Le non que la non-violence oppose à la violence
est un non de résistance.
La non-violence est certes abstention,
mais cette abstention exige elle-même l'action.

Jean-Marie Muller

    

 La non-violence - Repères historiques
 

 

 


Adolfo Perez Esquivel :

Un long chemin d'angoisse et d'espérance

Michel Grolleau

            C’était au début de l’été 1976. Les départs en vacances commençaient à vider les rues de Paris. Par notre réseau d’amis de la non-violence, je venais d’apprendre le passage prochain d’un militant argentin, affilié aux communautés de l’Arche de Lanza del Vasto. Cette visite prenait d’autant plus d’intérêt que la vague de dictatures militaires qui, depuis plus de dix ans, déferlait sur l’Amérique latine, venait d’atteindre l’Argentine. C’est ainsi que, pour la première fois, j’ai rencontré Adolfo Pérez Esquivel.

            Par une coïncidence étrange, sinon providentielle, un autre latino-américain, déjà renommé dans son pays, l’Equateur, se trouvait aussi de passage dans la capitale : Mgr Leonidas Proaño, évêque de Riobamba, dans l’Altiplano andin. Par ses origines indiennes, cet évêque se sentait naturellement proche du peuple dont il avait la charge et menait une action d’éveil et de promotion des diverses communautés indigènes, dans le droit fil du souffle évangélique qui, à la suite du Concile Vatican II, avait caractérisé la Conférence des évêques d’Amérique latine à Medellin (Colombie) en 1968. Or, Mgr Proaño allait rentrer dans son pays pour y accueillir un petit groupe d’évêques « progressistes » du continent qui se réunissaient pendant quelques jours chaque année. Sans hésiter, il propose à son ami Pérez Esquivel de le suivre pour qu’il puisse assister à cette rencontre. Adolfo accepte et va vite chercher sa famille, hébergée amicalement en Autriche, pour partir en Equateur. Il ne savait pas qu’un événement significatif de la tourmente politique du continent les attendait.

            En effet, le 12 août 1976, alors que les évêques – 17 en tout, venus de divers pays – et un certain nombre de prêtres, religieuses et laïcs, dont l’invité de dernière heure, Adolfo, se trouvent en session de travail, un détachement de policiers équatoriens fait irruption et embarque l’ensemble des participants pour les transférer à Quito, la capitale, où ils sont gardés à vue dans une caserne pendant 24 heures. Cette intervention spectaculaire marquait le durcissement des régimes militaires vis-à-vis d’une Eglise devenue suspecte, aux yeux des régimes militaires et des maîtres des Washington, depuis la fameuse Conférence de Medellin.

            La voie risquée de la non-violence

            Le coup de semonce de Riobamba ne pouvait que confirmer A. Pérez Esquivel dans l’urgence et l’importance de la charge qui lui avait été confiée deux ans et demi plus tôt. Cette mission nouvelle était l’aboutissement d’une longue et belle aventure, une aventure de l’option et de l’action non-violentes.

            Adolfo commençait ses études en arts plastiques quand, à 18 ans, il tombe sur une biographie du Mahatma Gandhi. Cette lecture est un choc. Peu après, arrive à Buenos Aires un disciple du même Gandhi, Lanza del Vasto. Adolfo va l’écouter et fait une vraie découverte : « Cette conférence, dit-il, m’a ouvert un univers, comme une dimension spirituelle nouvelle » (1). L’appel exigeant du message de la non-violence ne le quittera pas.

            Pendant ce temps, en Europe, un couple franco-autrichien, Jean et Hildegard Goss-Mayr, s’était lancé résolument dans le combat de la non-violence active, au nom de leur foi au Christ des Béatitudes. Conscients qu’après la folie meurtrière de la seconde Guerre mondiale, il fallait œuvrer à la réconciliation des peuples d’Europe, ils n’hésitaient pas à franchir le rideau de fer pour animer des groupes de réflexion, sans ménager aussi leurs efforts auprès des milieux chrétiens de l’Ouest, notamment auprès des évêques réunis à Rome pendant le Concile convoqué par le pape Jean XXIII.

