La lutte contre l'apartheid en Afrique du Sud
par Vincent Roussel
Président de la revue Non-Violence Actualité
Apartheid est un mot afrikaans qui veut dire
développement séparé. Les lois de l'Apartheid commencèrent à se mettre en
place progressivement à partir de l'année 1913. Elles furent parachevées
après la seconde guerre mondiale par une série de lois visant à établir la
séparation matérielle et intellectuelle des races. Une loi de 1950 impose
le classement de la population par catégories raciales, Blancs, Indiens,
Métis et Noirs. La loi délimite des zones de résidence selon les
catégories raciales. Les Blancs et les non Blancs vivront dans des zones
séparées. Tous les Noirs doivent dépendre administrativement d'une réserve
selon leur origine ethnique. La loi prévoit qu'elles deviendront ensuite
autonomes puis indépendantes. C'est seulement dans les réserves que les
Noirs peuvent exercer leurs droits civiques. L'accès aux zones blanches,
87% du territoire, ne leur est autorisé que pour aller y travailler. En
1952, pour mieux contrôler leurs déplacements, une loi rend obligatoire
pour les noirs le port d'un passeport intérieur. C'est un véritable
système d'exploitation de la majorité noire par la minorité blanche qui
est ainsi mis en place.
Les débuts de l'A.N.C.
Le 8 janvier 1912, la conférence de
Bloemfontein donna naissance à l'African National Congress qui deviendra
le fer de lance de la lutte contre l'apartheid pendant quatre-vingt ans.
L'exemple de Gandhi qui organisa, avec succès, de 1893 à 1914 la
résistance indienne par l'action non-violente sera suivi par l'A.N.C.
pendant 50 années. Les actions les plus significatives auront lieu sous
l'autorité du chef Albert Luthuli. Notamment, à partir de 1949, un
programme d'action prévoit une campagne de masse préconisant l'emploi du
boycott, de la résistance passive et de la grève. Ainsi, en 1956, 20 000
femmes marchent victorieusement sur les bureaux du gouvernement à Prétoria
pour protester contre l'extension aux femmes du passeport intérieur
obligatoire. En 1955, l'A.N.C. convoque un congrès des peuples à Kliptown
et le 26 juin est adopté par environ 3000 délégués des congrès africains,
métis, indiens et démocrates blancs la Charte des Liberté.
Nelson Mandela, un long chemin vers la liberté
En 1974, quand il est au pénitencier de Robben
Island, Nelson Mandela rédige clandestinement des "souvenirs" qui seront
publiés beaucoup plus tard. On peut suivre l'évolution de sa pensée
concernant la non-violence et des orientations politiques prises par l'ANC
sous son influence.
Alors qu'il était jeune milititant à la Ligue
de la Jeunesse, il a été très impressionné par la campagne non-violente
menée de 1946 à 1948 par la communauté indienne, en réaction au Ghetto Act,
voté par le gouvernement Smuts, restreignant les libertés de déplacement
des Indiens. "Cette campagne, écrit-il, est devenue un modèle pour le
genre de manifestations que nous défendions à la Ligue de la Jeunesse.
