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AVANT-PROPOS
de Jean-Marie MULLER
Les mots pour dire la non-violence
Le 10 novembre 1998,
l'Assemblée générale des Nations-Unies "proclame la période 2001-2010
Décennie internationale de la promotion d'une culture de la non-violence
et de la paix au profit des enfants du monde". Dans ses attendus, elle
considère "qu'une culture de la non-violence et de la paix favorise le
respect de la vie et de la dignité de chaque être humain sans préjugé ni
discrimination d'aucune sorte". En outre, l'Assemblée générale "invite les
États Membres à prendre les mesures nécessaires pour que la pratique de la
non-violence et de la paix soit enseignée à tous les niveaux de leurs
sociétés respectives, y compris dans les établissements d'enseignement".
Il y a lieu de s'étonner que les représentants des États rassemblés à New-York aient voté pareille résolution tant la non-violence est étrangère
à la culture dont nous sommes les héritiers. Les concepts autour desquels
notre pensée s'ordonne et se structure laissent peu de place à la notion
de non-violence, tandis que la violence fait partie intégrante de notre
univers conceptuel. La non-violence vient bouleverser nos repères. Le
concept même de non-violence rencontre dans nos esprits de telles
difficultés que nous sommes souvent tentés d'en récuser la pertinence.
De la non-violence, les
gens n'ont le plus souvent qu'une opinion c'est-à-dire un pré-jugé.
Ce qui caractérise une opinion, c'est qu'elle n'est point l'œuvre de la
raison, mais de la croyance. L'opinion est une pensée borgne, stéréotypée,
empruntée au plus grand nombre, une pensée à laquelle l'individu n'a pas
consacré le temps nécessaire de la ré-flexion. L'opinion n'est que redite
de ce qu'"on" dit. Elle nourrit un bavardage. Immature, superficielle et
confuse, elle induit en erreur. L'opinion publique ne laisse-t-elle pas
entendre que la non-violence n'est rien d'autre qu'un idéalisme sans mains
? Celui-ci s'enracinerait dans une morale de conviction, mais il serait
impuissant à fonder une morale de responsabilité. Alors, à quoi bon ?!
Ainsi, nombre de gens sont prêts à donner une opinion sur la non-violence,
tandis qu'ils n'en ont aucune connaissance.
Pourtant, les noms
et les visages de Gandhi et de Martin Luther King, même s'ils évoquent le
plus souvent des personnages lointains, sont connus et respectés. Une
expérience, chèrement acquise dans des luttes d'une nouvelle facture, a
révélé au monde l'efficacité de la stratégie de l'action non-violente pour
permettre aux hommes et aux peuples de mettre en échec la puissance des
violents, de défendre leur liberté, de recouvrer leur dignité. Cette
efficacité, ne nous leurrons pas, restera toujours relative et l'échec
sera toujours possible. Mais l'action non-violente, en réintroduisant du
sens dans les luttes qui opposent les hommes, permet d'avoir une
attitude responsable face à la violence des puissants.
Il arrive parfois que
l'actualité cite la non-violence dans la présentation des événements. Mais
ce n'est qu'un flash s'éteignant aussi vite que l'intuition qui parfois
effleure notre esprit : et si cette non-violence pouvait ouvrir de
nouveaux horizons à la réflexion et à l'action ? Nos habitudes de pensées
reprennent vite le dessus. Et nous continuons à n'envisager que la
violence pour répondre à la violence. En définitive, la non-violence
apparaît trop simple pour être vraie. En réalité, c'est la violence qui
est simple et la non-violence complexe.
La non-violence,
néanmoins, en ouvrant une brèche dans la masse tiède du scepticisme
ambiant, commence à susciter l'intérêt et à être prise en considération en
dehors des groupes militants dans lesquels elle s'est trouvée longtemps
confinée. Elle commence à devenir "discutable", c'est-à-dire digne d'être
discutée. En rédigeant ce "dictionnaire", j'ai voulu favoriser et
alimenter cette discussion. Un dictionnaire (du latin dicere, dire)
est un "lexique" (du grec lexis, mot), c'est-à-dire un "ensemble de
mots" qui permet de dire ce que l'on veut exprimer. Pour libérer la
non-violence des confusions, des mal-entendus et des équivoques qui la
grèvent, nous avons besoin d'une langue vigoureuse capable de formuler une
pensée claire et cohérente. Je suis donc parti à la recherche des mots qui
constituent cette langue.
