Le non que la non-violence oppose à la violence
est un non de résistance.
La non-violence est certes abstention,
mais cette abstention exige elle-même l'action.

Jean-Marie Muller

    

 La non-violence - Repères historiques
 

 

 


La lutte non-violente au Kosovo

Pierre Dufour 

Membre du Mouvement pour une Alternative Non-violente
 

Au cœur de la poudrière des Balkans, un bel exemple d’action non violente a été donné par la population du Kosovo.

Le contexte historique :

Le Kosovo est considéré par les Serbes comme le cœur et le berceau de leur civilisation pour deux raisons essentielles :

- la bataille mythique de Kosovo-Polje de 1389 qui a mis face à face une coalition serbo-albanaise et l’armée turque de l’Empire ottoman, lequel est sorti vainqueur

-et la présence de monastères orthodoxes, dont celui de Pec, siège du patriarcat.

En 1989, le pouvoir de Belgrade supprime l’autonomie  de  cette province

 - autonomie accordée par Tito dans le cadre de la constitution de 1974 - et y exerce un véritable apartheid sur les 80% Albanais du Kosovo.

Les Albanais, en général, qu’ils soient du Kosovo ou d’Albanie, sont essentiellement des ruraux ; beaucoup vivent dans des régions montagneuses et sont habitués à une vie rude. Chez eux, l’organisation sociale de type clanique est restée forte. Le très ancien droit coutumier ou “canun des montagnes” formalisé au XV ème siècle par le prince albanais Lekè-Dukajini a imprimé de fortes traces dans les mentalités. Selon ce code d’honneur et de relations interpersonnelles, toutes les personnes ont une valeur égale. C’est ainsi que si quelqu’un est tué, blessé ou lésé par un membre d’une famille ou d’un clan, la famille ou le clan de la victime doit, par souci d’équité, affliger à l’agresseur, généralement un responsable masculin, un châtiment identique, c’est la vendetta. Le clan, à son tour agressé, doit châtier de nouveau,  mouvement sans fin, dont l’atmosphère oppressante est parfaitement décrite dans les livres d’Ismaël Kadaré. La survivance de cette tradition sévère créait une division de la population albanaise facilement exploitable par le pouvoir serbe.

La grande réconciliation, terreau de la résistance non-violente

Des jeunes qui avaient pris conscience du caractère anachronique et archaïque de cette tradition firent appel  à Anton Ceta, un sage ethnologue albanais. Ensemble ils élaborèrent une stratégie pour  une grande campagne de réconciliation ; leur action commença le 2 février 1990. Ecoutons Anton Ceta, lui-même : «  Les résultats au début furent assez limités, mais chaque semaine ils étaient plus encourageants et au bout d'un mois, aux premiers jours de mars, spontanément dans 23 communes, se sont formés des groupes pour la réconciliation du sang. Nous disposions alors de la radio et de la télévision, grâce à elles des rencontres ont eu lieu. Des intellectuels avec la jeunesse s'informaient dans les villages et pendant le week-end, ils allaient prier les paysans, les gens isolés, qui devaient faire la vendetta, de se réconcilier. En juillet, 600 cas avaient été réconciliés. C’était enthousiasmant. … Par la suite, dans des réconciliations publiques, il y a eu des réunions comprenant 100 000 ou 200 000 personnes ; dans la vallée de Decani nous avons eu jusqu'à 500 000 personnes. Les gens venaient de tout le Kosovo et même de Macédoine, du Monténégro, de Serbie du sud, de Preshevo, tous voulaient voir comment se faisait la réconciliation, tous s’enthousiasmaient et certains pleuraient. C’était l'euphorie… c’était un rapprochement de tout notre peuple, et puis une solidarité, une consolidation, une union nationale. Le principal étant qu’il n’y avait plus de distinction selon la condition économique, la religion ou la fonction. Et cela fut un grand résultat qui a entraîné ensuite des répercussions positives. Pourtant, il y a une conséquence à laquelle nous n'avions pas pensé : c’était de rendre la population capable de pardonner tout, y compris les exactions que fait la police ; en effet, actuellement  la police nous opprime, nous contrôle, nous vole, nous tue même. Si entre nous, nous ne sommes pas loyaux, s’il n’y a pas un peu d’amour, si nous voulons nous entre-tuer, où cela finira-t-il?  »

Grâce à l’équipe d’Anton Ceta, au début des années 90, des valeurs non-violentes comme le respect de la personne, le courage, la loyauté, la recherche et l’expression de la vérité ainsi que la justice, ont été adoptées par les Albanais du Kosovo.

