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L'influence de Gandhi dans les résistances
civiles de l'Est
Jacques Sémelin
Conférence au colloque Gandhi, Montpellier,
1998
Avez-vous été à Berlin ?
Si oui, vous avez peut-être visité ce musée du nom de Check-Point Charlie.
Si non, je vous suggère un jour de vous y rendre. En effet, il est
particulièrement intéressant au regard de notre sujet. On doit sa création
à Monsieur Rainer Hildebrandt -aujourd'hui un vieux monsieur- qui, autour
des années soixante, eut l'idée de créer ce musée tout près du point de
passage principal vers Berlin-Est, du nom de Check-Point Charlie ; dans ce
musée, il voulut rassembler toutes les idées et tous les objets que les
hommes ont inventés pour passer d'Est en Ouest, soit cachés dans des
valises ou dans des voitures un peu trafiquées, soit en construisant des
souterrains, des ballons atmosphériques, voire même un sous-marin de
poche.
C'est formidable ce que
les hommes peuvent inventer dès lors qu'ils veulent conquérir leur liberté
! De salle en salle, vous découvrez l'histoire des résistances à l'Est :
le soulèvement de Berlin-Est de 1953, l'insurrection hongroise de 1956, le
Printemps de Prague de 1968, la grève de Gdansk de 1980, et enfin les
manifestations non-violentes qui ont précédé l'ouverture du Mur en 1989.
Et puis, ô surprise, vous arrivez finalement dans une salle où vous vous
trouvez face à face avec les visages de Gandhi et de Martin Luther King,
et des images d'autres luttes non-violentes à travers le monde.
Au milieu des années 1980,
après le combat de Solidarnosc, Monsieur Hildebrandt eut l'idée d'ouvrir
une salle consacrée au combat non-violent. Il lui semblait en effet qu'il
était essentiel de faire découvrir au visiteur la réalité de l'action
non-violente dans d'autres parties du monde que l'Europe de l'Est, et en
rapport avec ce qui venait de se passer en Pologne. Mais cette présence du
combat non-violent à travers Gandhi dans ce musée, peut surprendre. Et je
sais qu'elle surprend certains visiteurs. Je me souviens d'avoir discuté à
Berlin avec un étudiant en Sciences Politiques qui me disait : "Formidable
ce musée sur le Mur ! Mais c'est vraiment dommage qu'il y ait Gandhi !"
- "Ah ?"
- "C'est sûrement une
secte qui a imposé cette religion de la non-violence dans ce musée !"
- "Mais vous savez que
différents observateurs depuis quelques années ont souligné le caractère
non-violent des processus d'opposition qui ont conduit à l'ouverture du
Mur de Berlin ?"
Visiblement, je n'ai pas
réussi à l'en convaincre. De fait, si cela suscitait des questions, voire
une désapprobation, il fallait bien se donner la peine de faire quelques
recherches. Ce que je fis.
Quel rapport peut-on
établir entre ces luttes non-violentes à l'Est et le combat de Gandhi ?
Dans quelle mesure ces luttes non-violentes se sont-elles référées à
Gandhi, voire ont pris comme modèle la lutte de Gandhi?
Il y a trois manières de
répondre à cette question.
La première est de se
demander quels sont les ouvrages de Gandhi qui ont été publiés à l'Est, et
quels sont les auteurs de l'Est, qui ont réfléchi sur Gandhi.
La deuxième manière,
consiste à se situer à l'intérieur même de l'Europe Centrale, c'est à dire
à comprendre le développement de ces luttes depuis les années 50, donc
depuis la période de la guerre froide, dans ce qu'on appelait le système
totalitaire.
Et enfin, c'est, en
adoptant un point de vue qui n'est ni de l'extérieur ni de l'intérieur, de
voir quels sont les rapprochements, quels sont les points de comparaison
que nous pouvons établir entre ces luttes à l'Est et le combat de Gandhi.
