Philippines, le renversement de Marcos en
février 1986
Christian Mellon
Père
jésuite
Le mouvement de masse qui, en février 1986,
renverse le dictateur philippin Ferdinand Marcos, et que les Philippins
appellent "people power", est un exemple particulièrement instructif de
résistance civile. L'action menée peut être qualifiée de "non-violente",
car plusieurs de ceux qui l'ont inspirée se référaient eux-mêmes, parfois
de manière explicite, à une conception non-violente de l'action.
Parvenu au pouvoir légalement en 1965,
Ferdinand Marcos s'y était maintenu en proclamant, en 1972, la loi
martiale, puis en organisant des élections truquées et en réprimant
durement tout mouvement démocratique. Au milieu des années 80, beaucoup
pensaient que seule la guérilla de la NPA - formation marxiste qui
comptait alors de 10 à 15 000 combattants - pourrait renverser ce régime.
La voie électorale semblait bouchée, à cause de la fraude, et aussi parce
que Marcos avait fait assassiner, à son retour d'exil, en 1983, le seul
opposant en mesure de lui tenir tête, Ninoy Aquino. Mais cet assassinat
sert de détonateur à l'opposition démocratique, qui multiplie grèves et
manifestations. La presse se réveille. Les autorités de l'Eglise
catholique s'enhardissent, dénoncent les exactions policières,
l'injustice, la corruption. C'est un appui de poids à ceux qui veulent le
changement sans violence. Depuis quelques années, en effet, sous
l'impulsion d'hommes comme l'évêque jésuite Francisco Claver (le "Camara
des Philippines") ou Butz Aquino (frère de Ninoy), des groupes catholiques
préconisent la non-violence active pour lutter contre la dictature et
contre les injustices sociales sans tomber dans l'engrenage de la
violence. Des séminaires de formation à l'action non-violente sont
organisés par le mouvement Akkapka, animé par José Blanco, qui fait venir
notamment Jean Goss.
En mai 1984, les élections parlementaires
apportent un enseignement précieux : malgré la fraude, elles permettent
d'élire 56 députés d'opposition démocratique (sur 183). A l'occasion de
ces élections s'organise - en s'appuyant sur les réseaux de l'Eglise - un
mouvement dont le rôle sera crucial en 1986, le Namfrel (National
movement for free election), qui se donne pour objectif de s'opposer à
la fraude électorale en mobilisant des volontaires par centaines de
milliers pour surveiller les urnes et vérifier les calculs.
Tout va se jouer autour de l'élection
présidentielle du 7 février 1986. Les 500 000 volontaires mobilisés par le
Namfrel, s'ils ne peuvent empêcher la fraude, parviennent à recueillir les
vrais résultats et à apporter à la presse étrangère tous les éléments
permettant de prouver que les chiffres officiels sont faux et que c'est
bien Cory Aquino (la veuve de Ninoy, candidate unique de l'opposition) qui
l'a emporté.
Cette "opération-vérité" constitue la première étape -
décisive - du processus qui va aboutir en trois semaines au renversement
du dictateur. Un texte émanant des évêques déclare le 14 février, que le
gouvernement de Marcos est illégitime et que les citoyens ne lui doivent
pas l'obéissance. Bien plus; il appelle explicitement à la résistance non
violente :
"Si nous ne
faisions rien (...), nous serions coupables conjointement avec ceux qui
commettent ce mal que nous voulons voir réparé. Nous n'appelons pas à des
moyens sanglants, violents, pour corriger ce mal. Si nous le faisions,
nous encouragerions le péché énorme qu'est la lutte fratricide. Tuer pour
arriver à la justice ne rentre pas dans les limites de notre vision
chrétienne dans le contexte actuel. La voie qui nous est indiquée
maintenant est la voie du combat non-violent pour la justice" (Documentation.
catholique 1986, p. 321). On imagine les
effets d'une telle déclaration dans un pays où la population est
catholique à 85 % ! La population entre dans une sorte de résistance qui
la rend ingouvernable.
L'épreuve de force
Encore faut-il que cette résistance trouve
l'occasion de se cristalliser en une épreuve de force décisive. Cette
occasion est offerte, le samedi 22 février, par le ralliement à Cory
Aquino de deux hauts dignitaires du régime, le ministre de la défense,
Ponce Enrile, et le chef d'Etat major, le général Ramos. Sur Radio Veritas,
seule radio non contrôlée par Marcos, ils annoncent qu'ils reconnaissent
Cory Aquino comme présidente et se retranchent dans une caserne située au
centre de Manille, le "Camp Aguinaldo". Dans la soirée, le Cardinal Sin en
personne, sur Radio Veritas, invite les habitants de Manille à entourer le
Camp Aguinaldo pour empêcher les troupes gouvernementales de l'attaquer.
