fut souvent réalisé grâce à
des actions de résistance civile.
Car le fait est établi : bien qu'informés très tôt du sort réservé
aux juifs européens, les Etats-Unis, l'Angleterre et l'Union Soviétique
ne firent rien pour en ralentir la destruction, pas même bombarder les
voies ferrées conduisant aux camps d'extermination, ce qui leur fut
pourtant explicitement demandé
.
Engagés dans une guerre totale qu'ils n'étaient pas sûrs de gagner, les
Alliés avaient pour premier objectif de concentrer toutes leurs forces
pour détruire les machines de guerre allemande et japonaise. Dans ce
contexte de guerre totale, Auschwitz ne représentait à leurs yeux aucun
enjeu stratégique ().
Certes, à terme, seul l'anéantissement du régime nazi par les armées
alliées pouvait mettre fin au cauchemar des juifs d'Europe, mais c'était
dans un avenir qui semblait alors incertain. En attendant ce jour
hypothétique, la seule action possible était de les cacher. La
résistance civile, avec ses faibles moyens, put parfois apporter aux
personnes recherchées une sécurité relative mais immédiate. Ainsi, la
résistance civile fut avant tout celle de la survie : elle visait à
sauver ce qui pouvait l'être, sans attendre nécessairement le
renversement du rapport des forces militaires
De la survie à la libération
Ces divers exemples montrent que la résistance civile n'a
pas seulement été une résistance morale ou "prophétique". Soulignons au
passage une certaine ambiguïté de la mémoire collective des faits de
résistance non armée. Quelques actions sont parfois "héroïsées" comme en
Allemagne, celle des étudiants de la "rose blanche" de l'université de
Munich. Mais c'est en fait pour souligner qu'une résistance
"spirituelle",, était tout autant admirable que suicidaire. Ce qui par
conséquent, vient souligner le caractère crucial de la résistance armée.
Il s'agit en ce cas d'un détournement quasi pervers opéré par la mémoire
collective : héroïser une résistance morale pour en fin de compte
valoriser la lutte armée qui dans le contexte intérieur de l'Allemagne
nazie, était quasiment impossible.
L'examen des faits historiques de résistance civile conduit à faire
une critique radicale de telles représentations collectives et à porter
de ce fait des jugements plus nuancés et plus précis. De quelque côté
qu'on l'examine, la résistance civile apparaît comme complémentaire à la
résistance armée qui, elle , s'est généralement développée plus tard,
dans la plupart des pays occupés.
La résistance civile fut celle de la survie: elle visait à sauver ce
qui pouvait l'être, sans attendre le renversement du rapport des forces
militaires. Il s'agissait de faire survivre des personnes pourchassées
par les forces de l'occupant et de la collaboration, de faire survivre
des valeurs et modes de vie profondément menacés par le régime nazi. Le
but de la résistance civile ne fut pas tant de vaincre l'occupant - elle
n'en avait pas les moyens- que d'exister à côté de lui, en dépit de lui,
sans attendre l'heure de l'éventuelle délivrance.
Cette résistance de survie se transforma toutefois en une résistance
de libération, à mesure que l'espoir d'en finir avec le régime nazi
devenait de plus en plus réel. A cet égard, 1943 fut une année charnière
en raison de la défaite des armées allemandes à Stalingrad et aussi de
la croyance en la possibilité de l'ouverture d'un second front
anglo-américain à l'Ouest. Dans la perspective de l'affrontement final,
les mouvements de résistance tendirent à se radicaliser, à travers des
formes d'un combat de plus en plus militaire, où s'esquissait aussi déjà
la lutte pour le pouvoir futur.