            Genèse d’un mouvement

            En 1962, le M.I.R. (Mouvement International de la Réconciliation) dont Jean et Hildegard font partie, les envoie en mission exploratoire en Amérique latine. Ils commencent par Bogotá, en Colombie. Bien vite, la rencontre avec CamiloTorres leur fait prendre conscience de l’effervescence révolutionnaire qui traverse le sous-continent, à la suite de la victoire de Fidel Castro (1959). Et, même chez les jeunes chrétiens épris de justice sociale, l’on ne voit pas d’autre moyen que la violence armée à la cubaine pour faire reculer la misère et transformer la société. Sans doute ne connaissaient-ils pas l’analyse pertinente de dom Hélder Câmara, distinguant trois degrés dans la spirale de la violence : la violence structurelle imposée par la misère, la violence insurrectionnelle destinée à supprimer celle-ci, la violence répressive du pouvoir et des possédants pour mater les insurgés. C’est justement au Brésil, après la Colombie, que se rendent nos deux pionniers de la non-violence et que, grâce à l’accueil et à l’appui d’hommes comme le bouillant évêque de Recife, Hélder Câmara, et de son voisin de Crateus, Dom Fragoso, ils feront le plus d’émules, notamment au sein de la jeunesse catholique et des militants des milieux paysans.

            L’année 1966 voit émerger un mouvement non-violent continental. Grâce à l’accueil du pasteur Earl Smith à Montevideo (Uruguay), une première rencontre rassemble des militants, protestants et catholiques, de dix-neuf pays. La deuxième rencontre a lieu à Medellin, en 1968. Les participants, au profil très varié (étudiants, syndicalistes, prêtres,  députés), se retrouvent dans les cabanes d’un bidonville pour un séminaire de formation. Puis, en 1971, se tient au Costa Rica la première Conférence continentale sur la non-violence. Enfin, c’est en 1974 qu’a lieu l’étape décisive de la constitution du mouvement.

1974 : création du « Servicio Paz y Justicia » (SERPAJ)

Pour Hildegard et Jean Goss, alors que la politique répressive des dictatures battait son plein dans le continent, le moment était venu pour que latino-américains assument réellement eux-mêmes la responsabilité du mouvement. Après un séjour prolongé au Brésil, puis un passage au Paraguay, où les Guaranis opposaient courageusement une résistance non-violente au régime féroce du Général Strössner, Hildegard arrive seule en Uruguay en octobre 1973. Là aussi, la situation est pesante car, depuis quelques mois, les militaires ont pris le pouvoir et mis en place un système totalitaire qui s’avérera impitoyable. A sa descente d’avion à Montevideo, Hildegard est aussitôt interpellée par la police secrète, et avec elle, les responsables locaux du M.I.R. qui l’attendaient. Pour le  régime, ces gens sont des subversifs et on les questionne longuement pour en apporter la preuve. Le lendemain matin, alors qu’Hildegard est déjà dans l’avion en partance pour Buenos Aires, les policiers la font descendre pour l’interroger de nouveau. Au bout de quelques heures, constatant qu’elle n’appartient à aucun parti politique, la police la relâche et elle peut partir. C’est son premier voyage en Argentine. Elle sait qu’un membre de la communauté  de l’Arche doit venir la chercher, mais elle ne le connaît pas. Dans son livre « Oser le combat non-violent », elle rapporte cet épisode mémorable ; laissons-lui la parole : « Dans la foule qui attend les passagers, j’aperçois un homme frêle au regard clair, vêtu simplement, portant sur lui une sacoche tissée à la main. Je devine que c’est lui qui m’attend et je m’avance vers lui. Il s’agit d’Adolfo Pérez Esquivel, que je rencontre alors pour la première fois. » (2). C’était le mercredi 17 octobre 1973.

                Empêchée de repartir par le Chili, où le Coup d’Etat militaire venait de renverser le gouvernement Allende, Hildegard passe par le Pérou pour gagner l’Equateur, puis la Colombie, le Panamá, le Guatemala, le Mexique et enfin les Etats-Unis, tout cela en vue d’assurer le succès de la deuxième Conférence continentale de la non-violence. Finalement, c’est au grand-séminaire de Medellin qu’a lieu la session, en février 1974. Soixante-cinq délégués sont là, venus de nombreux pays d’Amérique latine, mais aussi d’Europe et des Etats-Unis. Il s’agit de mettre au point une stratégie commune de la lutte non-violente, en donnant au mouvement une véritable structure continentale. On se met d’accord sur le fait qu’il s’agit d’un mouvement populaire, formé de groupes de base, qui définiront des objectifs communs et échangeront leurs expériences. Ce mouvement reste non-confessionnel mais aura le soutien de l’Eglise « conciliaire », inspirée par ce qu’on appelle déjà la « théologie de la libération ».

Afin d’assurer la cohésion des différents groupes et leur collaboration, une coordination continentale est décidée et soumise à un vote. Adolfo Pérez Esquivel est élu et, après une nuit de réflexion, accepte. Il propose alors, pour l’organisme, le nom qu’il avait donné au petit bulletin de liaison qu’il animait à Buenos Aires : « Servicio Paz y Justicia » (dénomination qui contribuera à une confusion fréquente avec les Commissions catholiques « Justice et Paix » issues du Concile Vatican II). En réalité, le titre complet donné au secrétariat continental était : « Servicio para la Acción No-Violenta Latino-americana ».