Les auteurs et
ouvrages consacrés à Gandhi
Il n'a pas été facile
d'obtenir des informations en ce domaine. Mais j'en ai finalement trouvé
plus que je ne le pensais au départ; j'ai même fait quelques découvertes
intéressantes dont je vais vous livrer les résultats. Je tiens à remercier
au passage un réseau d'amis et de bibliothécaires qui m'ont aidé à travers
l'Europe Centrale à collecter ces informations.
Tout d'abord, il m'a
semblé que, durant la période communiste, c'étaient les Polonais qui les
premiers, avaient traduit l'autobiographie de Gandhi en 1958. Cette date
n'était pas innocente car c'était le début de la période dite "Gomulka",
c'est à dire une ouverture relative de la Pologne non seulement à
l'intérieur, mais aussi à l'extérieur. Parut ensuite un livre sur l'oeuvre
de Gandhi, d'une certaine Iza Lazari Pawlowska, publié en 1965 pour la
première fois à l'Est, en polonais.
C'est un livre de caractère universitaire qui est essentiellement consacré
à la pensée morale et religieuse de Gandhi.
D'une manière générale à
l'Est, Gandhi sera très souvent classé dans le rayon des sciences morales
et de l'éthique. L'aspect politique de son œuvre n'est pas véritablement
abordé dans ce travail. Mais cette même auteure, Iza Lazari Pawlowska
publia en 1967 un autre livre sur Gandhi dans une collection consacrée aux
grandes figures philosophiques, dirigée par un historien polonais assez
célèbre, du nom de Bronislaw Baczko, et là, la pratique politique de
résistance non-violente de Gandhi y est davantage évoquée, à travers la
notion de résistance passive et de satyagraha, mais elle n'y parle guère
de désobéissance civile et de non-coopération. Elle ne fait qu'aborder ce
thème sans l'approfondir.
J'en étais là de mes
recherches quand je reçus des informations de Prague. Alors, je découvris
que ce ne n'étaient pas les Polonais qui avaient été les premiers à
traduire l'autobiographie de Gandhi, mais les Tchèques. Ces derniers
l'avaient fait avant la guerre, en 1931. Pour moi, cette information était
nouvelle. Rappelons-nous que le premier volume de Gandhi parut en 1929 à
Ahmedabad. Donc les Tchèques avaient été très rapides, beaucoup plus
rapides que nous, les Français: la traduction française date seulement de
1950 !
De même, le premier auteur
français à avoir écrit sur Gandhi, fut Romain Rolland en 1923. Eh bien, ce
livre de Romain Rolland, un an plus tard, était disponible à Prague, en
tchèque!
Mais les Tchèques ont
traversé une histoire extrêmement lourde à partir de 1938 avec les Accords
de Munich -que Gandhi condamna vigoureusement- puis l'occupation
allemande, et bientôt l'occupation soviétique. Cependant en 1963
paraissait le premier livre d'un Tchèque sur Gandhi, donc deux ans avant
les Polonais, d'un certain Jan Pilat. Puis en 1968 arriva le Printemps de
Prague, l'espoir suivi de la répression. Juste après ces événements, un
certain nombre de Tchèques ont travaillé la pensée de Gandhi pour savoir
s'il pouvait proposer des réponses à leur situation présente.
Parmi eux et non des
moindres, un des animateurs du Printemps de Prague, le Président de
l'Assemblée Nationale, Monsieur Smyrkovski organisa en 1969, pour le
centième anniversaire de sa naissance, une rencontre semi-officielle à
Prague, sur Gandhi. Mais le régime empêcha cette manifestation d'aller
plus loin. Un jeune chercheur du nom de Filipsky qui avait participé à
cette rencontre, travailla ensuite beaucoup sur Gandhi. On lui doit
d'ailleurs un livre sur ce dernier, paru en tchèque au moment de la
Révolution de Velours en 1989.
