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Lanza del Vasto, éveilleur et combattant
Jean-Baptiste Libouban
Membre de la Communauté de l'Arche
Lanza del Vasto est né le 29 septembre 1901 à
San Vito dei Normanni, dans les Pouilles italiennes. Toute sa vie semble
comme illuminée par une expérience d’enfance qu’il conte lui-même dans le
Viatique : « C’était à San Vito, j’avais quatre ou six ans. Il
avait gelé cette nuit-là et le matin était blanc et bleu. Je n’avais
jamais rien vu de pareil ni de si merveilleux. Je sortis et crus m’envoler
tant c’était merveilleux. Mais les jambes ne me suivirent pas et je
tombai. J’ouvris la bouche pour crier mais le cri me resta dans la gorge.
En effet, devant moi, chaque pierre s’était changée en étoile et des fils
luisants la liaient à la terre. Et je compris que le monde est un grand
cristal qui se renvoie la Lumière de facette en facette. »
Cette expérience de la Lumière, il la
prolongea en une quête tout le long de sa vie. Etudiant en philosophie, à
Pise, il passe son doctorat avec le thème de « La Trinité de l’Esprit ».
La « relation » en forme l’articulation essentielle. Dans le livre
Principes et Préceptes du Retour à l’Evidence , il la résume
ainsi : « Si tout est relatif, l’Absolu par soi-même se pose, c’est la
Relation ». Bien qu’athée à cette époque, cela n’est pas sans ressemblance
avec ce qu’a écrit un certain Thomas d’Aquin.
C’est le temps où le poète philosophe
vagabonde. Il cherche à mettre ses yeux dans les évidences de ce monde,
pour le déchiffrer, tant il est cause de stupeur, d’émerveillement et
d’inquiétude.
La rencontre avec Gandhi
Gandhi, seul à ses yeux, donne des
réponses cohérentes aux troubles du siècle : la réponse à la guerre, la
réponse à la civilisation qui les engendre et les entretient.
En 1937, il part en Inde pour rejoindre
Gandhi. Voici un extrait de la lettre qu’il écrit à sa mère : « Chère
Mère, je suis heureux (…). J’ai rencontré Gandhi. Il était tout ce que
j’espérais. Je crois en lui qui nous a apporté vivante la parole du Christ
et la loi de Dieu. Je crois vraiment que la simplicité évangélique est
revenue sur la terre, que tout un peuple se prépare à la libération. J’ai
eu la grâce de souvent m’entretenir avec lui. Pendant ces rencontres
bénies, la non-violence a pris forme sous mes yeux. Ainsi, j’ai reçu non
seulement des réponses à mes questions sur la guerre, mais aussi les
éléments d’un mode de vie qui permet de lutter contre les violences qui
engendrent la guerre. Il s’agit là d’une façon de faire qui découle d’une
façon d’être : une cohérence de vie. Gandhi m’a donné un nouveau nom :
Shantidas, serviteur de paix. Non pas maître ou monsieur, mais
serviteur(…).
Poussé par une voix intérieure, il rentre
en Europe, reprend sa vie de poète, ne sachant comment transmettre ce
qu’il a reçu du Mahatma.
L’Arche
Pendant la guerre, Lanza del Vasto se
réfugie en zone sud. En 1943, il publie le Pèlerinage aux sources.
Il y décrit sa rencontre avec l’Inde, ses sages, ses saints. La partie
centrale traite de la non-violence et du temps vécu chez Gandhi. C’est un
succès. Dans cette époque sombre, c’est une pousse verte dans le désert.
Pour beaucoup de femmes et d’hommes de cette génération, ce sera aussi une
initiation au dialogue interreligieux.
Il fonde un groupe qu’il appelle L’Arche,
pour éviter le gandhisme et le Lanzisme. L’Arche, c’est un pont jeté entre
des rives opposées, c’est un vaisseau jeté dans la tourmente où les hommes
divers s’essayent à vivre en Paix.
La Communauté
En 1948, l’année de l’assassinat de
Gandhi, il se marie avec Chanterelle, une musicienne. Avec elle, il fonde
la première Communauté, à Tournier en Saintonge, mais il faudra la fermer
quatre ans plus tard par manque d’expérience.