Coordination continentale du SERPAJ

Agé de 42 ans, professeur de sculpture et père de trois enfants, Adolfo quitte sans hésiter une vie plutôt stable et paisible, et surtout, comme il dira, sa «tranquillité »(3). Il est vrai que,  face à la montée de la violence d’Etat répondant aux actions de guérilla des groupes révolutionnaires, il n’y a pas de temps à perdre. Son premier voyage est pour la Bolivie du général Banzer, où, en janvier 74, deux cents Indiens avaient été massacrés dans la vallée de Cochabamba.

            Mais le plus urgent à faire est l’organisation des groupes et la formation à l’esprit et aux méthodes d’action non-violente. Après diverses réunions et visites préparatoires, une première session d’échanges, de réflexion et de formation à la non-violence a lieu en Argentine. Puis Adolfo repart au Brésil, accompagné de l’intrépide Hildegard et de Mario Carvalho de Jesus, le fondateur de la branche brésilienne du Serpaj. A leur arrivée à São Paulo, la police politique les arrête, leur passe une cagoule et les emmène tous les trois dans un centre de torture pour les interroger. On les soupçonne de conspiration internationale. Il faudra l’autorité morale de l’archevêque, le Cardinal Arns, qui les attendait, pour les faire libérer. Mais alors Adolfo et Hildegard sont expulsés, chacun dans son pays.
 

            Nuit et douleur des deux côtés du Rio de la Plata

            La vague des dictatures proprement anti-communistes, à commencer par celle du Brésil en 1964, obligèrent quantité de latino-américains à chercher refuge à l’étranger et à choisir l’exil. Pour Adolfo, c’est en Equateur que la question se posa, lorsqu’il revint d’Europe où, pendant son voyage (1976), il avait cru bon de faire venir sa famille. Après la péripétie de Riobamba, on lui conseilla d’attendre avant de rentrer dans son pays, passé depuis peu sous la botte des Généraux. Il n’est pas possible d’évoquer ici la puissance répressive que représentait la coordination organique de tous les régimes militaires du continent, appuyés par l’implacable réseau de renseignements et de conseillers des Etats-Unis, que venait encore de renforcer la fameuse opération Condor, basée secrètement au Paraguay.

            L’été austral étant passé, les Esquivel pensent à la rentrée scolaire pour les enfants. Finalement, fin mars 1977, ils rentrent en Argentine. Depuis un an, la junte militaire au pouvoir gouverne d’une main de fer. Un filet de terreur recouvre le pays, répandant meurtres et tortures, enlèvements et disparitions. Il ne va pas tarder à s’abattre sur le professeur Esquivel. Cela se passe le 4 avril 1977, lundi de la Semaine Sainte. On connaît les détails. Il faudra toute l’énergie obstinée d’Amanda, sa femme, pour que le sieur Esquivel ne disparaisse pas sur-le-champ. Son internement durera plus de 14 mois. Le 22 juin 78, il sort de prison, mais reste assigné à résidence pendant plus de 14 mois encore.

            Pour le SERPAJ, cette longue et rude épreuve contribua à tremper les énergies, à mûrir les convictions et à renforcer l’action. Déjà, en novembre 1977, un séminaire réunissant une vingtaine d’évêques sur le thème de « la non-violence évangélique, force de libération », se termine par un message de solidarité active envers Adolfo et sa famille. Parallèlement, une grande campagne intercontinentale est lancée en faveur du leader non-violent, qui contribuera sans nul doute à sa libération.

On peut rapprocher ces événements de ce qui se passait à peu près au même moment de l’autre côté du Rio de la Plata, à Montevideo. Un jeune et brillant jésuite, Luis Pérez Aguirre, qui avait été arrêté en raison de sa résistance à l’inflexible dictature uruguayenne, échappait à la disparition grâce à la solidarité internationale, et en particulier à celle de ses amis du Canada. Lorsque Adolfo put sortir de nouveau du pays, sachant la situation politique en Uruguay et la sinistre collusion des polices des deux Etats, il se rendit à Montevideo et demanda à Luis de créer une branche nationale du « Servicio ». Sous l’impulsion de ce leader remarquable, le SERPAJ uruguayen allait devenir le foyer d’une véritable stratégie d’action non-violente dont l’efficacité contribua à précipiter la chute du régime militaire (1983). On sait tout le rayonnement social et spirituel qu’exerça celui qu’on appelait familièrement « Perico », notamment dans le domaine des droits humains, et on n’oubliera pas qu’il nous a quittés prématurément le 25 janvier dernier.

