Le non que la non-violence oppose à la violence
est un non de résistance.
La non-violence est certes abstention,
mais cette abstention exige elle-même l'action.

Jean-Marie Muller

    

 La non-violence - Repères historiques
 

 

 


De la dissidence à la renaissance démocratique :

les pays communistes d’Europe centrale

Manuel Devillers
 

1989 : on s’apprêtait en France à célébrer le bicentenaire de la Révolution sans imaginer encore la fin de la division de l’Europe, pourtant bel et bien enclenchée sous nos yeux. L’effondrement du mur de Berlin, le 9 novembre, reste dans les esprits l’événement emblématique de toute une année marquée par des retournements de situation successifs, tel un château de cartes, dans cette Europe que l’on pouvait croire figée dans l’ombre de l’URSS, jusqu’à la disparition même, moins de deux ans plus tard, de la mère patrie du socialisme réel. Diverses explications à ce grand mouvement d’émancipation ont été avancées, qui toutes s’imbriquent et se complètent mutuellement. Dans la diversité des contextes selon les pays, un facteur humain essentiel a cependant été sous-estimé : l’action de groupes que l’on appelait dissidents, acteurs marginaux, souvent clandestins, de la vie sociale, culturelle et politique.

            Longtemps, ces groupes étaient restés plus ou moins isolés au sein de la population, soumis à une incessante répression et ne pouvant se faire entendre réellement que par une fraction de la société – celle qui écoutait les radios étrangères, discrètement (et lorsque celles-ci n’étaient pas brouillées) ou lisait la presse clandestine qui se développait ici et là. Quant aux médias officiels, soit ils ignoraient ces empêcheurs de tourner en rond, soit ils se livraient à de violentes campagnes de calomnie à leur égard.

Les Polonais précurseurs

            C’est sans conteste en Pologne que la symbiose était la plus forte, face à un pouvoir honni, entre les militants oppositionnels et l’ensemble de la société. Ce n’est d’ailleurs certainement pas un hasard si l’empire soviétique a commencé à être ébranlé en Pologne, avant même l’arrivée de Mikhaïl Gorbatchev aux commandes de l’URSS. Cette unité autour des opposants remonte au moins la création, en 1976, du KOR (Comité de défense des ouvriers) qui, par le soutien aux ouvriers et mineurs en grève contre la cherté de la vie, avait jeté les bases d’une réflexion sur la société et les rapports entre l’opposition de gauche et l’Eglise – institution jusqu’alors très puissante face au pouvoir mais ne s’impliquant guère dans les luttes sociales, qui allait devenir un partenaire essentiel de l’opposition. L’élection du pape polonais, deux ans plus tard, allait donner du poids au rôle nouveau que s’apprêtait à jouer l’Eglise, comme ses visites ultérieures dans le pays, en 1979, 1983 et 1987, occasion de grands rassemblements et de plaidoyers pour la liberté de conscience et d’expression.

Le KOR fut lui-même à la base du premier syndicat libre en “ Europe de l’Est ”, Solidarité, créé à la suite de grandes grèves dans les chantiers navals de la Baltique et d’âpres négociations avec le pouvoir, en août 1980. Une série de revendications en vingt et un points, dont le légalisation du syndicat, était présentée par le leader du mouvement Lech Walesa, ouvrier des chantiers, entouré de conseillers du KOR tels que Adam Michnik et Jacek Kuron, ainsi que de personnalités comme Tadeusz Mazowiecki et Bronislaw Geremek, initiateurs des “ universités volantes ”. Le syndicat, étendu à l’ensemble du pays, rassembla en un temps record dix millions d’adhérents. Le mouvement, parti de ces mêmes chantiers navals où une répression sanglante s’était abattue dix ans auparavant sur les ouvriers, s’est voulu d’emblée orienté vers une action à l’intérieur des entreprises, relayée progressivement par les médias mondiaux puis nationaux, fondée sur l’occupation des entreprises en évitant les débordements de rue, recherchant, avec fermeté, le dialogue et la négociation avec le pouvoir afin d’obtenir une pleine reconnaissance.