En 1954, il est à nouveau en Inde pour
suivre Vinoba. Ce disciple de Gandhi propose le partage volontaire des
terres pour résoudre le problème agraire des plus pauvres. Il en résulte
un autre livre, Vinoba ou le nouveau Pèlerinage. Il y développe
longuement la pensée politique et sociale du mouvement gandhien, la
république des villages.
Bollène
En 1954, la vie communautaire reprend à
Bollène, dans la vallée du Rhône, en Vaucluse. Cette fois, il profite des
erreurs précédentes. Une Règle ordonne la vie communautaire. Au modèle
franciscain et anarchiste, ouvert à tout homme, succède une communauté
très inspirée des règles monastiques, mais pourtant bien différente. Des
familles s’y engagent, avec des chrétiens et des non-chrétiens, mais tous
très désireux d’une vie simple, fraternelle, où l’on puisse expérimenter
la non-violence dans tous les aspects de la vie. La communauté travaille
la terre sans tracteur par refus de profiter du travail à la chaîne et des
atteintes à la nature.
La lutte contre les tortures
Survient la guerre d’Algérie, la
révélation des atrocités commises par l’armée française. Avec deux autres
compagnons, dont Pierre Parodi, il entreprend un jeûne public de vingt
jours. Le journaliste Robert Barrat, de Témoignage Chrétien, le
soutient. Mauriac le visite. Camus lui écrit pour l’approuver. Il envoie
une lettre au général Bollardière et lance un « Appel à la conscience des
Français », et une exhortation aux chefs du Front algérien pour que
cessent toutes les tortures et les atrocités des deux côtés.
Notre actualité de l’année 2001 qui fait
retour sur ce passé oublie encore le témoignage dérangeant de Lanza del
Vasto. Il n’est pas du côté de ceux qui justifient la colonisation par
tous les moyens. Il n’est pas non plus du côté de ceux qui justifient la
décolonisation et la libération de l’Algérie au prix des attentats. La
spirale des violences réciproques multiplie les victimes et les
justifications des deux bords. À tous, il crie : « les torts des autres ne
justifient pas les nôtres ».
Contre la bombe atomique
Des ingénieurs de l’usine atomique de
Marcoule, près de Bollène, révèlent à la communauté que la France prépare
en secret dans cette usine les matières radioactives nécessaires à la
réalisation de la bombe atomique.
En avril 1958, à l’occasion d’un camp de
préparation à l’action non-violente, auquel participent le pasteur Trocmé
et Robert Barrat, il est décidé d’envahir l’usine. Après l’expulsion
manu-militari , deux équipes de jeûneurs s’organisent. L’une à Genève
sur une pelouse en pleine ville, l’autre, près de Marcoule, sur le passage
des cars des ouvriers. Ce sera encore quinze jours de jeûne. Pendant ce
temps-là, à l’ONU, on discute interminablement et vainement de
désarmement.
Marie-Pierre Bovy, en lançant Stop
Essais dans les années 1990, est demeurée dans la droite ligne de
cette action de Lanza del Vasto. L’arme atomique reste le péril majeur
pour la petite planète terre. Laser Super Mégajoule, nouvelles armes et
nouveaux sous-marins, bouclier anti-missiles,… le monstre est toujours là,
bien caché, tandis que les traités pour le désarmement se meurent de
toutes parts. Lanza fustigeait déjà cette perversion de l’intelligence
pour les œuvres de puissance et de domination. C’était pour lui le signe
du renouvellement du « péché originel », portant atteinte à l’homme et à
la nature.
Les camps
d’assignation à résidence, et le soutien aux réfractaires à la guerre
En 1960, la Communauté de l’Arche apprend
l’existence de camps de concentration à la française où l’on interne les
suspects algériens. Les camps sont des espaces de non-droit. Il n’y a pas
de jugements. Est suspect celui à qui on a rien à reprocher de précis.
C’est le début de l’action non-violente conduite par Jo Pyronnet. Des
marches, des jeûnes, des manifestations à Thol, à Vincennes, à La
Cavalerie du Larzac , se déroulent. Jo Pyronnet a recruté trente
volontaires qui multiplient les actions…
Des réfractaires à la guerre d’Algérie
viennent demander de l’aide. Jo propose un service civil de paix pour la
construire par le travail et la solidarité. Les actions de désobéissance
civile se multiplient, et les procès également. Deux Compagnons feront
deux ans de prison. Lanza publie alors Pacification en Algérie ou
mensonge et violence.
