Le satyagraha
- M.K. Gandhi
(Young India, 5
novembre 1919, In La Jeune Inde, 1924, Stock, pp. 5-7
)
Voici trente ans que je prèche le
Satyagraha et que je le pratique. Les principes du Satyagraha, tel qu'il
est aujourd'hui, constituent une évolution progressive.
Le Satyagraha diffère autant de la
Résistance Passive que le Pôle Nord du Pôle Sud. Conçue pour être l'arme
des faibles, cette dernière pour atteindre son but n'exclut pas la force
ou la violence physique, alors que le premier conçu pour être l'arme du
plus fort rejette l'emploi de la violence, sous quelque forme que ce soit.
Le mot Satyagraha fut créé par moi, alors
que je me trouvais dans l'Afrique du Sud, pour exprimer la force employée
là-bas par les Indiens pendant huit années entières, afin de distinguer ce
mouvement de celui qui existait à cette époque dans le Royaume Uni et dans
l'Afrique du Sud sous le nom de Résistance Passive.
Etymologiquement, le mot signifie : se
retenir à la Vérité - d'où, Force de la Vérité. Je l'ai appelée également
Force d'Ame ou Force d'Amour. En pratiquant le Satyagraha, je m'aperçus
rapidement que la recherche de la Vérité n'admettait point qu'on eût
recours à la violence contre son adversaire et qu'il fallait arriver à le
tirer de l'erreur par la patience et la sympathie : car ce qui paraît
Vérité à l'un peut sembler erreur à l'autre. Et la patience implique la
souffrance personnelle. La doctrine en vint donc à représenter qu'on
défend la Vérité non pas en faisant souffrir son adversaire, mais en
souffrant soi-même.
Dans le domaine de la politique, lutter
dans l'intérêt du peuple consiste surtout à combattre l'erreur manifestée
sous forme de lois injustes. Lorsque, par des pétitions et autres méthodes
analogues, vous avez échoué dans votre tentative pour démontrer au
législateur qu'il se trompe, il ne vous reste d'autre moyen, si vous ne
voulez pas vous soumettre à l'erreur, que celui de le contraindre par la
force brutale à s'avouer vaincu, ou de souffrir vous-même personnellement
en vous exposant à la peine encourue pour infraction à la loi. Il s'ensuit
que le Satyagraha apparaît d'une façon générale aux yeux du public comme
une Désobéissance Civile ou une Résistance Civile ; elle est civile, en ce
sens qu'elle n'est pas criminelle.
Le criminel enfreint les lois
subrepticement et tâche de se soustraire au châtiment ; tout autrement
agit celui qui résiste civilement. Il se montre toujours respectueux des
lois de l'Etat auquel il appartient, non par crainte des sanctions, mais
parce qu'il considère ces lois nécessaires au bien de la société.
Seulement, en certaines circonstances, assez rares, la loi est si injuste
qu'obéir semblerait un désonheur. Alors, ouvertement et civilement, il
viole la loi et subit avec calme la peine encourue pour cette infraction.
Puis, afin d'affirmer sa protestation contre l'action des législateurs, il
lui reste la possibilité de refuser sa coopération à l'Etat, en
désobéissant à d'autres lois dont l'infraction n'entraîne pas de déchéance
morale.
Selon moi, la beauté et la puissance du
Satyagraha sont si grandes et la doctrine en est si simple qu'on peut la
prècher même aux enfants. Je l'ai prèchée à des milliers d'hommes, de
femmes et d'enfants, appelés communément Indiens "liés par contrats" et
j'ai obtenu d'excellents résultats.