Elle avait donné un esprit de défi et de radicalisation aux gens, elle a
supprimé la peur de la prison. Ils nous rappelaient que la lutte pour la
liberté ne consistait pas seulement à faire des discours, à tenir des
meetings, à faire passer des résolutions et à envoyer des délégations : il
fallait aussi une organisation méticuleuse, des actions militantes de
masse … La campagne indienne faisait écho à la campagne de résistance
passive de 1913 dans laquelle le Mahatma Gandhi, à la tête d'une foule
d'Indiens, avait traversé la frontière entre le Natal et le Transvaal …
C'était l'histoire ; cette dernière campagne s'était déroulée sous mes
yeux." (1)
Aussi quand apparurent les lois interdisant
les mariages mixtes et les relations sexuelles entre Blancs et
non-Blancs, l'ANC, en réponse, entreprend un effort décisif pour se
transformer en une véritable organisation de masse. "A la ligue de la
Jeunesse nous avions vu l'échec des moyens légaux et constitutionnels de
lutte contre l'oppression raciale … Nous avons expliqué qu'à notre avis le
temps était venu des actions de masse en prenant exemple sur les
manifestations non-violentes de Gandhi, en Inde, et la campagne de
résistance passive de 1946 … Les responsables de l'ANC, avions-nous dit,
devaient accepter de violer la loi et, si nécessaire, d'aller en prison
pour leurs convictions, comme l'avait fait Gandhi" (2). A la direction de
l'ANC, en 1952, on désigna un nouveau chef, plus énergique, le chef Albert
Luthuli. "Le programme d'action approuvé à la conférence annuelle appelait
à exiger des droits politiques par les boycotts, les grèves, la
désobéissance civile et la non-coopération. En outre, il appelait à une
journée de grève nationale pour protester contre une politique raciste et
réactionnaire du gouvernement. Il marquait une rupture avec l'époque des
manifestations convenables. " (3)
Noirs et Indiens organisent ensemble la grande
campagne non-violente de 1952 pour l'abolition des "six lois d'apartheid".
Cependant, les opinions concernant la non-violence ne sont pas à l'unisson
: "Certains défendaient la non-violence sur des bases purement morales, en
affirmant qu'elle était moralement supérieure à toute autre méthode. Cette
idée était fermement défendue par Manilal Gandhi, le fils du Mahatma et
directeur du journal Indian Opinion, qui était un membre éminent du
SAIC (South African Indian Congress). Avec son comportement très doux,
Manilal Gandhi semblait la personnification même de la non-violence, et il
insistait pour que la campagne suive une voie identique à celle de son
père en Inde.
D'autres
disaient que nous devions aborder la question, non sous l'angle des
principes, mais sous celui de la tactique, et que nous devions utiliser la
méthode qu'exigeaient les conditions. Si une méthode particulière nous
permettait de vaincre l'ennemi, alors il fallait l'employer … La
non-violence devenait plus une nécessité qu'un choix. Je partageais ce
point de vue et je considérais la non-violence du modèle de Gandhi non
comme un principe inviolable mais comme une tactique à utiliser quand la
situation l'exigeait. La stratégie n'était pas à ce point importante qu'on
dût l'employer même si elle menait à la défaite, comme le croyait Gandhi.
C'est cette conception qui a prévalu malgré les objections obstinées de
Manilal Gandhi." (4)
Le massacre de Sharpeville
En 1960, c'est la mobilisation nationale
contre le port obligatoire du passeport intérieur. A Sharpeville, au sud
de Johannesburg, 15 000 manifestants pacifiques entourent le commissariat
et demandent à être arrêtés. En face, dans le commissariat, 75 policiers
ouvrent le feu. C'est un massacre qui va marquer pour toujours la mémoire
des Noirs. A New York, à Londres, partout dans le monde on manifeste
contre le régime de l'Apartheid. En Afrique du Sud, on brûle les
passeports. La colère gagne tout le pays. C'est alors l'état d'urgence et
les lois d'exceptions. L'A.N.C. et le Pan African Congress sont mis hors
la loi. Il y a 20 000 arrestations. Le 21 mars sera dès lors commémoré
dans le monde entier comme la journée des Nations Unies contre le racisme.
Albert Luthuli, le président de l'A.N.C. est emprisonné ; les principaux
leaders dont Nelson Mandela passent en procès pour trahison. Nelson
Mandela se prépare à passer dans la clandestinité.
L'abandon de la non-violence et l'échec de la violence
L'année suivante, en 1961, les Afrikaners
rompent définitivement avec Londres. L'Afrique du Sud devient République
souveraine. Ce jour-là est jour de grève et de protestation muette pour la
population noire. Il y a 10 000 arrestations. Nelson Mandela, alors dans
la clandestinité, est poursuivi pour avoir organisé la grève.
