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Les moines de Tibhirine, témoins de la
non-violence
par Jean-Marie Muller
Dans la nuit du 26 au
27 mars 1996, des hommes du GIA (Groupement islamique armé) enlèvent sept
moines de la Trappe de Notre Dame de l'Atlas, située à Tibhirine, non loin
de Médéa en Algérie. Le 21 mai, un communiqué du GIA annonce leur mort.
Les moines savaient qu'ils étaient menacés et s'ils avaient décidé de
rester en Algérie, ce n'était pas par goût du martyre, mais parce qu'ils
voulaient être solidaires du peuple algérien et qu'ils étaient déterminés
à résister à ses côtés.
Ils avaient eux-mêmes
été directement confrontés à la menace directe des islamistes. Dans la
soirée du 24 décembre 1993, vers 19H 15, alors même qu'ils s'apprêtent à
fêter Noël, les moines reçoivent la "visite" d'un groupe de six hommes
armés. Pendant que trois hommes restent à l'extérieur, trois autres font
irruption à l'hôtellerie et demandent à voir le responsable du lieu.
Christian de Chergé, le supérieur du monastère, arrive et se trouve face à
face avec le chef du groupe. Il refusera de satisfaire à ses exigences,
car il n'entend pas céder à la menace. Finalement, les six hommes quittent
les lieux sans commettre la moindre violence.
Cette fois, le visage
et les mains désarmés de Christian de Chergé ont désarmé ses visiteurs
armés. "Expérience vécue, dira-t-il plus tard, qu'en se présentant les
mains nues au meurtrier surarmé, il est possible de le désarmer... non
seulement en lui donnant de voir de près ce visage d'un frère en humanité
qu'il menaçait de mort, mais aussi en lui laissant sa meilleure chance de
révéler quelque chose de son propre visage caché "dans les profondeurs de
Dieu"."
Christian avoue que,
ce jour-là, il a eu le sentiment de frôler la mort. Mais après le départ
de leurs visiteurs, les moines doivent continuer à vivre : "Nous avons
continué en nous disant : on tient encore aujourd'hui, et puis demain, et
puis après-demain... Il a fallu nous laisser désarmer et renoncer à cette
attitude de violence qui aurait été de réagir à une provocation par un
durcissement."
Christian se souvient alors du commandement de Jésus : "Aimez vos ennemis
et priez pour ceux qui vous persécutent" et il se demande quelle prière
il peut faire pour le responsable du groupe armé dont la menace continue à
peser sur lui et ses frères : "Je ne peux pas demander au bon Dieu :
"Tue-le"... Pas possible ! Alors ma prière est venue : "Désarme-le,
désarme les." Ça, j'ai le droit de le demander. Et puis après, je me suis
dit : "Est-ce que j'ai le droit de demander : "Désarme-le.", si je ne
commence pas par dire : "Désarme-moi et désarme-nous en communauté." Et,
en fait, oui, c'est ma prière quotidienne, je vous la confie tout
simplement; tous les soirs, je dis : "Désarme moi, désarme nous, désarme
les."
Par cette prière,
Christian définit l'exigence évangélique de désarmement qui se
trouve au coeur même de la spiritualité chrétienne. En formulant cette
exigence, Christian ne radicalise pas l'Évangile, mais il exprime le
radicalisme même de l'Évangile. A travers cette spiritualité du
désarmement, qui n'est autre que la spiritualité de la non-violence,
Christian donne de Dieu ce témoignage essentiel : Le Dieu de l'Évangile
est un Dieu désarmé qui invite l'homme à se désarmer pour pouvoir désarmer
l'autre homme.