Du côté russe, les choses
sont différentes : il fallait se poser la question de l'influence de l'Est
sur Gandhi. Et d'abord celle de l'écrivain russe Léon Tolstoï. Vous savez
qu'entre 1907 et 1909, il y eut une correspondance importante entre
Tolstoï et Gandhi. Ce dernier reconnut l'influence de Tolstoï sur son
œuvre, sur son action, au point même qu'il donna au tout début du siècle
à sa ferme en Afrique du Sud, le nom de "ferme Tolstoï". Bien sûr cette
correspondance, en anglais, ne fut malheureusement pas connue du public
soviétique. Ce n'est qu'en 1969, pour le centième anniversaire de la
naissance de Gandhi, que les Russes traduisirent l'autobiographie, donc
bien des années après les Polonais et les Tchèques. Ils prirent modèle sur
les Tchèques d'ailleurs, puisqu'ils donnèrent à cette autobiographie le
nom de "Ma Vie", comme les Tchèques. Puis deux autres livres
sortiront encore sur Gandhi, écrits par Komarov et Litman.
Dans cette période
également, Soljenitsyne sembla s'intéresser à Gandhi. Il publia en 1974 un
texte important, dans lequel il faisait référence au nom de Gandhi. De
même Sakharov, dans les années 70 et 80, parla de lutte non-violente, mais
pas vraiment de Gandhi. Un de ses amis, peu connu en France, mais qui est,
je crois, un personnage assez important en Russie, Mikhaïl Gefter, parla
de non-violence, et appela en particulier la jeunesse à la désobéissance
civile, au moment du coup d'Etat manqué de 1991. Quelques autres ouvrages
sont parus en russe sur Gandhi, dont je vous fais grâce.
Le cas de la RDA est
particulièrement intéressant. A ma connaissance, rien sur Gandhi n'a été
publié jusqu'au début des années 80. Et puis, en 1983, paraît le premier
livre sur Gandhi, en Allemagne de l'Est, d'une certaine Sigrid Grabner.
C'est un livre honnête, qui évoque la force de la non-violence présentant
d'une manière assez fidèle le combat de Gandhi. Ce livre terminé en 1981,
a été retenu deux ans par la censure. Finalement l'éditeur décida de le
publier en 1983. C'était l'époque où fleurissaient les mouvements
pacifistes. L'idée de paix liée à la non-violence avançait. Sigrid Grabner
participa à des débats autour de son livre, dans des paroisses, dans des
entreprises, dans des centres culturels...
Elle raconte d'ailleurs,
dans la préface de la réédition en 1992, que des gens s'interrogeaient
ainsi sur leur situation, en disant: "La pensée de Gandhi peut-elle nous
aider à sortir de notre propre situation? Comment pouvons-nous changer,
sans violence, les structures de notre pays?" Et l'important dans ce genre
de débats -même s'il nous est difficile de l'imaginer-, c'est que la
police politique, la Stasi, était là. Il fallait d'ailleurs un certain
courage pour aller à ces réunions. Elles se passaient souvent dans le
cadre de l'église protestante, et des groupes de jeunes y assistaient.
Ces rencontres autour du
livre de Grabner ont probablement aidé des jeunes à s'interroger sur une
stratégie non-violente de changement en RDA. Mais c'est sans doute aussi
grâce à la diffusion du film Gandhi, de Richard Attenborough sorti
en 1983. Ce film a pénétré clandestinement en RDA, ainsi qu'en Pologne. En
RDA, il a été probablement visionné des centaines de fois suscitant de
nombreux débats.
Ce sont là des facteurs
qui expliquent l'intérêt que l'on va porter, dans certains milieux,
notamment ceux de la jeunesse, à l'action de Gandhi. Il est intéressant de
les garder en tête, car trois ou quatre ans plus tard -en 1988 et 1989-,
se produisent ces fameuses manifestations non-violentes, qui ont conduit à
l'ouverture du Mur.
Comment comprendre
la manière dont ces luttes se sont développées?
Pour cela, plongeons-nous
dans l'histoire de l'Europe Centrale. Il faut souligner que, des luttes
sans armes se sont effectivement développées à l'Est sans se référer à
l'action de Gandhi, celles de 1989 en RDA, mais aussi celles des ouvriers
de Gdansk dans les années 80, et en 1968, celles du Printemps de Prague.