"La réunion de la Direction à Durban, se souvient Mandela, comme toutes
les réunions de l'ANC à l'époque, eut lieu en secret et la nuit, afin
d'éviter la police. Je pensais rencontrer des difficultés parce que le
chef Luthuli serait présent et je connaissais son engagement moral envers
la non-violence. Je me méfiais aussi du moment : je soulevais la question
de la violence tout de suite après le procès de trahison où nous avions
soutenu que pour 1'ANC la non‑violence était un principe inviolable et non
pas une tactique dont on pouvait changer en fonction des circonstances.
Moi‑même, je croyais exactement l'inverse ; que la non‑violence était une
tactique qu'on devrait abandonner quand elle ne serait plus efficace."
(5) L'ANC franchit le pas. Pendant cinquante ans, l'ANC avait considéré
la non-violence comme un principe central. Elle s'engageait dans la voie
de la violence organisée. Nelson Mandela se voit confié la tâche
d'organiser une armée qui prendra le nom de Umkhonto we Sizwe (MK)
c'est-à-dire la lance du peuple.
MK exclut la guérilla et le terrorisme pour
développer le sabotage. Il ne s'agit pas d'un choix moral mais d'un choix
tactique : "Etant donné qu'il n'impliquait pas de pertes de vies humaines,
il laissait le meilleur espoir pour la réconciliation entre les races par
la suite. Nous ne voulions pas faire éclater une guerre à mort entre Noirs
et Blancs. L'animosité entre les Afrikaners et les Anglais était encore
vive cinquante ans après la guerre des Boers ; que seraient les relations
entre Noirs et Blancs si nous provoquions une guerre civile ? Le sabotage
avait l'avantage supplémentaire d'exiger peu d'effectifs.
Notre stratégie consistait à faire des raids
sélectifs contre des installations militaires, des centrales électriques,
des lignes téléphoniques, et des moyens de transport ; des cibles, qui non
seulement entraveraient l'efficacité militaire de l'Etat, mais qui en plus
effraieraient les partisans du Parti national, feraient fuir les capitaux
étrangers et affaibliraient l'économie. Nous espérions ainsi amener le
gouvernement à la table des négociations. On donna des instructions
strictes aux membres de MK : nous n'acceptions aucune perte de vies
humaines." (6)
C'est le moment où le chef Albert Luthuli
reçoit le prix Nobel de la paix … "Cet honneur arrivait à un mauvais
moment, car il coïncidait avec une déclaration qui semblait le remettre en
question. Le lendemain du retour de Luthuli d'Oslo, MK annonça de façon
spectaculaire son existence. Sur ordre du Haut Commandement, aux premières
heures du 16 décembre 1961, des bombes artisanales explosèrent dans des
centrales électriques et des bureaux du gouvernement à Johannesburg, Port
Elisabeth et Durban." (7)
En 1962, après 15 mois de chasse à l'homme,
Nelson Mandela est arrêté. Deux ans plus tard à Prétoria, le jour du
jugement, avec sept autres accusés, il encourt la peine de mort. Çà sera
la prison à vie. Il est alors âgé de 45 ans. Cette année-là, les
principaux leaders et des milliers de militants sont en prison, en exil ou
bannis. Winnie Mandela, sa femme, est condamnée à l'exil intérieur,
assignée à résidence à Soweto. L'opposition blanche est réduite au
silence. Le combat est quasiment suspendu … pour une dizaine d'années.
La libération de Mandela 28 ans plus tard
Le 11 février 1990, 28 ans plus tard, Nelson
Mandela, devenu le prisonnier politique le plus célèbre du monde est
libéré. Le soir même, devant l'hôtel de ville du Cap, il s'adressait à la
foule en ces termes : "... J'ai combattu la domination blanche et j'ai
combattu la domination noire. J'ai rêvé de l'idéal d'une société libre et
démocratique où tout le monde vivrait en harmonie avec des chances égales.