La légalisation du syndicat a mobilisé toute la société sur les grands sujets intéressant l’ensemble du pays : conditions de  travail, horaires, congés, l’autogestion dans les entreprises, l’économie du pays et la liberté d’expression, puis la santé, l’éducation, etc. A tel point que le Parti ouvrier unifié polonais voyait son pouvoir peu à peu concurrencé et grignoté, chose insupportable pour un régime communiste. La tension ne cessait de monter dans les rapports avec les partis frères des autres pays socialistes, au premier rang desquels l’URSS de Brejnev. Les signes d’une possible intervention armée se faisaient sentir... Le général Jaruzelski met donc un point final à cette expérience inédite de pluralisme en instaurant l’“ état de guerre ” et en emprisonnant tous les militants de Solidarité.

Une activité clandestine intense prend alors son essor à travers la multiplication de “ samizdats ”, mobilisant les sympathisants du syndicat dans une solidarité à grande échelle avec les prisonniers et leurs familles, sur le plan matériel aussi bien que dans le domaine de l’information. La Pologne s’enfonce cependant progressivement dans une profonde dépression, le marasme économique et l’absence de perspectives, et la société est sous surveillance permanente. La loi martiale suspendue en juillet 1983, les dirigeants de Solidarité sont maintenus en prison, mais le syndicat poursuit son activité souterraine au sein de la plupart des entreprises.

Une rencontre à Moscou, en 1986, entre Jaruzelski et Gorbatchev, encourage le pouvoir polonais à tenter progressivement des ouvertures, tout en s’efforçant de garder les rênes et surtout de ne pas donner matière à des contestations trop visibles. Les derniers militants du KOR et de Solidarité sont libérés. Différentes initiatives indépendantes voient progressivement le jour, comme Liberté et Paix, mouvement de lutte contre la course aux armements et qui milite en faveur d’un service civil pour les objecteurs de conscience, des groupes écologistes, qui développent des contacts avec des mouvements similaires en Europe occidentale et même, timidement et au prix de nombreuses difficultés, avec des groupes naissant dans les pays socialistes voisins.

De nouvelles grèves importantes éclatent au printemps 1988 en raison de hausses brutales des prix et un bras de fer s’engage avec Solidarité, qui appelle à des négociations mais que le pouvoir refuse comme interlocuteur. De plus en plus acculé, le gouvernement propose une table ronde, pensant tourner à son avantage ses gages d’ouverture, tout en s’efforçant d’imposer ses propres règles. C’est ainsi que la table ronde est effectivement ouverte en février 1989 à un rythme de marathon, aboutissant à un compromis sur l’organisation d’élections “ semi-libres ” fixées au début du mois de juin. Dans chaque camp, les discussions se sont révélées très serrées, une frange du POUP craignant – à juste titre ! – de voir s’écrouler les bases du régime, tandis que les plus radicaux de Solidarité dénonçaient le risque de récupération par le pouvoir à force de compromis. D’autre part, ni d’un côté ni de l’autre on ne savait très bien jusqu’où le grand frère soviétique et les pays du Pacte de Varsovie laisseraient faire sans réagir.

De fait, autant que le pouvoir polonais lui-même, l’ensemble des dirigeants du bloc soviétique se trouve déstabilisé et désemparé par ce qui se passe en Pologne. Le résultat des élections marque une défaite cinglante des candidats communistes et un plébiscite de ceux de Solidarité, qui l’emportent au Sénat nouvellement créé comme sur la totalité des 35% de sièges de la Diète qui étaient ouverts à un vote libre. L’événement, qui se produit le jour même de la sanglante répression des étudiants de Pékin, montre à quel point la prudence restait de mise autour de la table ronde face aux enjeux en cours. Il signifie aussi que le glas a bel et bien sonné pour les pouvoirs totalitaires communistes d’Europe.

La brèche ouverte par la Hongrie

Parallèlement, la Hongrie vit aussi depuis 1988 une accélération subite de son histoire. Ce pays que l’on pourrait croire “ sans histoire ” depuis que János Kádár en tient les rênes (on a souvent opposé la politique de normalisation de Husák en Tchécoslovaquie à la “ kadarisation ” de la Hongrie, sorte de normalisation en douceur après le traumatisme de l’intervention soviétique en 1956), vivait en fait sur un tabou qui va bientôt être levé, la réhabilitation du héros de l’insurrection de 1956, Imre Nagy.