Il faut aussi reconnaître certains aspects de luttes non armées dans
l'insurrection hongroise de 1956.
Ces combats des résistants
à l'Est, qu'on appelait "dissidents", se seraient-ils donc faits sans
références explicites à la non-violence gandhienne?
Je reprendrai ici le mot
d'Adolfo Perez Esquivel, prix Nobel de la Paix 1983, parlant des luttes
non-violentes en Amérique du Sud: "On ne parlait pas tellement de
non-violence dans nos pays d'Amérique latine, on la faisait."
De même, on ne parla pas tellement de non-violence dans les pays de l'Est,
on la fit, mais sans connaître véritablement la pensée de Gandhi, comme je
viens de le dire, ou si peu! Et c'est pourquoi, par scrupule, par souci de
ne pas récupérer leurs luttes et leur histoire, je préfère qualifier ces
actions ou ces formes de résistance sans armes, de résistance civile.
C'est le terme que j'ai utilisé dans mon travail sur le nazisme,
où la notion de non-violence est encore plus hétérogène dans le contexte
de la Deuxième Guerre Mondiale qu'elle ne l'est dans celui de la guerre
froide.
Avec le recul de trois ou
quatre décennies, nous voyons donc que depuis la période de la guerre
froide, un savoir-faire résistant, un savoir-faire militant s'est
construit en quelques générations ; une manière de résister sans armes qui
exploitait les points de vulnérabilité du système communiste.
Une question cependant
reste assez mystérieuse : comment se fait-il que ce type de lutte se soit
développé au sein d'un tel système ? L'une de mes hypothèses est la
suivante: n'est-ce pas lorsqu'une société vit une réelle saturation de la
violence - comme dans un système totalitaire - que se créent en son sein
des conditions d'émergence de l'action non-violente?
Pour comprendre le
développement de ces formes de luttes en Europe Centrale, il faut se
référer d'abord à l'histoire de ces peuples.
Par exemple, les Tchèques
qui ont résisté sans armes à l'invasion du Pacte de Varsovie en 1968,
avaient derrière eux trois ou quatre siècles de lutte pacifique. De toute
façon, comment auraient-ils pu faire autrement, sans risquer d'être
écrasés comme des mouches?
En revanche la question
est plus énigmatique pour les Polonais. Car l'histoire de ce pays comme de
ce peuple, est profondément marquée par la violence depuis le XVIIIème
siècle. De fait, avant même que n'éclate cette grande grève des ouvriers
des chantiers navals de Gdansk en 1980, dix ans auparavant, il y eut une
émeute à Gdansk, une émeute ouvrière qui fit plusieurs dizaines de morts.
Alors, quand cette nouvelle grève éclata, les Polonais surent pour la
première fois, véritablement contrôler leur mouvement, et ne pas basculer
dans l'émeute.
Ceci me paraît
particulièrement important dans nos débats sur la violence et la
non-violence. Un peuple peut parfois parvenir à se libérer de sa propre
histoire de violence.
Cette grève de Gdansk ne
s'est non seulement pas terminée dans le sang, mais bien par une victoire.
C'est aux yeux d'un certain nombre d'historiens aujourd'hui, le début de
la fin du système soviétique.
Pour autant, pouvons-nous
dire que ce mouvement de Solidarnosc a conduit les gens à s'intéresser
davantage à Gandhi, ou des éditeurs polonais, même dans la clandestinité à
traduire des œuvres de Gandhi ? Non. Néanmoins, certains ouvrages
d'auteurs occidentaux sur l'action non-violente ont été traduits en
polonais, notamment ceux de Gene Sharp et de Jean-Marie Muller.
Dans les années 80, il y
eut alors certains débats sur la violence et sur la non-violence dans ces
années 80 en Pologne, puisqu'on craignait le passage à la violence, au
terrorisme. Mais ceux-ci ne se sont pas faits en référence à Gandhi.