Face aux techno-sciences
Shantidas, comme Gandhi l’a appelé,
publie l’un de ses livres majeurs, le plus critique sur le péril que font
encourir à l’homme les techno-sciences, Les quatre fléaux (1959)
Oui, quelle est donc cette science qui, liée à l’argent et au pouvoir,
devient un fléau potentiel pour l’homme ? La critique se fait acerbe.
Comment donc remettre en question le soi-disant progrès sur lequel, à
gauche comme à droite, déjà à l’époque, on s’accorde ou espère. Idole
prométhéenne ? Le principe de précaution n’était pas encore de mode ! Le
Prophète n’est guère entendu. Comment alerter l’opinion et résister à la
préparation des malheurs annoncés ?
Pendant ce temps, la Communauté de
l’Arche s’essaye au partage, au travail manuel, et à l’autorité
non-violente. Toutes les décisions doivent être prises à l’unanimité. Si
le Fondateur est ferme dans ses convictions, ses Compagnons ne tardent pas
à l’imiter. Ils défendent aussi leurs avis avec opiniâtreté.
L’apprentissage de la démocratie directe ne se fait pas sans heurts, sans
départs et sans larmes.
Cette petite république, qui s’essaie à
vivre la liberté, l’égalité et la fraternité, n’aurait pas résister avec
succès si chacun n’avait pris l’engagement d’un travail sur soi-même.
C’est un principe de base de la non-violence que l’on voudrait bien voir
inscrit aux frontons des institutions des Etats républicains !
La mise en œuvre de la non-violence
personnelle et interpersonnelle s’avère bien difficile au quotidien. À
croire qu’il est plus malaisé de se changer soi-même que de changer les
lois et les sociétés ! Travaux et fêtes, prières et silence rythment les
journées. La vie continue, les luttes publiques aussi. Lanza publie en
1962 Approches de la vie intérieure, qui est une initiation aux
voies de la connaissance, de la maîtrise et du don de soi.
Le jeûne de Rome en 1963
Lanza interpelle l’Eglise catholique pour
essayer d’en obtenir une condamnation claire de l’arme atomique et de
toutes les armes de destruction massive, ainsi qu’une reconnaissance de la
lutte non-violente, évangélique par ses moyens et par ses fins.
Il écrit de Rome au Pape Jean XXIII pour
lui dire qu’il entreprend un jeûne privé de 40 jours dans un monastère
trappiste. À la fin de son jeûne, il recevra du Pape l’encyclique Pacem
in terris.
Pour compléter cette action, la
Communauté de l’Arche organise un jeûne international de 19 femmes, dont
Dorothy Day du Catholic Worker, afin d’obtenir que le Concile affirme
cette reconnaissance. Il en est une petite phrase ecclésiastique qui
permettait aux catholiques non-violents de ne plus être en désaccord avec
leur Eglise. C’était un pas vers une théologie de la non-violence, qui, si
elle a fait de grands pas a encore besoin d’être clairement enseignée et
reconnue, non comme seconde et possible mais comme l’exigence même de
l’Evangile. Alors le meurtre collectif cessera d’être sacralisé ! La
guerre ne sera plus honorée. La doctrine sera claire, la guerre ne sera
plus que ce pis aller auquel les nations auront recours faute de n’avoir
pu ou su faire autrement. Alors la préparation de la paix et son maintien
canaliseront toutes les énergies, et non l‘inverse malgré ce qu’on en dit.
La Borie Noble
La Communauté de l’Arche décide de
quitter Bollène et la vallée du Rhône par où trop de monde passe en
direction du Sud. Et puis les lieux deviennent trop étroits, avec
l’arrivée des nouveaux Compagnons. Elle va s’installer en 1965 dans le
Nord de l’Hérault, sur le rebord du Larzac, terre pauvre mais riche par
son silence et par sa nature préservée.
Les voyages
Le Pèlerin de la Paix est infatigable. Il
va là où on l’appelle. Il est en Afrique, en Amérique du Sud. L’Argentine
l’accueille avec chaleur. Les Etats-Unis, le Canada, l’Australie, le
Japon, l’Inde, et bien sûr l’Europe, avec en particulier l’Italie,
l’Espagne et le Portugal. Partout, il enseigne la non-violence et crée des
groupe d’Amis qui constituent le Mouvement de l’Arche. Chacun
s’essaye à la non-violence là où il vit. Quand on ne peut pas changer le
monde, on peut toujours essayer de se changer soi-même.