C'est un idéal pour lequel je veux vivre et que je veux réaliser. Mais,
s'il le faut, c'est aussi un idéal pour lequel je suis prêt à mourir".
C'était mots pour mots ce qu'il avait prononcé le jour de sa condamnation
28 ans auparavant, comme si ces 28 années de prison n'avaient été qu'une
parenthèse. En 1978, Nelson Mandela a déjà fait 16 ans de prison dans le
bagne de L'île Robben, lorsque John Vorster lui propose la liberté, à
condition de vivre dans la réserve du Transkei. Mandela refuse car, pour
lui, il ne peut y avoir liberté dans l'apartheid. C'est ainsi qu'il
devient la grande figure de référence invoquée par tous ceux qui après lui
vont se dresser contre le mur de l'apartheid.
Le mouvement de la 'conscience noire'
A partir de 1968 naît le mouvement de la
'conscience noire'. La lutte des noirs va être conduite par une nouvelle
génération de leaders. Steve Biko, un étudiant en médecine, est le plus
populaire. Il appelle les noirs à vaincre le premier élément politique qui
joue contre eux, le sentiment d'infériorité et à exalter leur propre
système de valeurs. Il propose une véritable révolution culturelle. Il
veut privilégier les moyens d'action non-violents dans son pays.
Le 16 juin 1976, à Soweto, dans la banlieue de
Johannesburg, des groupes de jeunes écoliers noirs, se rassemblent pour
protester contre l'obligation de l'enseignement en langue afrikaner. La
répression de ce rassemblement fait 23 morts et 220 blessés. Le massacre
des enfants aux mains nues de Soweto enflamme les townships. La rébellion
gagne les grandes villes. Elle durera huit mois. Moins d'une année plus
tard, les organisations relevant du mouvement de la 'conscience noire'
sont à leur tour interdites. Steve Biko est arrêté. Il meurt pendant ses
premiers jours de détention, à la suite, révélera l'autopsie, de coups
violents portés à la tête.
La création du Front Démocratique Unifié
Le 9 septembre 1978, Pieter Botha, Ministre de
la Défense depuis douze ans, devient Premier Ministre. Il est l'homme des
militaires. Ils attendent de lui une stratégie globale contre la menace
des communistes à la fois dans les townships et en Angola, au Mozambique
et en Namibie. A la frontière nord il va faire la guerre, mais à
l'intérieur, il va entreprendre des réformes : relâcher le contrôle des
déplacements de population, libérer les emplois, autoriser les
organisations professionnelles et les syndicats. Mais ce n'est encore ni
la justice ni la liberté.
Lorsque le 22 mai 1980, au Cap, 100 000 élèves
noirs, métis et indiens manifestent contre la ségrégation scolaire et la
mauvaise qualité de l'enseignement, on décida de boycotter les écoles, des
centaines de petites associations naissent pour soutenir la résistance
dans la vie locale. Elles sont encouragées par les églises.
Botha est pris au piège, entre réforme et
répression. En 1983, il propose une nouvelle constitution. Quatre millions
d'indiens et de métis gagneront le droit de vote. Le parlement sera
composé en trois chambres séparées, blancs, indiens et métis, mais les
cinq millions de blancs garderont la majorité. Les noirs sont 28 millions,
mais ils sont toujours exclus de la communauté nationale.
En réponse, le 20 août 1983, les représentants
de plus de 600 organisations locales, engagées dans l'action sociale et la
résistance, créent le Front Démocratique Unifié, l'U.D.F., pour dénoncer
le mensonge des réformes. C'est un mouvement qui adopte la stratégie de la
non-violence. Le pasteur Allan Boesak et l'évêque anglican Desmond Tutu y
jouent un rôle actif. Le nom de Mandela emprisonné depuis 20 ans devient
le symbole de la résistance.