Est-ce à dire que la résistance civile tendit alors à décliner ? Non,
car la survie demeura un enjeu majeur jusqu'à la Libération. On assista
plutôt à une nouvelle phase de structuration des processus résistants. A
partir de 1943, la résistance civile s'intégra de plus en plus dans des
schémas d'action militaires ou para-militaires. L'exemple typique fut en
France le soutien des populations civiles à la constitution et au
développement des maquis. L'année 1944 en donna l'illustration
spectaculaire, mêlant souvent au moment ultime de l'affrontement final,
guerre conventionnelle,
Grèves et guérilla
Mais cet apport particulier de la "résistance armée à la libération, la
seule vraiment "sérieuse" aux yeux de certains, doit néanmoins être
interrogé à la lumière des recherches les plus récentes. A cet égard, il
convient d'interroger la distinction "classique" entre résistance
"politique" et résistance "armée", utilisée par nombre d'acteurs de
l'époque (qui a parfois été reprise par certains historiens). Car une
telle distinction prête à confusion. En effet, la nature même de la
résistance n'est-elle pas d'être avant tout un phénomène politique,
quels que soient ses moyens d'action ? Ce que d'aucuns ont même appelé
sa composante "militaire" ne peut en être isolée. La polémique célèbre
entre le général Charles Delestraint et Henri Frenay à propos de la
notion "d'armée secrète" le montre bien, dans la mesure où cette "armée"
ne répond aucunement au schéma traditionnel d'une organisation
militaire classique. En fait, "militariser" le phénomène résistant ne
contribue guère à en avoir une compréhension plus profonde. Ce serait
même contribuer à l'obscurcir. Il faut bien sûr prendre en compte le
fait que certains "cadres" de la résistance ont tenté d'appliquer un
schéma militaire à ce phénomène politique, comme d'autres (comme les
communistes) avaient en tête le modèle de l'insurrection
révolutionnaire. Mais on doit distinguer ces représentations présentes
chez les acteurs de l'époque de ce que les mouvements de résistance ont
effectivement été. La résistance française, et plus globalement la
résistance des Français, a été autre chose qu'une organisation militaire
classique ou une armée insurrectionnelle. C'est cette "autre chose"
qu'il convient de penser, à travers ce que j'ai proposé de nommer le
"phénomène résistant", un phénomène dont les contours sont toujours
difficiles à délimiter avec précision.
Commémorer la résistance civile ?
Cette complémentarité de principe entre résistances armée et
civile ne se traduit pourtant pas, du point de vue de la mémoire, par un
traitement équilibré du souvenir. La résistance armée tient pour ainsi
dire le monopole du souvenir national, que ce soit à travers la
commémoration des maquis ou la Libération de Paris. Si la recherche
historique a montré, au cours de ces dernières années, l'importance du
rôle des anonymes, et plus généralement de ces civils sans armes.
Des travaux récents ont aussi montré le rôle spécifique des femmes dans
le développement de ce type de résistance, par exemple à travers ces
"manifestations de ménagères" protestant contre la pénurie alimentaire,
étudiées par Jean-Marie Guillon
,
ou à travers une "résistance au foyer" venant en aide à des clandestins
de toutes natures, "l'ombre de l'ombre" de la résistance, dit Claire
Andrieu
.
L'historienne italienne Anna Bravo décrit encore sous le vocable de
"résistance civile", ce qu'elle appelle le "maternage de masse" de ces
femmes italiennes qui, en septembre 1943, accueillent des milliers de
soldats qui tentent d'échapper à l'embrigadement dans l'armée
hitlérienne
.
La mémoire collective ne leur rend pas vraiment hommage. Sans doute
a-t-on assisté, ces derniers temps, à une certaine évolution en ce sens.
Par exemple, lors de l'inauguration du monument des "Justes" à
Thonon-les-Bains, le 1er novembre 1997, le Président de la République a
salué le courage de "tous ces Français anonymes, ces 'Justes parmi les
nations', qui au plus noir de la tourmente, sauvèrent les trois quarts
de la communauté juive résidant sur notre sol". Alors, ne
conviendrait-il pas, d'associer bien d'autres personnes et d'autres
activités résistantes ? La résistance des Français ne s'est-elle pas
exprimée aussi à travers ce jeune homme ou cette jeune fille qui
transportait des messages, ce patron de café dont l'établissement
servait de boîte à lettres, cette mère de famille qui hébergeait un
aviateur britannique, cet employé qui écoutait les conversations
téléphoniques de l'occupant, cette vieille dame qui acceptait que se
tiennent chez elle des réunions secrètes, cet imprimeur qui éditait des
tracts, ces policiers qui prévenaient les résistants qu'ils devaient les
arrêter, cet agriculteur qui dissimulait des réfractaires au service du
travail obligatoire, ces employés de mairie qui fabriquaient de fausses
vraies cartes d'identité, etc.. ? N'est-ce pas toutes ces professions et
toutes ces générations qu'il conviendrait d'associer dans un même
souvenir national ?