Au début des années 80 déjà, des opposants, certains issus des rangs mêmes du Parti ou des Jeunesses communistes, mobilisent l’opinion et embarrassent le pouvoir en pratiquant une solidarité active avec les signataires de la Charte 77 en Tchécoslovaquie puis les ouvriers polonais, à la fois pour protester contre leur répression et souligner la similitude des situations de ces pays avec celle de la société hongroise. A la différence de la Pologne ou de la Tchécoslovaquie, il n’y a pas alors en Hongrie de groupe ou mouvement structuré, mais, l’espace politique permettant une certaine liberté d’échanges, malgré les brimades policières qui touchent les plus actifs, des réseaux informels d’intellectuels ou militants se créent, différemment selon le domaine d’action. La Hongrie constitue une passerelle, par exemple dans la diffusion d’informations et de samizdats, entre ses voisins et l’Occident, grâce à des contacts privilégiés avec Vienne. László Rajk, fils du ministre exécuté en 1949 et réhabilité en 1956, diffuse des samizdats à partir de son appartement, la “ Boutique Rajk ”. János Kis, exclu du Parti en 1973, a lancé la revue samizdat de renom Bezselö (= “ le parloir ”). Il est très lié à l’opposition polonaise comme le poète Miklos Haraszti, animateur lui aussi du samizdat, qui avait été condamné dans les années 70 pour avoir dénoncé les conditions de travail des ouvriers. Tous trois se retrouveront dans la création de l’Alliance des démocrates libres, en 1988, concurrencés dans la lutte par le Forum démocratique d’un communiste réformateur, Imre Pozsgay. Cette même année, un mouvement d’étudiants s’impose pour revendiquer des changements et le retrait des troupes soviétiques de Hongrie, l’Union des jeunes démocrates ou Fidesz. Mais ce sont les manifestations pour la réhabilitation d’Imre Nagy qui annoncent la chute inéluctable du régime. Cette révision de l’histoire révélerait en effet l’implication directe de Kádár dans l’élimination de l’ancien Premier ministre, exécuté à l’issue d’un procès secret trente ans auparavant. Réagissant d’abord par la répression policière, le pouvoir se voit peu à peu contraint par la pression populaire à envisager cette réhabilitation et à accorder un certain pluralisme politique. Cette ouverture se confirmera au cours de l’année 1989, encouragée par la table ronde polonaise que le Kremlin semble laisser se dérouler sans intervenir.

Dans la foulée de cette ouverture, et parallèlement à cet autre événement que sont les préparatifs des élections en Pologne, un nouveau pas inédit est franchi en Hongrie avec le démantèlement du rideau de fer, le long de la frontière avec l’Autriche. C’est alors qu’est déclenché un nouveau processus d’ouverture dans un autre pays de l’Est : l’exode massif de citoyens de RDA par la Hongrie. Des dizaines de milliers d’Allemands se massent dans des installations de fortune aux abords de la frontière, en attendant de pouvoir la franchir. La population hongroise leur procure les produits de première nécessité et leur vient en aide, tandis que les relations diplomatiques entre les deux Etats comme entre les partis frères hongrois et est-allemands se tendent.

“ Le ” peuple de RDA, puis “ un ” peuple allemand

L’Allemagne orientale était alors elle-même en train de vivre une année riche en turbulences. Après une période de calme relatif au cours de laquelle le pouvoir rigide de Erich Honecker faisait profil bas, inquiet de l’évolution dans l’URSS de Gorbatchev, une violente répression s’est abattue en janvier contre les participants à une manifestation de commémoration de l’assassinat de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. Des militants de l’Initiative pour la paix et les droits de l’homme, Bärbel Bohley, Wolfgang Templin notamment, furent arrêtés et, fait sans précédent, exilés “ temporairement ” en Allemagne de l’Ouest, manière de diviser le mouvement à l’intérieur.

Les opposants est-allemands se retrouvaient jusqu’alors, sous l’aile protectrice de l’Eglise protestante qui jouissait d’une certaine autonomie, dans des activités liées à la paix, l’objection de conscience, le désarmement à l’époque de l’installation de missiles nucléaires américains à l’Ouest et soviétiques à l’Est, la défense de l’environnement, avec la création d’une bibliothèque consacrée à ce thème à Berlin. Des revues indépendantes ont vu le jour, telle Grenzfall (= “ cas limite ”), une culture parallèle très vivante se sont développées. Il ne s’agissait pas tant d’éliminer le système pour rejoindre par exemple la République fédérale que d’ouvrir à l’intérieur des espaces de liberté, de création indépendante et de débat, de briser le conformisme rigide du système. Des liens s’étaient clandestinement noués avec des mouvements militants de l’Ouest, à travers le Réseau pour le dialogue Est-Ouest créé en 1984, mais aussi, à partir de 1987, avec des groupes d’opposition dans les pays voisins, comme Liberté et paix en Pologne, la Charte 77 en Tchécoslovaquie, dont la presse clandestine se faisait l’écho.

