Mohandas Karamchad
Gandhi naît le 2 octobre 1869 à Porbandar, une ville située sur la côte
occidentale de l'Inde, au bord de la mer d'Oman. A l'âge de quatorze
ans, il se marie avec Kasturbai Makanji qui a le même âge que lui. En
septembre 1888, après avoir obtenu son examen de fin d'études
secondaires et alors qu'il est déjà père d'un petit garçon, Hariral, il
embarque à Bombay pour l'Angleterre afin d'y faire des études de droit.
Le 1O juin 1991, il est admis au barreau. Deux jours plus tard, il prend
le bateau pour retourner en Inde.
Après s'être inscrit
sans grand succès au barreau de Bombay, Gandhi embarque le 4 avril 1893
pour l'Afrique du Sud où il est envoyé par une firme comme conseiller
juridique. Son séjour en Afrique du Sud sera décisif pour l'acquisition
de ses convictions sur la non-violence et pour leur mise en pratique
dans sa vie personnelle et leur application dans l'action politique.
Très rapidement, il
doit subir le traitement humiliant que les Blancs réservent aux hommes
de couleur. Six jours après son arrivée, il quitte Durban pour se rendre
par le train à Prétoria. Il monte dans un compartiment de première
classe, mais, alors que le train est arrivé dans la gare de Maritzburg,
capitale du Natal, il est sommé par les agents du chemin de fer de
quitter sa place et d'aller s'installer dans un autre wagon. Il refuse
d'obtempérer et il est brutalement expulsé du train par un agent de
police. Le train repart sans lui et il se retrouve seul sur le quai avec
ses bagages. Il est neuf heures du soir et il n'a d'autre solution que
de passer la nuit dans la salle d'attente dans le froid et l'obscurité.
Il a alors tout le temps de s'interroger sur l'injustice qui le frappe :
"Qu'était le devoir pour moi ? Fallait-il lutter pour défendre mes
droits ? Retourner dans mon pays ? (...) Repartir précipitamment pour
l'Inde sans m'acquitter de mes obligations, ce serait lâcheté. Le
traitement injuste que l'on m'infligeait n'était que superficiel ; pur
symptôme du malaise profond qu'entretenait le préjugé racial. Il fallait
essayer, si possible, d'extirper le mal, quitte à souffrir l'injustice
en cours de route. Et ne se poser en redresseur de torts que dans la
mesure où ce serait nécessaire à la suppression du préjugé racial. Je
décidai donc de prendre le premier train qui se présenterait pour
Pretoria."
Cette épreuve forgea la détermination de Gandhi à résister contre
l'injustice. "Ma non-violence active, dira-t-il, commença à partir de
cette date."
Dès son arrivée à
Pretoria, il convoque une réunion de tous les Indiens de la ville et,
pour la première fois, il prend la parole en public. Il invite son
auditoire à "protester officiellement auprès des autorités responsables
contre les injustices dont souffrent les colons indiens."
Pour mener à bien la lutte contre ces injustices, Gandhi restera en
Afrique du Sud vingt ans. Le 3O juin 1914, il signe avec le général
Smuts, ministre de l'Intérieur du gouvernement de l'Union sud-africaine,
un accord qui satisfait les principales revendications des Indiens. Le
18 juillet 1914, estimant sa mission terminée, Gandhi embarque pour
l'Angleterre.
Bien des années plus
tard, le général Smuts évoquera en ces termes son face à face avec
Gandhi : "Fatalité que d'avoir été l'adversaire d'un homme pour qui
j'avais, à cette époque déjà, le plus grand respect. Pour Gandhi, tout a
marché selon ses plans. Il a même pu jouir d'un bon repos en prison, ce
qu'il désirait sans nul doute. Pour moi, le défenseur de l'ordre,
j'étais au contraire dans une situation impossible. J'avais à appliquer
une loi relativement impopulaire et, par surcroît, j'ai dû subir
l'humiliation de devoir l'abolir. Pour lui, en fait, tout cela fut une
réussite totale."
Arrivé à Londres le 4
août 1914, Gandhi embarque le 19 décembre à destination de Bombay où il
arrive le 9 janvier 1915. Auréolé du succès de sa lutte en Afrique du
sud, il est accueilli comme un héros. Mais après de si longues années
d'absence, il souhaite prendre le temps de visiter l'Inde afin de se
familiariser à nouveau avec les réalités de son pays. Il va également
fonder une communauté - un ashram - dont les membres s'engagent à
vivre dans la plus grande simplicité et selon les règles de la
non-violence. Il choisit de s'installer sur les rives de la rivière
Sabarmati, à quelques kilomètres de la ville d'Ahmedabad.