Des centaines de milliers de personnes répondent à cet appel et se
massent dans l'Avenue jouxtant ce Camp.
Marcos fait détruire les émetteurs de Radio Veritas, mais des
techniciens parviennent à remettre en marche un vieil émetteur. Le
dimanche 23, toute la journée, une foule de plus en plus nombreuse afflue
sur l'avenue. On vient en famille, on pique-nique... Mais au milieu de
l'après-midi, c'est l'épreuve de force : cinq chars et huit véhicules
blindés tentent de traverser la foule pour attaquer les "rebelles". Se
forme alors une véritable barricade humaine, qui refuse de se disloquer
devant les chars qui avancent. Les gens cernent les véhicules,
interpellent les soldats, leur offrent des fleurs et de quoi boire. Plus
tard, un soldat dira son désarroi : "On nous avait appris à disperser des
manifestants à coups de matraque. On ne nous avait pas dit ce qu'il
fallait faire quand une jeune fille nous offre des fleurs."
Le général Tadiar menace d'ouvrir le feu sur la foule si elle
ne se disperse pas. Personne ne bouge. Par deux fois, il tente de faire
avancer les chars. La barricade humaine tient bon. Le général ordonne
alors à ses chars de se retirer. Les photos de ces événements sont
éloquentes : on y voit unee foule qui paralyse littéralement des
mastodontes d'acier.
Au petit matin du lundi 24, nouvelle tentative des militaires
pour attaquer le camp des "rebelles". Cette fois, ce sont les artilleurs
qui refusent de tirer, pour ne pas risquer de tuer une grande quantité de
civils. Les défections de militaires se multiplient. Sept hélicoptères qui
ont reçu mission d'attaquer le camps des rebelles s'y posent paisiblement
et leurs équipages rejoignent le général Ramos.
A 9 heures du matin, sur la chaîne officielle
de télévision, on voit Marcos discuter avec son nouveau chef d'Etat major,
qui lui demande l'autorisation d'écraser les rebelles sous son artillerie.
Marcos refuse. Il semble avoir compris que la partie est déjà perdue.
Soudain, l'émission s'interrompt : les responsables de la TV viennent de
se rallier à Cory Aquino. Les ralliements à la présidente légitime se
multiplient : à son appel, le lundi après midi, plus de deux millions de
personne descendent dans l'avenue.
Le mardi matin, quand Marcos, dans une ultime
mascarade, prête serment comme président, aucun diplomate étranger n'est
présent. A la même heure, une autre chaîne de TV retransmet la prestation
de serment de Cory Aquino, qui nomme immédiatement son gouvernement. Dans
la soirée, des hélicoptères américains viennent chercher l'ex-président,
sa famille et ses caisses d'or et de bijoux, pour les emmener à Hawaï.
Certains commentateurs en concluront que le
régime de Marcos est tombé parce que les Américains l'ont lâché. C'est
confondre la cause et la conséquence : Reagan a laissé tomber son protégé
Marcos, parce qu'il avait consta té que ce dernier avait perdu tout
pouvoir réel sur la société philippine. Il aurait certes pu se maintenir
quelques jours de plus dans son palais, mais au prix d'un bain de sang et
sans aucun espoir de reprendre le contrôle d'une société entrée en
désobéissance civile massive.
Ainsi est revenue la démocratie dans ce pays.
Certes, cela n'a pas résolu les problèmes de la société philippine,
notamment l'inégalité considérable entre riches et pauvres, ni les
relations conflictuelles avec les îles à majorité musulmane. Et les
gouvernements qui se sont succédé à Manille depuis 1986, s'ils ont été
respectueux de la démocratie, ne peuvent en rien être qualifiés de
"non-violents". Ne tirons donc pas des événements de "Manille 86" plus
d'enseignements qu'ils ne peuvent en donner. Mais cet exemple peut être
cité à tous ceux qui disent un peu rapidement, devant telle ou telle
situation d'oppression grave, que seules les armes pourraient y mettre un
terme.
Alternatives non -violentes n° 63 :
Philippines, non-violence contre dictature. Tout un numéro consacré à ces
événements : récit, témoignages, photos, analyses.
Pierre de Charentenay, "De
l'interprétation politique d'un 'miracle' : la révolution philippine,
dans l'ouvrage collectif publié sous la direction de Jacques Sémelin,
Quand les dictatures se fissurent, Desclée de Brouwer, 1995.
Article publié dans la
revue Alternatives Non Violentes, n° 129/120 (été 2001), Les
luttes non-violentes au XXème siècle.