            Prix Nobel de la Paix

            La nouvelle tomba le 13 octobre 1980. Aussitôt, c’est la panique dans les salles de rédaction ; personne ne connaissait le lauréat Pérez Esquivel. Il faut dire aussi que ce choix inattendu dérangeait nombre de pays et d’organismes politiques, à commencer, bien sûr, par les Militaires de Buenos Aires, mais aussi une bonne partie des évêques et des catholiques argentins. En revanche, pour les Mères et Grand’Mères de la Place de Mai, comme pour les innombrables militants et les familles des victimes des Généraux argentins et, au-delà, de ceux de tout le continent, c’était comme une grande bouffée de justice et d’espoir. Les prisonniers politiques ne s’y sont pas trompés lorsque, apprenant la nouvelle, ils ont improvisé un concert de timbales en frappant les portes de leurs cellules.  Si l’on rappelle enfin qu’une autre noble figure d’Amérique latine, Mgr Romero, venait d’être assassiné à San Salvador (24/03/1980), on comprendra  encore mieux la portée de la décision du Jury du Prix Nobel.

            Dans son discours à la cérémonie d’Oslo, le 10 décembre 1980, Adolfo sait trouver les mots pour exprimer tout le sens qu’il donne à l’événement : « Je (reçois cette haute distinction) au nom des peuples d’Amérique latine et, plus particulièrement, de mes frères les plus pauvres et les plus petits… Pour un homme comme moi, modeste voix des hommes sans voix, qui se bat pour faire entendre dans toute sa force le cri des peuples…, c’est sans doute le plus grand honneur qui soit d’être considéré comme le serviteur de la paix … »(4).

            Nouvelle étape

            Depuis ce jour, le SERPAJ a continué sa route au service des peuples d’Amérique latine, étendant son réseau d’action à travers une dizaine de branches nationales et s’adaptant  à l’évolution socio-politique de chacun des pays, en fonction des capacités locales ou régionales d’organisation et d’action. C’est ainsi qu’après une longue période de fonctionnement à Buenos Aires, le secrétariat continental est allé à Rio de Janeiro, puis à Guayaquil et maintenant, à Montevideo. Les objectifs et les thèmes d’action, tout en accordant une priorité aux violations des droits humains et à l’impunité des tortionnaires, se sont élargis pour prendre en compte la question de la dette des pays pauvres, la promotion des femmes et le combat des peuples ou des communautés indigènes pour réhabiliter leur culture ancestrale et faire reconnaître tous leurs droits.

NOTES :

1.      Adolfo PEREZ ESQUIVEL, Cultivons la paix ! Entretiens avec Philippe de Dinechin, Paris, Desclée de Brouwer, 2000, pp. 45-46.

2.      Hildegard GOSS-MAYR, Oser le combat non-violent, Paris, Le Cerf, p. 148.

3.      Adolfo PEREZ ESQUIVEL, op. cit., p.55.

4.       Idem, pp. 62-63.

BIBLIOGRAPHIE :

       Adolfo P. ESQUIVEL, Le Christ au poncho, Paris, Le Centurion, 1981.

       Charles ANTOINE, Guerre froide et Eglise catholique, Paris, Le Cerf, 1999.

       Hildegard GOSS-MAYR, Oser le combat non-violent, Paris, Le Cerf, 1998.

       Adolfo PEREZ ESQUIVEL, Cultivons la paix ! , Entretiens avec Philippe de Dinechin,

            Paris, Desclée de Brouwer, 2000.

       « Argentine : Adolfo Esquivel, prix Nobel de la paix », DIAL, n° 653, 23 octobre 1980.

       « Argentine : Dix ans de prix Nobel de la paix », DIAL, n° 1553, 3 janvier 1991.

        Michel GROLLEAUD, « Le Nobel de la Paix à Adolfo Pérez Esquivel, subversif non-  

violent », I.C.I., 15 novembre 1980, pp. 13-15.

Michel GROLLEAUD, « L’action non-violente », Peuples du Monde, n° 188, décembre  

    1985, pp. 10-13.

Michel GROLLEAUD, « Rencontre avec Luis Pérez AGUIRRE », Peuples du Monde,

     n° 186, pp. 7-9.

« 1492-1992 : la Croix et l’Epée », Entretiens de J.-P. RIPOLL avec A. P. ESQUIVEL,

     Annales d’Issoudun, janvier 1992, pp. 25-28.

Article publié dans la revue Alternatives Non Violentes, n° 129/120 (été 2001), Les luttes non-violentes au XXème siècle.