Dès 1919, il défie
ouvertement le gouvernement britannique en demandant aux Indiens de
refuser d'obéir aux lois injustes, contraires au principe de liberté et
de justice sur lesquelles reposent la société coloniale. Pour
mener sa lutte, il va s'appuyer sur le Congrès National Indien dont il
va devenir tout naturellement le principal dirigeant. Le Congrès avait
été créé en 1885 à l'initiative de quelques européens qui se proposaient
de réunir régulièrement les leaders indiens afin d'envisager avec eux
quelles étaient les réformes administratives et sociales pouvant
contribuer au progrès de l'Inde. A la session annuelle du Congrès de
1920, Gandhi fait adopter de nouveaux statuts. Ceux-ci précisent :
"L'objet du Congrès National Indien est l'obtention de l'indépendance
par tous les moyens légitimes et pacifiques."
Lors de la session du
Congrès de 1928 qui se tient à Calcutta, de nombreux membres demandent
que les délégués se prononcent en faveur de l'indépendance immédiate,
alors que la résolution soumise au vote ne réclame qu'un statut de
dominion. Le Congrès se trouve au bord de la rupture. Gandhi suggère
alors qu'un ultimatum soit envoyé aux autorités britanniques exigeant
que dans les deux ans un statut de dominion soit accordé à l'Inde. Si le
gouvernement refusait de satisfaire cette demande, alors le Congrès
exigerait l'indépendance totale et, pour l'obtenir, lancerait une
campagne de désobéissance civile. Pour mieux faire admettre ce
compromis, Gandhi accepte de ramener le délai accordé à l'Angleterre à
un an. Il est donc entendu que si, à la date du 31 décembre 1929, l'Inde
n'est pas dotée d'un statut de dominion lui reconnaissant la liberté de
se gouverner elle-même, le Congrès sera tenu de proclamer l'indépendance
de l'Inde et d'agir pour qu'elle soit effectivement reconnue par la
Grande Bretagne.
Gandhi tente de
négocier directement avec le vice-roi, Lord Irwin. Mais, au cours d'une
rencontre organisée le 23 décembre 1929, le vice-roi lui fait savoir
qu'il n'est pas en mesure d'octroyer à l'Inde le statut de dominion.
Dès lors, l'affrontement programmé l'année précédente par la résolution
du Congrès de Calcutta devient inévitable.
Le 31 décembre 1929,
à minuit, les délégués du Congrès National de l'Inde réunis à Lahore, la
capitale du Panjab, hissent, sur les bords du fleuve Râvi, le drapeau
national de L'Inde. Après avoir pris acte du refus du gouvernement
d'accéder à sa demande, le Congrès vient de se prononcer solennellement
pour l'Indépendance et de décider d'organiser une campagne de
désobéissance civile pour parvenir à cette fin. Il décrète que désormais
le 26 janvier sera fêté en Inde comme la "Journée nationale de
l'Indépendance". Dès lors, il revient à Gandhi d'organiser la rébellion
en défiant ouvertement l'Empire. Le 23 janvier 1930, Gandhi affirme
catégoriquement : "La domination britannique doit cesser. (...) Le
peuple britannique doit comprendre que l'Empire est arrivé à sa fin.
Mais il ne le comprendra pas à moins que nous, en Inde, nous n'ayons
créer un pouvoir qui nous permette d'imposer notre volonté."
Pour la célébration
du "Jour de l'indépendance" qui doit avoir lieu le 26 janvier 1930,
Gandhi rédige une déclaration. Celle-ci doit être lue dans les meetings
organisés dans toute l'Inde par les organisations locales du Congrès et
doit être proposée à l'approbation des participants par un vote à mains
levées. "Nous croyons, affirme la déclaration, que c'est le droit
inaliénable du peuple indien, comme de tout autre peuple, de vivre en
liberté, de jouir des fruits de son travail et de posséder ce qui est
nécessaire pour vivre afin d'avoir toutes les possibilités de la
croissance. Nous croyons aussi que si un gouvernement prive un peuple de
ces droits et le maintient dans l'oppression, ce peuple a le droit d'en
changer ou même de le révoquer. Le gouvernement britannique de l'Inde
n'a pas seulement privé le peuple indien de sa liberté, mais il s'est
fondé sur l'exploitation des masses et a ruiné l'Inde économiquement,
politiquement, culturellement et spirituellement. En conséquence, nous
croyons que l'Inde doit rompre ses liens avec la Grande-Bretagne et
obtenir une complète indépendance. (...) Nous considérons que c'est un
crime contre l'homme et contre Dieu de se soumettre plus longtemps à un
pouvoir qui a causé ce quadruple désastre à notre pays. Nous
reconnaissons cependant que le moyen le plus efficace pour obtenir notre
liberté n'est pas la violence. C'est pourquoi nous voulons nous préparer
à renoncer, pour autant que nous le pouvons, à toute association
volontaire avec le gouvernement britannique, et nous voulons nous
préparer pour la désobéissance civile, y compris le refus de payer les
impôts. Nous sommes convaincus que si nous pouvons retirer notre aide
volontaire et arrêter de payer les impôts sans recourir à la violence,
même face à la provocation, la fin de ce pouvoir inhumain est assurée.