Gandhi restait encore un modèle extérieur à l'Europe Centrale, même si
Lech Walesa, dans les années 80, dit une fois en passant : "Oui, ce que
nous essayons de faire, c'est ce que Gandhi a fait en Inde"...même si
Vaclav Havel en 1995, quand il reçut le prix Indira Gandhi, déclara :
"J'affirme que nous pouvons déceler le reflet de l'œuvre de Gandhi, dans
notre manière de résister sans violence au système totalitaire." C'est
bien entendu un coup de chapeau, une reconnaissance, parce que Gandhi est
une figure emblématique aujourd'hui au XXème siècle, des combats sans
armes. Cependant on ne peut pas dire qu'il ait été véritablement présent
dans l'histoire récente des pays de l'Europe Centrale; et c'est
compréhensible, car chaque peuple invente à sa manière les formes du
combat non-violent.
Rapprochements et
points de comparaison entre ces luttes et le combat gandhien
Tentons maintenant
d'établir des comparaisons, soit dans la dynamique des luttes, soit dans
le développement des pensées des dissidents en rapport avec celle de
Gandhi.
Les points de convergence
dans la dynamique des luttes sont faciles à démontrer. Par exemple: le
recours au symbole, très important dans la lutte non-violente telle
qu'elle fut pratiquée par Gandhi, le fut aussi dans la lutte de
Solidarnosc.
Nous pouvons faire aussi
le rapprochement entre l'idée de Gandhi de transférer la combativité des
hommes sur les choses et cette remarque que m'a faite un jour le pasteur
Christian Führer, qui était l'animateur de la paroisse Saint-Nicolas, à
Leipzig - cette église protestante d'où partaient, tous les lundis soirs,
ces grandes manifestations non-violentes qui faisaient le tour de la ville
en 1989 -: "Vous savez, on essaie de donner le maximum de bougies aux
gens. Parce que quand vous avez une bougie dans les mains, vous avez moins
envie de prendre une pierre." Dans ces moments, la ville de Leipzig vivait
une tragédie, elle était au bord de la guerre civile.
Par ailleurs le thème du
programme constructif est tout autant fondamental dans les luttes non
-violentes de Gandhi qu'à l'Est, notamment à travers l'éducation
clandestine que les Polonais pratiquaient en fait depuis le XIXème siècle,
c'est à dire depuis l'occupation russe.
De même, que ce soient les
Russes Alexandre Soljenitsyne ou Andreï Sakharov, que ce soit le Polonais
Adam Michnik, le Tchèque Vaclav Havel ou le Hongrois György Konrad, tous
ont insisté comme Gandhi sur l'importance du rapport entre la fin et les
moyens. Pourquoi ? Pas simplement pour des raisons pratiques, parce qu'ils
savaient que l'usage de la violence serait suicidaire face à la puissance
policière et militaire du système soviétique comme de chacun des pays dans
lesquels ils vivaient. Mais aussi parce qu'ils estimaient que l'usage de
la violence était contre-productif. Cette analyse, ils la faisaient en
référence à la révolution bolchevique de 1917. Ils estimaient que cette
révolution, qui avait certes des valeurs tout à fait nobles, avait été
pervertie et avait perverti le système qui s'était développé par la suite,
justement parce qu'elle avait reposé sur l'usage de la violence. C'était
un leitmotiv dans les propos des dissidents qui disaient: "Nous ne voulons
pas faire comme eux. Nous ne voulons pas être comme eux."