Les mouvements parallèles

En 1990, le pouvoir serbe ne se contente pas de priver le Kosovo de son autonomie, il édicte des "lois d’exception”, stipulant que les Albanais ne devraient plus être employés dans l’administration, la police, les postes de responsabilité et d’encadrement. Dès novembre 1988, il avait remplacé  les responsables albanais des mines de Trepça, près de Mitrovica, les plus importantes de la Yougoslavie : 2 500 mineurs réagissent en faisant une grève de la faim de 8 jours à 500 mètres de profondeur qui se termine par une marche sur Prishtina où se retrouvèrent 500 000 personnes. Dans l’ensemble du Kosovo, 107 à 125 000 albanais seront licenciés entre 1986 et 1993[4], (l’ensemble de la province avait une population voisine de deux millions).

Intervient alors cette grande solidarité entre familles, conséquence de la réconciliation, évoquée par A. Ceta. Cette solidarité s’est cristallisée autour d’une ONG, crée en 1989 à Prishtina, l’association “Nema Térésa”, du nom de la célèbre religieuse albanaise. L’association s’est donnée pour but de palier, pour les plus démunis, aux carences des services sociaux et sanitaires que le pouvoir serbe n’assumait plus pour les Albanais. Grâce à la solidarité, Nema Térésa développe rapidement un réseau : 32 antennes locales relaient tout le territoire en 1993, 76 antennes en mai 1996. Ces antennes comportent souvent une “ambulancia », équivalant à un petit dispensaire et un magasin où sont distribués vivres et vêtements. En 1993, Nema Térésa aidait, à Prishtina, 13 000 familles totalement dépendantes et dans tout le Kosovo, 48 000.
 Autre manifestation de la solidarité albanaise, celle concernant l’enseignement. Conjointement à la suppression des institutions politiques du Kosovo, le gouvernement de Belgrade avait aussi décidé de démanteler le système scolaire et universitaire albanais. Ainsi, le premier septembre 1991, l’ensemble du système éducatif non serbe était interdit aux Albanais…La population, sans doute dynamisée par la « réconciliation » a une réaction spontanée, unanime et efficace : elle met à la disposition de l'éducation,  appartements, greniers, caves, entrepôts où l’enseignement est dispensé. Moins de cinq mois après l’interdiction des cours, 410 000 élèves seront  scolarisés en albanais !…

Cette réussite formidable a été rendue possible par la grande détermination de la population mais aussi par l’organisation politique des Albanais et par la contribution financière de leur diaspora.

En mai 1992, sont organisées des élections parlementaires et présidentielles clandestines. Au terme du scrutin, sept partis obtiennent une représentation parlementaire, une écrasante majorité revenant à la Ligue Démocratique du Kosovo (LDK) d’Ibrahim Rugova ; celui-ci est élu président de la «République du Kosovo » à la quasi-unanimité. L’organisation des militants permet de transmettre, avec une grande efficacité, les informations nécessaires au fonctionnement des diverses structures parallèles et de la résistance civile en général. C'est aussi ce réseau de contacts interpersonnels qui soutient le   comportement non violent de la population.

Une intense action diplomatique internationale est menée par le président et les ministres du gouvernement parallèle ; ils n’ont cessé de parcourir le monde pour faire connaître la situation du Kosovo. Dès 1992, ils demandaient un protectorat international. Ils s’appuyaient sur un accord international : celui d’Helsinki, (1975) signé par les puissances européennes, les États-Unis, le Canada et la Russie. Cet accord stipulait que ces puissances  interviendraient dans les pays où les droits de l’homme seraient bafoués. I. Rugova, en particulier, a rencontré personnellement les principaux diplomates des grandes Puissances. En substance, tous lui ont dit : « Monsieur Rugova, votre politique non-violente est excellente, continuez. Grâce à elle, nous pourrons, dans de bonnes conditions, traiter la “question du Kosovo”. Nous le ferons globalement avec les autres problèmes en suspens dans l’ex-Yougoslavie ».

Pendant les 8 années (de 1989 à 1997) durant lesquelles les Albanais du Kosovo ont développé les solidarités sociales, fait fonctionner leurs écoles, leurs administrations et leur système politique, ils ont été victimes de terribles répressions de la part de la police, de la milice serbe ; pas une famille n’a été épargnée : fouilles brutales, vols, enlèvements, prison, tortures et assassinats ; tous ont  participé à la résistance : volonté de ne pas tolérer l’apartheid, de ne pas coopérer avec le pouvoir injuste de Belgrade, soutien au "programme constructif" réalisé dans les organisations parallèles. Tous ces comportements sont l’illustration exemplaire de la résistance civile non-violente active des Albanais du Kosovo. Une résistance liant intrinsèquement la fin aux moyens. 

Malheureusement, en décembre 1995, lors des accords de Dayton, malgré l’engagement des Occidentaux  vis à vis de Rugova et suite à une demande de Milosevic, il n’a pas été question du Kosovo; conséquence de cette lâcheté occidentale : l’armée de libération du Kosovo (UCK) s’organise et fin 1997 entre en action. La violence s’est déchaînée, déstabilisant la région et privant le Kosovo des fruits de sa courageuse résistance non-violente.

Article publié dans la revue Alternatives Non Violentes, n° 129/120 (été 2001), Les luttes non-violentes au XXème siècle.