C'est pourquoi, aujourd'hui, nous nous engageons solennellement à suivre
les instructions que le Congrès donnera dans le but d'établir
l'indépendance totale."
Ainsi, ce jour-là, les Indiens font plus que de décider qu'ils veulent
être indépendants, ils décident qu'ils sont indépendants.
Le 15 février 1930,
Gandhi annonce qu'il a décidé de choisir pour objectif de la campagne de
désobéissance civile l'abrogation de la loi sur le sel. "En dehors de
l'eau, affirme-t-il, il n'y a pas d'article comme le sel dont
l'imposition permet à l'État d'atteindre les millions d'affamés, les
malades, les infirmes et les pauvres sans aucune ressource. Par
conséquent, cet impôt constitue la taxe la plus inhumaine que
l'ingéniosité de l'homme puisse imaginer. (...) La conséquence
nécessaire du monopole du sel a été la destruction, c'est-à-dire la
fermeture des ateliers dans des milliers d'endroits où les pauvres
fabriquaient leur propre sel. (...) L'illégalité, c'est qu'un
gouvernement vole le sel du peuple et lui fasse payer très cher pour
l'article volé. Le peuple, quand il deviendra conscient de son pouvoir,
aura le droit de prendre possession de ce qui lui appartient."
Le 2 mars 1930,
Gandhi adresse une lettre au vice-roi, Lord Irwin, dans laquelle il lui
lance un ultimatum en le prévenant que s'il ne satisfait pas les
revendications essentielles du peuple indien, il organisera, à partir du
11 mars, une campagne de résistance civile en violant délibérément la
loi sur le sel. "Si l'Inde, écrit-il, doit vivre comme une nation, si on
veut arrêter le processus qui conduit son peuple à mourir lentement de
faim, il faut trouver immédiatement un remède qui puisse le soulager. La
question n'est plus de convaincre avec des arguments. Le problème
trouvera lui-même sa solution par l'une des deux forces qui
s'affrontent. Face à des arguments convaincants ou pas, la Grande
Bretagne défendra son commerce et ses intérêts en Inde en utilisant
toutes les forces dont elle dispose. L'Inde, par conséquent, doit
accumuler une force suffisante pour qu'elle puisse se libérer elle-même
de l'étreinte de la mort."
Mais le vice-roi
répondra à cet ultimatum par une fin de non-recevoir. Gandhi décide donc
de passer à l'action. Bien qu'il ne renonce pas à son ambition de
convertir les Anglais, la campagne de désobéissance civile qu'il
envisage vise à contraindre le gouvernement britannique à satisfaire les
revendications des Indiens. "Supposons, affirme-t-il le 10 mars, que dix
personnes dans chacun des sept cents mille villages de l'Inde décident
de fabriquer du sel et de désobéir ainsi à la loi, que pensez-vous que
ce gouvernement pourra faire ? Même le pire dictateur que vous puissiez
imaginer n'arriverait pas à disperser des régiments de résistants civils
pacifiques en faisant parler ses canons. Pour peu que vous décidiez de
vous mobiliser, je vous assure que vous serez capables de fatiguer ce
gouvernement en très peu de temps."
Le mercredi 12 mars
1930 à 6 heures trente du matin, Gandhi quitte l'ashram de Sabarmati à
la tête de soixante-dix-neuf marcheurs. Il appelle alors tous les
Indiens à faire preuve de déloyauté à l'égard du régime colonial : ""Ce
système de gouvernement, affirme-t-il, est ouvertement basé sur
l'exploitation sans merci de millions innombrables d'habitants de
l'Inde. (...) C'est pourquoi c'est un devoir pour ceux qui ont
conscience du mal terrifiant fait par le système de gouvernement de
l'Inde, d'être déloyaux et de prêcher ouvertement la déloyauté.
Vraiment, la loyauté envers un État aussi corrompu est un péché et la
déloyauté est une vertu."
Le 6 avril 1930 , à
8h 30 du matin, Gandhi s'approche du bord de l'océan, se baigne puis
revient sur la plage où il ramasse un peu de sel abandonné par les
vagues. A partir de ce moment, il devient un rebelle à l'Empire
britannique. Il lance alors le mot d'ordre de la désobéissance civile à
tous les Indiens, en leur demandant de se procurer illégalement du sel.
le 9 avril, dans un message à la nation, il affirme : "Aujourd'hui, tout
l'honneur de l'Inde est symbolisé par une poignée de sel dans la main
des résistants non-violents. Le poing qui tient ce sel peut être brisé,
mais ce sel ne sera pas rendu volontairement."