C'est à partir de là
qu'ils ont tenté de réfléchir sur des moyens de résistance sans violence,
et aussi sans le recours au mensonge. Cette réflexion sur la violence et
le mensonge est centrale chez les dissidents. Je voudrais l'illustrer à
travers deux textes particulièrement importants. Le premier est
d'Alexandre Soljenitsyne en date du 12 février 1974. C'est un texte
essentiel pour deux raisons: il s'agit du dernier texte que Soljenitsyne
ait écrit avant de se faire expulser d'URSS, et c'est le seul texte où
Soljenitsyne dit au peuple soviétique ce qu'il doit faire. Comme me l'a
dit son traducteur, Georges Nivat, c'est un texte prescriptif. Alors que
dit Soljenitsyne ? Il fait une analyse de la violence dans son pays :
"Quand la violence fait irruption dans la vie des hommes, sa figure brille
d'espérance et d'assurance comme si elle portait un drapeau et s'écriait :
je suis la violence, allez-vous en, je vais vous écraser. Mais la violence
vieillit rapidement. Quelques années après, elle perd son assurance, et
afin de pouvoir garder son apparence respectable, elle cherche à s'allier
au mensonge. Car la violence ne peut que se cacher derrière le mensonge,
et le mensonge ne peut vivre que par la violence. La violence ne met pas
tous les jours sa main lourde sur toutes les épaules. Elle n'exige de nous
que l'obéissance au mensonge."
Ce texte peut évidemment
être rapproché de l'analyse de Gandhi sur la coopération volontaire de
chacun avec les structures d'injustice, coopération volontaire des
opprimés avec les oppresseurs. Et d'ailleurs, un peu plus loin,
Soljenitsyne va citer Gandhi : "La clé la plus accessible et la plus
simple de notre libération, que nous avons négligée jusqu'à présent, se
trouve dans notre non-participation personnelle au mensonge. Ce chemin est
beaucoup plus facile, bien qu'il soit dangereux d'en parler, que la
désobéissance civile prêchée par Gandhi. Nous voulons refuser de dire ce
que nous ne pensons pas."
Puis Soljenitsyne semble
prendre du recul vis-à-vis de Gandhi. Mais c'est parce qu'il veut être
réaliste. Il ne veut pas prêcher le boycott, la désobéissance civile,
qu'il croit trop difficile, trop lourde de conséquences dans la situation
soviétique.. Il a même l'intuition de la force du nombre, puisqu'il dit
plus loin: "Si nous sommes des milliers, ils ne pourront plus rien contre
nous. Et quand un jour nous serons des dizaines de milliers, nous ne
reconnaîtrons plus notre pays."
Ce texte qui a des aspects prophétiques eut une réelle influence à l'Est.
Il fut repris par les radios occidentales qui émettaient vers l'Est, que
j'ai étudiées dans mon livre "La liberté au bout des ondes".
En effet, on retrouve ce
thème chez Vaclav Havel, qui écrit un texte tout aussi important quelques
années plus tard, en 1978, sur "Le pouvoir des sans pouvoirs". Son
homologue en Pologne, Adam Michnik, dira à son propos: "C'est le meilleur
texte que nous ayons écrit, nous autres, les dissidents."
C'était en tout cas une manière de lui lancer
un coup de chapeau!
Vaclav Havel y reprend les
analyses de Soljenitsyne, mais en les développant. Il part aussi de la
notion de non-coopération et explique que chacun est à la fois victime et
support de ce système. Il prend l'exemple d'un marchand de légumes qui met
sur son étalage "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !" Cela n'a
vraiment rien à faire avec son activité professionnelle, mais ce marchand
de légumes se sent obligé de mettre cette étiquette pour indiquer à tous,
son allégeance au régime, son obéissance aux valeurs du pouvoir. Et Vaclav
Havel dit en quelque sorte: "Eh bien, nous sommes tous des marchands de
légumes. Nous mettons tous cette petite pancarte quelque part, visiblement
ou dans nos têtes. Alors, s'il vous plaît, tentons de l'enlever. Ayons un
peu plus de courage. Vivons dans la vérité." Soljenitsyne avait dit,
"Refusons de vivre dans le mensonge." Havel dit, "Vivons dans la vérité,"
qui est synonyme pour lui d'authenticité. C'est sa manière de définir
l'opposition. " On peut nommer 'opposition' toute tentative de 'vie dans
la vérité'," écrit-il.