A partir de 1989, après la répression des manifestations, l’ensemble de la population, bénéficiant jusqu’alors d’un certain bien-être matériel au prix d’une sorte d’auto-limitation de ses libertés, prend conscience de l’impasse où la conduit le pouvoir en place depuis quarante ans. A la faveur de l’évolution en Pologne et en Hongrie, la société s’engouffre dans la brèche ouverte pour prendre elle aussi sa liberté, et en premier lieu celle de voyager. Parallèlement à l’émigration via la Hongrie, les ambassades ouest-allemandes à Varsovie et surtout à Prague sont envahies par des milliers de candidats à l’exil. A Prague, leur départ pour la RFA fait l’objet d’âpres négociations entre les gouvernements concernés, qui aboutissent finalement à l’organisation de convois de trains plombés traversant le territoire de la RDA sans s’arrêter. Cette revendication de libre circulation ainsi posée massivement, de nouveaux mouvements d’ampleur vont naître à l’automne, en marge de la célébration officielle du quarantième anniversaire de la République démocratique – marquée surtout par le lâchage par Gorbatchev de Honecker, secrétaire général du SED depuis 1971. Après “ Nous voulons partir ”, c’est “ Nous voulons rester ” qui devient le slogan, exprimant le choix d’un culture spécifique à la RDA, ainsi que “ Nous sommes le peuple ”, expicitant le désir du peuple de prendre en main son propre avenir sans se le laisser dicter par l’appareil d’Etat. Egon Krenz prend les rênes de ce dernier, mais lui et son équipe sont débordés par l’ampleur de la contestation, qui aboutit à la chute du mur de Berlin : celui-ci est ouvert suite à la diffusion d’informations erronées aux postes de passage, et le gouvernement en prend acte à défaut d’en avoir vraiment pris l’initiative. Des manifestations de plus en plus importantes de lundi en lundi ont lieu, le soir, aux bougies, devant l’église Saint-Nicolas de Leipzig, au cours desquelles intervient régulièrement le chef d’orchestre du Gewandhaus Kurt Masur. Le slogan emblématique est alors le cri “ Nous sommes un peuple ! ”, qui plaide cette fois la réunification des deux Etats allemands. Des militants du Nouveau forum, mouvement créé à l’été mais dont l’enregistrement avait d’abord été refusé par les autorités, constitueront le noyau de l’Alliance ’90, qui n’obtiendra qu’un faible score aux élections de 1990 entraînant la réunification, ou plus exactement la fusion de la RDA dans la RFA.

De la prison au château de Prague

Tout comme le pouvoir est-allemand, la direction tchécoslovaque s’est montrée très réfractaire aux réformes gorbatchéviennes en Union soviétique. La Charte 77, groupement informel qui réunit notamment des intellectuels, d’anciens communistes exclus lors des purges d’après 1968 et des chrétiens, et qui régulièrement met en garde les autorités contre les dysfonctionnements de la société et les atteintes aux droits de l’homme, est elle-même en butte depuis sa création en 1977 à une répression incessante, ses signataires et porte-parole constamment harcelés par la police ou emprisonnés. Elle s’intéresse à divers domaines de la société tels que l’environnement, le nucléaire et le désarmement, les minorités hongroise et tzigane, participe à des rencontres avec les représentants du KOR polonais puis de Solidarité, rencontres secrètes et parfois interrompues par la police, dans les montagnes qui forment la frontière. Elle noue des liens avec des groupes est-allemands et hongrois, avec les mouvements de paix occidentaux qui prônent le dialogue est-ouest, et les initiateurs du syndicat libre roumain.

Son audience grandit au fil des ans au sein de la société, notamment grâce aux radios émettant depuis l’Ouest, mais l’opinion reste frappée d’immobilisme depuis l’écrasement du Printemps de Prague en 1968. C’est l’anniversaire, en août 1988, de l’intervention des armées du pacte de Varsovie qui donne le signal d’une mobilisation de l’ensemble de la population. Une pétition en faveur des libertés circule, qui recueille rapidement plus de 50 000 signatures. Une manifestation spontanée en janvier 1989, à l’occasion du trentième anniversaire de l’immolation par le feu de Jan Palach – cet étudiant qui avait ainsi voulu protester contre la soumission de la société à l’occupant soviétique –, est brutalement réprimée.