BIBLIOGRAPHIE
Ouvrage général :
Jacques semelin, Sans armes face à Hitler. La
résistance civile en Europe (1939-1943)
Etudes de cas :
Pierre bolle (dir.) le platau Vivarais-Ligon. Accueil des résistants
(1939-1944). Actes du colloque du Chambon sur lignon (12-14 octobre
1990), société d'histoire de la Montagne, 1992
Lucien lazare, Le livre des justes. Histoire du sauvetage des juifs par
des non juifs en France (1940-1944), Paris, Lattès, 1996.
Yahil Leni, The Rescue of Danish Jews. Test of a
Democracy, jewish Publication Society of amercia, 1969.
Sabine Zeitoun, ces enfants qu'il fallait sauver, Albin michel, 1989.
Sabine zeitoun, L'ouevre de Secours aux Enfants (O.SE.E) sous
l'occupation en France, L'harmatan, 1990.
.
Pierre Laborit, L'opinion française sous Vichy, Paris, Seuil,
1990 et Roderick Kedward, In Search of the Maquis. Rural
resistance in Southern France (1942-1944), Oxford, Clarendon
Press, 1993.
.
Un jeune chercheur américain a récemment publié sa thèse, largement
consacrée à l'étude de cet exemple : Nathan Stoltzfus, Resistance
of the heart.
Intermarriage and the Rosenstrasse protest in Nazi Germany,
New York, Norton, 1996.
Voir aussi en allemand : Gernot Jochheim,
Frauenprotest in der Rosenstrasse. "Gebt uns unsere Männer wieder",
Berlin, Hentrich Verlag, 1993.
Frederic B. CHARY, The Bulgarian jews and the final solution
(1940-1944), Pittsburgh, 1972.
.
Voir à ce sujet l'intéressante communication de Peter Lagrou,
"L'Europe méditérranéenne dans une histoire comparative de la
Résistance" dans La résistance et les Européens du Sud (20-22
mars 1997), Aix en Provence (à paraître).
.
Voir Le régime de Vichy et les Français, sous la direction de
Jean-Pierre Azema et François Bedarida, Paris, Fayard, 1992.
.
Gabriel Tarde, L'opinion et la foule (1ère édition 1901),
PUF, 1989 .
Hannah ARENDT, Eichmann à Jérusalem, Gallimard, 1966, p. 191.
Philippe de BRIEY, Le comité de défense des juifs, Cahiers de
la Réconciliation, novembre 1981.
Léon POLIAKOV, Le procès de Jérusalem, Calmann-Levy, 1963, p.
252.
Walter LAQUEUR, Le terrifiant secret. La solution finale et
l'information étouffée, Gallimard, 1981.
"
Qu'est-ce que résister ? » dans Esprit, janvier 1994, n°198,
pp. 50-63.
.
Je pense en particulier aux ouvrages d'Olivier Wieviorka, Une
certaine idée de la résistance. Défense de la France (1940-1949),
Paris, Le Seuil, 1995 ; de Laurent Douzou, La désobéissance.
Histoire du mouvement Libération-Sud, Paris, Odile Jacob, 1995 ;
de Dominique Veillon, Vivre et survivre (1939-1947),
Paris, Payot, 1995.
.
Jean-Marie Guillon "Le retour des 'émotions populaires'.
Manifestations de ménagères en 1942" Contribution à Mélanges
Michel Vovelle. Volume aixois."Sociétés, mentalités et
cultures. France 15-20ème siècle", Université de Provence, pp.
267-274.
.
Claire Andrieu,"Les résistantes. Perspectives de recherche", dans
Le mouvement social, n° 180, juillet-septembre 1997, p. 87.
.
Anna Bravo, "Résistance civile, résistance des femmes en Italie
(1943-1945) dans Jean-Marie Guillon et Robert Mencherini, La
Résistance et les Européens du Sud, Actes du colloque
d'Aix-en-Provence, 20-22 mars 1997,
Article publié dans la
revue Alternatives Non Violentes, n° 129/120 (été 2001), Les
luttes non-violentes au XXème siècle. |