C'est un appel à
s'attacher à la vérité dans de petits gestes de la vie quotidienne, où
l'on fait preuve de courage, ce qui peut aussi conduire à des formes
publiques d'expression dissidente comme le mouvement lié à la Charte 77,
cette plate-forme que les dissidents tchèques ont rédigée en 1977 pour
demander le respect des droits de l'homme dans leur pays en rapport avec
la Convention d'Helsinki et dont Vaclav Havel sera l'un des principaux
animateurs.
Nous voyons là encore dans
cet attachement quotidien à la vérité, un rapprochement possible avec la
pensée de Gandhi. Certes, chez les deux hommes, cette notion de vérité n'a
pas le même sens. Tout simplement parce que l'un est religieux et croyant,
et l'autre pas. Pour Gandhi, la vérité, c'est un autre nom de Dieu. Il
dira aussi, "La vérité et la non-violence sont les deux faces d'une même
pièce."
D'ailleurs cet "attachement à la vérité"
sera si important pour Gandhi qu'il donnera pour sous-titre à son
autobiographie: "Mes expériences de vérité". Pour Havel, je viens
de le dire, la vérité est plus synonyme d'authenticité, d'honnêteté avec
soi-même, de non-dissimulation de sa pensée, ce qui était fondamental dans
la situation de l'Europe Centrale. Nous trouvons même chez Havel, la
notion de "force de la vérité",
autre nom que Gandhi donnait à la non-violence. Il y a là sans conteste
une convergence de pensée et d'action importante entre les deux hommes.
Cet état de convergence
entre la dynamique des luttes à l'Est et celles de Gandhi, entre la pensée
des dissidents et celle de Gandhi -même si on peut en montrer les
différences-, me semble fondamental, non seulement pour l'écriture de
l'histoire de la non-violence au XXème siècle, mais aussi pour la
construction de son futur.
La résistance
civile au Kosovo
Après la chute du Mur de
Berlin, une autre forme de résistance civile apparaît dans les Balkans :
celle des Albanais du Kosovo contre la domination serbe. Dans une région
pétrie par la violence et la culture de la vendetta, l'émergence d'une
telle forme d'opposition a de quoi surprendre. Le régime de terreur imposé
par Belgrade y est pour beaucoup. Celui-ci provoque en effet un processus
de réconciliation entre Albanais, dont le sociologue Anton Ceta a été l'un
des principaux artisans.
A partir du printemps
1990, des familles entreprennent de renoncer à la "dette du sang", au
cours de divers rassemblements publics. Le plus important se tient dans la
vallée de Décani : il aurait réuni près de 500 000 personnes. Dans ce pays
où des familles entières peuvent s'entretuer, un tel phénomène mériterait
d'être étudié à la fois d'un point de vue politique et anthropologique.
Ce renoncement à la
vendetta a favorisé le développement de la résistance civile proprement
dite, impulsée par Ibrahim Rugova, président de la Ligue Démocratique du
Kosovo ( L.D.K ).
Est-ce l'esprit des mouvements non-violents de l'Europe Centrale qui,
après avoir contribué à l'ouverture du Mur de Berlin, vient souffler sur
les Balkans ? Est-ce la perception du danger de mort planant sur leurs
têtes, qui convainc alors une majorité d'Albanais de ne pas donner
davantage de prétextes à la répression serbe ? Toujours est-il que la
nature pacifique de leur résistance n'offre pas de prise au déclenchement
immédiat de la purification ethnique de la province. Chassés des écoles,
les Albanais développent un réseau d'éducation clandestine qui rappelle ce
que les Polonais avaient fait eux-mêmes au cours de la seconde guerre
mondiale. Ils créent aussi des institutions politiques parallèles, Ibrahim
Rugova étant élu clandestinement Président de la République du Kosovo, le
22 mai 1993.