Ce qui devait arriver
arriva : dans la nuit du 4 au 5 mai 1930, Gandhi est arrêté et conduit à
la prison de Yeravda où il doit rester incarcéré "aussi longtemps qu'il
plaira au gouvernement". Mais la désobéissance civile ne fait que
s'amplifier. Des milliers et des milliers d'Indiennes et d'Indiens sont
emprisonnés. Finalement, le 26 janvier 1931, le vice-roi décide de
libérer Gandhi. Le 17 février 1931, il arrive au palais du vice-roi pour
s'entretenir avec Lord Irwin. Cette rencontre d'égal à égal entre le
leader de la résistance indienne et le représentant de l'autorité
britannique symbolise déjà la reconnaissance de l'indépendance de
l'Inde.
Le 5 mars, à midi,
Gandhi et Irwin, après s'être rencontrés à huit reprises, signent ce qui
sera désormais appelé "le Pacte de Delhi". En ce qui concerne la
future constitution de l'Inde, il est prévu que cette question sera
traitée lors d'une "Conférence de la Table Ronde". Le 29 août 1931,
Gandhi embarque à Bombay pour se rendre en Angleterre afin de participer
à cette Conférence. Arrivé à Londres le 12 septembre, il en repartira le
5 décembre sans n'avoir rien obtenu, mais sans n'avoir rien cédé. De
retour en Inde le 28 décembre, il annonce la reprise générale de la
désobéissance civile. Mais cette fois le vice-roi ne tergiversera pas et
Gandhi est arrêté le 4 janvier.
Le 20 septembre 1932,
Gandhi décide d'entreprendre un jeûne à mort pour obtenir l'abrogation
d'un texte de loi qui instituait, en matière électorale, un scrutin
séparé pour les Intouchables. Cette disposition lui apparaît comme une
mesure de ségrégation portant gravement atteinte à l'unité du peuple de
l'Inde. Gandhi cesse son jeûne le 26 septembre, après que le
gouvernement britannique ait accepté un compromis négocié avec
l'ensemble des leaders indiens. Cependant, la question de
l'intouchabilité va rester la préoccupation majeure de Gandhi. Pendant
tout ce temps, la campagne de désobéissance civile est censée continuer,
mais son ressort est brisé. Libéré le 23 août 1933, Gandhi décide de
renoncer à toute initiative et à toute activité concernant la
désobéissance civile afin de pouvoir travailler pour la cause des
Intouchables. Le 2 avril 1934, Gandhi met fin au mouvement de
désobéissance civile et demande aux résistants ainsi démobilisés de
s'investir dans le programme constructif élaboré par le Congrès. "Ainsi
se terminait, écrit Claude Markovits, l'une des grandes campagnes
politiques du siècle."
Certes, l'indépendance
n'est pas acquise, mais le chemin qui y conduit est désormais ouvert et,
après encore bien des conflits et bien des luttes, les Indiens y
parviendront le 15 août 1947. Jawaharlal Nehru, qui vient d'être désigné
pour devenir le Premier ministre du gouvernement de Inde indépendante
déclarera quelques instants auparavant : "A minuit, tandis que le monde
dormira, l'Inde s'éveillera à la vie et à la liberté. Voici venir le
moment, un moment qui ne vient que rarement dans l'histoire, où nous
sortons du passé pour entrer dans une ère nouvelle, où un âge prend fin
et où l'âme d'une nation, longtemps réprimée, peut enfin s'exprimer."
Bibliographie
Gandhi, Tous les
hommes sont frères, Paris, Gallimard, coll. "Idées", 1985.
Gandhi,
Autobiographie ou mes expériences de vérité, Paris, Presses
Universitaires de France, 1964.
Bovy-Marie Pierre
(sous la direction de), Gandhi, l'hétitage, Nantes, Siloë, 2001.
Fischer Louis, La
vie du Mahatma Gandhi, Paris, Flammarion, 1952.
Lassier Suzanne,
Gandhi et la non-violence, Le Seuil, Points Sagesses, 2000.
Muller Jean-Marie,
Gandhi, la sagesse de la non-violence, Paris, Desclée de Brouwer,
1994,
Muller Jean-Marie,Gandhi,
l'insurgé, l'épopée de la marche du sel, Paris, Albin Michel, 1997.
Panter-Brick Simone,
Gandhi contre Machiavel, Paris, Denoël, 1963.