Le cycle de la répression et de la
non-collaboration
En 1985, la situation de l'Afrique du Sud est
préoccupante. 37% de la population active est au chômage, les townships
sont incontrôlables. Tous les jours des enfants des townships désertent
l'école pour la 'révolution'. La répression, brutale, a lieu sous l'œil
des caméras de la télévision. Des milliers de blancs, mais aussi les
entreprises et les capitaux étrangers, fuient un pays que la télévision
montre tous les soirs à feu et à sang. Les sanctions économiques contre
l'Afrique du Sud se durcissent, la bourse s'effondre, les milieux
d'affaire s'inquiètent.
Cédant aux nécessités économiques, le
gouvernement accepte la création des syndicats. Des luttes ouvrières
s'organisent. Les grèves se multiplient. A la fin de l'année 1985, tous
les syndicats se fondent en un seul mouvement, le COSATU, qui fédère
toutes les énergies des luttes ouvrières.
Malheureusement, les rivalités entre noirs se
sont développées. Les zoulous, sous la conduite du chef Buthelezi ont
fondé le mouvement de l'Inkatha qui affronte les militants de l'U.D.F.
Pour arrêter la violence et calmer les
townships, Botha déclare l'état d'urgence et établit une censure complète
de la presse et de la télévision.
Noir, jaune et vert, chemises kakis et béret,
c'est l'uniforme des nouveaux militants de l'A.N.C. qui réapparaît. Ce
sont eux maintenant qui organisent la résistance dans les townships.
L'insurrection est générale. Les funérailles sont transformées en
meetings. Pendant l'état d'urgence, c'est le seul lieu où la contestation
peut encore s'exprimer. A la fin des funérailles, la police disperse la
foule. Il y a des tirs et de nouveaux morts. C'est un cycle infernal et
sans fin. Les funérailles finiront par être interdites aux religieux
accusés de prêcher la révolte.
En 1987, les postes et 70% des transports sont
arrêtés. Plusieurs centaines de milliers d'étudiants boycottent les cours.
Les grèves se multiplient. Les efforts d'un jeune avocat, Cyril Ramaphosa,
ont abouti à la création du syndicat des mineurs. Il déclenche la grève
pour une plus grande sécurité des conditions de travail. C'est la grève la
plus importante jamais menée par des ouvriers noirs.
Profitant des lois d'exceptions, Botha donne
en secret les pleins pouvoirs aux services de sécurité afin de traquer et
d'assassiner les militants de l'A.N.C. dans les pays voisins et jusqu'en
Europe.
La désobéissance civile
Le 15 août 1989, trois semaines avant le terme
légal de son mandat, Botha est évincé par Frédérique De Klerk de 20 ans
son cadet. De Klerk sait que depuis deux ans, le tiers des sociétés
américaines a quitté le pays. Chef du parti nationaliste depuis six mois,
De Klerk est un réaliste. Il est urgent de sortir de la crise. Il faut
négocier avec l'A.N.C.
Pour la communauté noire, rien ne change
encore. Le 20 août, pendant que s'ouvre la campagne électorale des blancs,
au Cap, dans la cathédrale Saint Georges, on sort les bannières des
mouvements et des partis interdits. L'U.D.F. ouvre la campagne de
désobéissance civique. Desmond Tutu, la justifie en ces termes : "Désobéir
à des lois qui sont fondamentalement injustes est impératif d'un point de
vue moral. Ne pas désobéir à des lois injustes, c'est collaborer à leur
conservation. Aussi, nous préservons le pays de la destruction morale.
Nous promettons de nous engager à la défense de la justice à n'importe
quel prix. Monsieur De Klerk, on ne veut pas de votre chambre tripartite,
on ne veut pas de vos élections. Nous voulons la liberté. Et nous vous
défierons jusqu'à ce que nous l'obtenions."
En septembre, ce jour d'élection pour les
blancs est aussi jour de boycott pour les Indiens et les métis solidaires
des 21 millions de noirs toujours exclus du vote.