Celui-ci reste cependant
hostile à une forme d'action non-violente risquée, comme celle des
manifestations de rue ou des actes de désobéissance civile. Bien que
Rugova s'efforce de faire connaître la cause des Albanais du Kosovo à
l'étranger, ils ne font pas la "Une" de l'actualité. L'attention
internationale est centrée sur la guerre en Bosnie et le siège de
Sarajevo. Les accords de Dayton (décembre 1995), qui mettent fin à cette
guerre, "oublient" la question du Kosovo. La résistance civile répond de
moins en moins à leurs attentes, et certains sont attirés par la solution
radicale de la lutte armée que préconise l'U.C.K. Mais les premières
actions de celle-ci, début 1998, renforcent la répression serbe. Sous
prétexte de lutter contre les "terroristes" de l'U.C.K., Belgrade
entreprend la purification ethnique de la province.
L'action
non-violente contre les empires
Le regard rétrospectif de
l'historien permet de ré-ouvrir la passé. A cet égard, il est éclairant de
s'interroger après coup sur le rôle de l'action non-violente et de la
résistance civile dans l'effondrement du système soviétique.
Dans les années 60 et même
70, qu'on s'en souvienne, on disait : "La non-violence n'est pas possible
à l'Est. D'ailleurs, même si elle est possible, elle conduit à une
impasse. Elle ne peut pas être efficace. Regardez ce qui vient de se
passer avec le Printemps de Prague et sa répression par le Pacte de
Varsovie! Oui, la non-violence est possible en Inde, parce que Gandhi
avait affaire aux Britanniques, mais vis à vis des Soviétiques, ça ne peut
être qu'une tragédie"; puis dans les années 80, au moment du combat de
Solidarnosc, on disait quelque chose d'un peu différent, mais qui sur le
fond, n'avait pas beaucoup bougé : "Oui, la non-violence a conquis
certaines choses, notamment en Pologne, mais ça ne va pas durer, parce
qu'il n'y a pas de compromis possible avec le pouvoir totalitaire. Et
puis, de toute façon, les Polonais sont un peuple violent. Et ils vont
basculer dans la violence....etc." Mais les Polonais n'ont pas basculé
dans la violence, même s'ils ont pris un fort coup sur la tête après le
coup d'Etat du Général Jaruzelski en 1981; puis il y eut un troisième type
d'argument : "De toute façon on ne peut pas changer la partition de
l'Europe, c'est impossible. Si on abandonne cette partition, on va tout
droit à une troisième guerre mondiale....etc." 1989 est arrivé par là, et
ô surprise, les formes de résistance non-violente ont contribué à
l'effondrement du système communiste, d'abord en RDA, puis partout en
Europe Centrale!
Trois prophéties contre
l'action non-violente, qui se sont avérées trois fausses prophéties. Quel
retournement de l'histoire ! Mais en même temps, ne faisons pas de
triomphalisme. Restons modestes. La résistance civile n'est que l'un
des facteurs qui ont conduit à l'ouverture du Mur de Berlin. Il y en a
eu d'autres : le délitement de l'idéologie marxiste-léniniste,
l'effondrement de l'économie communiste, l'attraction pour le modèle
occidental, le développement des échanges internationaux...etc, mais
malgré tout, la résistance non-violente, et plus généralement la
résistance civile, participe à la construction de cette histoire. Elle est
au cœur de cette histoire de la conquête de la liberté à l'Est et de
l'effondrement de ce système dit totalitaire.
Or, la manière dont s'est
effondré l'empire soviétique est à rapprocher de l'écroulement de l'empire
britannique. Mettre en perspective ces deux événements révèle le rôle non
négligeable de l'action non-violente dans l'histoire du XX ème siècle.
Qu'on ne dise pas que celle-ci n'est pas une force : elle n'est sans doute
pas capable de "déplacer les montagnes", mais elle peut déstabiliser des
empires!
C'est pourquoi, Monsieur
Rainer Hildebrandt avait quand même bien raison de mettre Gandhi dans son
musée. Et je pense à cette pancarte qui s'adresse directement aux
visiteurs quand ils entrent dans ce musée : "Walesa, Sakharov, Gandhi. Ils
t'aident à construire ton avenir."
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