 L’emprisonnement puis le procès et la condamnation de Václav Havel, principale figure de la Charte qui a déjà passé quatre ans et demi derrière les barreaux au début des années 80, ne fait que renforcer l’indignation dans le pays. L’évolution chez les voisins donne quelque espoir à la société malgré la crispation du pouvoir. Celui-ci, pour prévenir tout débordement en août, au jour anniversaire de l’écrasement du Printemps de Prague, brandit la menace de la répression de la révolte étudiante chinoise, sur la place Tien Anmen de Pékin le 4 juin. Il réagit encore avec violence le 17 novembre, lors de la commémoration de l’assassinat de l’étudiant Jan Opletal par les nazis cinquante ans auparavant, signant là sa défaite : la révolution de velours commence. Peu à peu des policiers qui avaient participé à la répression font défection, deux d’entre eux viendront même s’excuser publiquement lors d’un rassemblement sur l’esplanade de Letná, introduits par Václav Mal_, prêtre catholique porte-parole de la Charte 77. Une douzaine de mouvements indépendants, se retrouvant tous les jours dans un des nombreux théâtres en grève, la Lanterne magique, créent le Forum civique qui assurera bientôt la transition démocratique en portant Havel à la présidence de la République et en préparant des élections libres. 

Le “ génie des Carpates ” aussi aux abois

Moins connus, moins entendus car plus faibles en effectifs et non organisés dans des structures bien identifiables, des personnes ou groupes de personnes ont aussi œuvré dans d’autres pays du bloc socialiste, souvent sous une répression aussi subtile que sans pitié. A propos de la Roumanie, il faudrait citer les écrivains Paul Goma et Vassile Paraschiv, qui ont payé leur engagement dans les années 70 l’un par l’exil, l’autre par des internements psychiatriques successifs, et Doina Cornea, qui, pour avoir posé des actes individuels de résistance, sera en butte à l’isolement et au harcèlement systématique (déchue de son poste à l’université de Bucarest, elle perd peu à peu tous ses liens sociaux, recluse chez elle sous surveillance et sans téléphone). Par ailleurs, rappelons aussi des initiatives locales, comme ce manifeste d’ouvriers de Brasov, en 1987, reprenant le programme du syndicat libre clandestin SLOMR (créé en 1979) et demandant des réformes en profondeur. Des émeutes “ de la faim ”, dans cette même ville comme ailleurs dans le pays éclatent, en 1988, suite aux restrictions draconiennes dans tous les domaines de la vie quotidienne. D’autres tentent de s’opposer à la politique de systématisation du régime de Ceausescu qui vise à raser les villages traditionnels pour prolonger les villes à la campagne sous forme de constructions préfabriquées.

D’autres formes encore de luttes collectives, même à très faibles effectifs, ont existé en Bulgarie : ainsi “ l’Appel des six ”, ouvriers pour la plupart anciens détenus politiques, qui s’adressent en 1987 à la CSCE (Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe) réunie à Vienne pour le respect de droits de l’homme dans leur pays. Ils sont alors placés en résidence surveillée, soumis à des harcèlements incessants, relégués dans des régions isolées.

En Union soviétique même, il faut rendre un hommage particulier à la ténacité et à la valeur morale d’Andreï Sakharov, exilé à Gorki pour avoir protesté en 1979 contre l’invasion de l’Afghanistan – évoquons aussi la voix courageuse de son épouse Elena Bonner, qui fut, récemment, une des rares à s’élever en Russie contre la politique de Boris Eltsine puis de Vladimir Poutine en Tchétchénie. C’est son rappel d’exil par Gorbatchev lui-même qui, en 1986, a fondé l’espérance des oppositions des “ pays de l’Est ” encore sceptiques face aux changements intervenus au Kremlin. De nombreux autres militants ont agi pour la liberté, au sein de groupes comme celui pour la paix et le dialogue entre l’Est et l’Ouest au début des années 80, ou ponctuellement et individuellement en d’autres occasions, d’autres encore agissant au risque de leur propre liberté pour l’indépendance, en Lituanie par exemple. Tous ces militants de l’ombre, dont le lointain Occident ne percevait pas l’écho, ont payé de leur personne pour donner un sens à leur vie de citoyen, là où ils se trouvent, en tentant de nouer des liens avec d’autres, ailleurs.

Article publié dans la revue Alternatives Non Violentes, n° 129/120 (été 2001), Les luttes non-violentes au XXème siècle.