L'heure de Frédérique De Klerk
De Klerk, après trois semaines de pouvoir,
autorise la manifestation de l'U.D.F. prévue le lendemain au Cap, la
première manifestation légale depuis longtemps et la plus importante
jamais vue en Afrique du Sud. C'est un premier signe donné aux noirs, à
l'opposition et à l'opinion mondiale.
Il va ensuite lever l'interdiction qui
frappait l'A.N.C. et le P.A.C., libèrer Walter Sisulu, Goban Mbeki, et les
autres compagnons de Mandela, puis Nelson Mandela lui-même. Le 15 mai 1990
c'est l'ouverture, au Cap, des négociations entre l'A.N.C. et le
gouvernement.
Il faut cependant compter avec les
extrémistes. Le chef Buthelezi et les zoulous de l'Inkatha déclenchent à
nouveau la guerre contre l'A.N.C. pour le partage du pouvoir. Les retours
des meetings de l'Inkatha se transforment en raids sanglants dans les
townships. De juin 1990 à juillet 1991, il y aura 3200 morts. Pendant ce
temps-là, le gouvernement met fin aux lois de l'Apartheid dans les lieux
publiques. Mais devant le développement des violences, le gouvernement est
mis en accusation et Nelson Mandela rompt les négociations.
De fait, des révélations vont prouver
l'existence au sein des services de sécurité, d'un escadron de la mort
chargé d'éliminer les cadres et les leaders de l'A.N.C. Un haut
responsable des services de sécurité révèle que l'organisation criminelle
implique le Ministre des affaires étrangères, le Ministre de l'intérieur
et le Ministre de la Défense. Cette organisation manipule aussi la guerre
des townships et verse de l'argent à l'Inkatha.
De Klerk démissionne deux Ministres sur les
trois impliqués dans le scandale et continue comme prévu l'abrogation des
dernières lois de l'Apartheid. Mais pour que l'O.N.U. lève les dernières
sanctions, il faut encore faire revenir le calme dans les townships et
deux mois plus tard, après de difficiles négociations, Frédérique De Klerk,
Nelson Mandela et le chef Buthelezi signent la paix des townships.
C'est maintenant aux blancs de voter, par
référendum, seuls, peut-être pour la dernière fois. C'est ainsi que le 17
mars 1992, ils sont 68% à mettre fin à l'Apartheid. L'Apartheid a donc
vécu, mais il reste à reconstruire tout ce qui a été détruit. Il faudra
sans doute des années pour effacer les ressentiments et les haines, pour
changer les conditions de vie dans les townships, pour améliorer le
système éducatif, le système de santé, l'emploi pour les noirs. Dans cette
page d'histoire qui a duré près d'un siècle, la violence et la
non-violence se sont côtoyées quotidiennement. Pour venir à bout d'un des
système politique les plus odieux que le monde ait connu, deux facteurs se
sont puissamment conjugués. Il s'agit d'une part de l'action de masse
menée à l'intérieur, toujours plus déterminée malgré une répression féroce
et sanglante. D'autre part il y a eu les boycotts économiques, sportifs et
culturels développés à l'extérieur par les Organisations Non
Gouvernementales et par l'Organisation des Nations Unies. Certains se
souviennent combien, dans les années soixante-dix, l'organisation du
boycott des oranges Outspan d'Afrique du Sud par le Mouvement Anti-Apartheid
a été un puissant facteur de sensibilisation des opinions publiques,
notamment en France. Les leaders historiques, Nelson Mandela en tête, ont
connu la prison durant plus d'un quart de siècle. La geôle n'a pas réussi
à faire fléchir leur volonté farouche de poursuivre le combat jusqu'au
bout. Ils ont été les figures emblématiques qui ont donné détermination et
âme à la lutte du peuple africain et aux solidarités internationales qui
l'ont accompagnée.
1.
Nelson Mandela, un long chemin vers la
liberté, édition Fayard, 1995, p. 114-115
2.
Ibid., p. 124
3.
Ibid., p. 126
4.
Ibid., p.138-139
5.
Ibid., p. 284
6.
Ibid., p.295-296
7.
Ibid., p. 297