Le Dieu auquel croit Lanza n’appartient à
personne, à aucune religion. On ne peut l’honorer seulement par des
paroles, aussi ferventes soient-elles. L’acte, ou l’engagement, est la
seule prière qui l’honore en vérité. La non-violence est la seule attitude
qui ne contredit ni la prière ni l’homme, qu’il soit croyant ou incroyant.
Théologie de l’essentiel et essentiel de la théologie. Philosophie et
théologie de la conciliation qui appellent théologiens et théologie à
s’effacer devant une Réalité qui dépasse Tout et tous. Relation intime de
Tout.
Le Larzac
Ce ne sont pas seulement des voyages, ce
sont aussi des jeûnes, des marches, des actions : marche de soutien aux
objecteurs de conscience espagnols, jeûne de dix jours à Montréal pour le
Bangladesh. Il est à Malville en 1976, où il jeûnera une semaine pour
protester contre la répression…
Voilà, que proche de la Borie Noble,
l’armée française veut agrandir un camp militaire sur les terres des
bergers du Larzac. En mars 1972, à plus de 70 ans, il prend quinze jours
de jeûne. Il commente la non-violence à partir de l’Evangile. C’est le
langage qu’il convient aux paysans de ce plateau rude et sauvage, très
attachés à l’Eglise et à l’Etat. Ce sera décisif pour la lutte. Il en
sortira un engagement commun, avec le fameux serment des 103
(paysans) de ne pas partir ni de vendre les terres à l’armée.
Les bergers ont choisi la non-violence et
non le fusil. Pendant 10 ans, ils mènent une lutte riche en actions
populaires et originales. Des « néo-ruraux », comme José Bové,
s’installent sur ce plateau et participent aux actions de non-coopération
et de désobéissance civile. La Communauté installe des Compagnons dans la
ferme des Truels, au nez et à la barbe des militaires qui en sont les
propriétaires.
Entre temps, Lanza publie Techniques de
la Non-Violence, où l’on trouve les récits des combats menés depuis vingt
ans et des réflexions sur la méthode et l’esprit de l’action publique
non-violente.
Des nouvelles communautés
De nouvelles communautés voient le jour.
L’une à l’Abbaye de Bonnecombe, près de Rodez, l’autre au « Grand Mouligné »
dans le Lot et Garonne. Sur le domaine de la Borie Noble, un groupe de
Compagnons s’installent dans le hameau de La Flayssière.
Le départ
Cet amoureux de la vie est infatigable.
La mort le surprend au détour du chemin, dans sa 80e année, le
5 janvier 1981, à Murcia, en Espagne, où il pérégrine.
Dans Principes et Préceptes du Retour à
l’Evidence, il avait écrit : « La vie d’un doux bandit est dure à bien
mener, mais la joie des fontaines l’éclaire et toujours la grandeur du
ciel ». Tout au long de sa fulgurante trajectoire, son amante, la vie, ne
lui a pas manqué. À sa fontaine il a bu à grands traits. La grandeur du
ciel s’est reflétée dans ses yeux bleus. Bandit, il n’a pas manqué de
l’être – chaque fois qu’il était plus honnête de désobéir à la Loi et de
prêter une main secourable à ceux qui pâtissaient des abus de celle-ci.
Bibliographie ( œuvres principales)
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Judas
(roman), Grasset 1938, Folio 1992).
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Le Pèlerinage
aux Sources, Denoël 1943, Le Rocher 1993.
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La Marche des
Rois (théâtre), Laffont 1944.
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Principes et
Préceptes du Retour à l’Evidence, Denoël 1945, Le Rocher 1996.
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Commentaire
de l’Evangile, Denoël 1951, Le Rocher 1994.
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Les Quatre
Fléaux, Denoël 1962, Le Rocher 1993.
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Pacification
en Algérie ou mensonge et violence, 1960, L’Harmattan 1988.
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La Trinité
spirituelle, Denoël 1971, Le Rocher 1994.
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Techniques de
la Non-Violence, Denoël 1971, Folio 1988
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Le Viatique
(2 vol.), Le Rocher 1991.
NB. Pour ceux qui veulent en savoir plus, est
disponible une biographie détaillée : Lanza del Vasto par Arnaud de
Mareuil, Dangles 1998.
Article publié dans la revue Alternatives
Non Violentes, n° 129/120 (été 2001), Les luttes non-violentes au
XXème siècle.
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