Mais il ne faut pas s'y
tromper, cette volonté de désarmement ne signifie nullement la résignation
de la volonté. Il ne s'agit pas de ne pas résister au méchant et de se
soumettre passivement à sa violence. A cet égard, force est de
reconnaître que la traduction de la Bible qui fait dire à Jésus dans
l'Évangile de Matthieu (5, 39) qu'il ne faut pas résister au méchant est
particulièrement malheureuse. Le véritable sens de la parole de Jésus ne
peut faire aucun doute ; elle signifie :"Ne résistez pas au mal en
imitant le méchant." Léon Tolstoï, à qui l'on reproche tout à fait
indûment d'avoir fondé une "doctrine de la non-résistance", traduisait
toujours ainsi la maxime évangélique : "Ne résistez pas au méchant par
la violence." "Tous les arguments qu'on oppose à la non-résistance au
mal, souligne l'écrivain russe, viennent de ce qu'au lieu de comprendre
qu'il est dit : "Ne t'oppose pas au mal ou à la violence par le mal ou la
violence", on comprend : "Ne t'oppose pas au mal", c'est-à-dire sois
indifférent au mal, alors que lutter contre le mal est le seul but
extérieur du christianisme, et que le commandement de non-résistance au
mal est donné comme le moyen le plus efficace de lutter contre lui. Il est
dit : "Vous êtes habitués à lutter contre le mal par la violence et par la
vengeance, c'est un mauvais moyen, le meilleur moyen n'est pas la
vengeance mais la bonté."
Ainsi la volonté de
désarmement s'enracine-t-elle dans la volonté de résister avec la plus
grande détermination à la violence, à sa logique, à son engrenage, à sa
fatalité. Il ne s'agit pas de briser le ressort de la volonté, mais au
contraire de le tendre à l'extrême afin de résister à l'emprise de la
violence. C'est parce que la contre-violence fait elle-même partie du
système de la violence, qu'elle est inefficace pour lutter contre lui.
C'est pour cette raison que seule la non-violence permet de lutter
efficacement contre ce système.
Christian situe
explicitement le christianisme dans le dynamisme de la non-violence :
"Dans la Passion de Jésus, affirme-t-il, il faut bien reconnaître le
témoignage, le "martyre" de la non-violence." Ainsi, l'une des questions
théologiques les plus fondamentales revient en définitive à une question
d'orthographe : comment écrivons-nous le "Dieu dézarmé". Trop
souvent les religions ont écrit le "dieu des armées" avec une faute
d'orthographe, c'est-à-dire en trois mots. Le vrai Dieu ne peut être que
le "Dieu désarmé" en deux mots. Jésus a désarmé Dieu - plus exactement, il
a désarmé les images que l'homme s'est faites de Dieu en l'imaginant à sa
propre ressemblance. Jésus a désarmé tous les dieux des armées. Il a
renversé les dieux tout-puissants de leur trône et il a témoigné de
l'humilité de Dieu, de sa discrétion, de sa courtoisie, de sa
non-violence.
La théologie aussi doit
être désarmée. Il faut avoir le courage spirituel et l'honnêteté
intellectuelle de reconnaître que "l'exigence évangélique de désarmement"
vécue et formulée par Christian et ses frères n'a pas eu la place centrale
qui aurait dû lui revenir dans la doctrine élaborée par l'Église à propos
de la paix. Cette doctrine, au contraire, est venue cautionner la logique
des armes en préconisant la légitime défense et la guerre juste. Ainsi
l'événement de Tibhirine vient-il questionner, mettre en question la
doctrine de l'Église à propos de la violence.
La transcendance de
l'homme, c'est de craindre le meurtre plus que la mort. La non-violence
est un risque, mais c'est précisément ce risque qui donne un sens à la vie
et à la mort de l'homme. La transcendance de l'homme, c'est cette
possibilité de prendre librement le risque de mourir pour ne pas tuer,
plutôt que de prendre le risque de tuer pour ne pas mourir. C'est ce
risque-là que les moines de Tibhirine ont pris en toute connaissance de
cause, non pas parce qu'ils avaient le goût du martyre, mais parce qu'ils
avaient le goût de la liberté. Car l'amour les avait rendu libres.
Bibliographie
Frère Christophe, Le
souffle du don, Journal, Paris, Bayard/Centurion, 1999.
de Chergé Christian,
L'invincible espérance, Paris, Bayard/Centurion, 1997.
Claverie Pierre,
Lettres et messages d'Algérie, Paris, Karthala, 1996.
Muller Jean-Marie,
Les moines de Tibhirine, "témoins" de la non-violence, Éditions
Témoignage Chrétien, 1999.
Ray Marie-Christine,
Christian de Chergé, Prieur de Tibhirine, Paris, Bayard/Centurion,
1998.
Article publié dans la revue
Alternatives Non Violentes, n° 129/120 (été 2001), Les luttes
non-violentes au XXème siècle.
Voir
aussi Hommage aux moines de Tibhirine, mars-mai 2006
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