La langue n'est pas
seulement le moyen d'expression et de communication de la pensée, elle en
est d'abord le fondement, la substance même. Avant de la formuler par des
mots, notre pensée n'existe pas. Penser, c'est parler, c'est dire. Et
d'abord, penser, c'est se parler, se dire. Maints créateurs du verbe,
poètes ou philosophes, ont rêvé d'une langue qui serait consubstantielle à
l'esprit qui les habite, d'une langue éternelle qui exprimerait sans
opacité, de façon parfaitement transparente, la réalité spirituelle
entrevue. Mais le rêve d'une langue originaire qui serait la substance de
la vérité demeurera toujours hors de notre portée.
La langue, en réalité,
n'est pas un corpus statufié dont les éléments auraient valeur éternelle.
Elle est infiniment ductile, sujette à de profondes transformations,
capable d'infinies variations. Elle est, en un mot, vivante. Avec ce que
la vie comporte de possibilités de déchéances, de ratages, d'échecs. Les
mots ont une histoire qui façonne leur signification et la modifie au
cours du temps. Les mots possèdent ainsi plusieurs acceptions. Les
linguistes parlent alors de "polysémie" : le même signifiant a plusieurs
signifiés.
Communiquer n'est pas
chose simple : il n'est pas rare que l'auditeur entende les mots dans un
sens différent de celui qui leur est donné par le locuteur. Et lorsque les
mots sont mal-entendus, l'incompréhension s'installe entre les deux
inter-locuteurs. Notre compréhension des mots est largement subjective. Un
mot suscite en nous une émotion qui nous le fait entendre d'une manière
particulière. Nous l'interprétons à travers le prisme de notre histoire,
de notre vécu, de notre sensibilité. Ainsi, le halo affectif qui entoure
parfois les mots, la marge d'indétermination de certains concepts, la
sacralisation de certaines notions sont autant d'obstacles à l'entente
réciproque. C'est pourquoi, en écrivant ce lexique, j'ai voulu ausculter
des mots affadis et dénoncer ceux qui en sont venus à signifier ceci et
son contraire.
Notre langue étant
largement déterminée par la culture prévalante de la violence, nous
n'avons pas appris à parler la langue de la non-violence. Les mots nous
manquent pour penser et dire la non-violence. Les mots sont perçus à
travers le prisme déformant de l'idéologie de la violence. Replacés devant
le miroir de la philosophie de la non-violence, ils prennent une autre
signification. Il nous faut pourchasser et débusquer les mots falsifiés
qui s'introduisent à notre insu dans notre langue, engendrant
l'incohérence de nos discours. Il faut nous efforcer de mettre à jour les
pré-suppositions philosophiques qui se cachent dans les mots que nous
utilisons d'ordinaire et qui structurent malgré nous notre pensée. Nous
devons délégitimer et déconstruire les mots justifiant la violence et,
dans le même mouvement, inventer et créer les mots qui honorent la
non-violence. Trouver les mots justes pour dénommer la violence, c'est
déjà nous déprendre de son emprise. De même, trouver les mots justes pour
dénommer la non-violence, c'est déjà lui ouvrir un espace où elle puisse
exister. C'est à ce double travail de dénomination que je me suis attelé
dans la rédaction de ce lexique, dans l'espoir de découvrir les mots-clefs
qui ouvrent l'accès à une compréhension approfondie de la non-violence.
Si les mots ne sont ni
des signes indéfectibles, ni des signes arbitraires qui n'auraient qu'une
valeur instrumentale pour désigner les choses. Il existe un lien fort
entre le "signifiant" et le "signifié". Nous mettrons souvent l'étymologie
des mots en évidence. L'étymologie est la science du sens premier des
mots. Elle recherche les racines originelles des mots qui permettent de
préciser les éléments qui les composent. Les mots ne font pas que désigner
les choses, ils en révèlent le sens. Les choses n'existent pas
indépendamment du sujet qui les perçoit, les conçoit et les nomme. Nommer
les choses, c'est les faire advenir à l'existence. Les mots enfantent les
choses.
Pour écrire la
non-violence, il ne suffit pas d'établir un vocabulaire, il faut encore
définir une grammaire de la non-violence (grammaire vient du verbe
grec graphein, écrire). Celle-ci nous apprendra comment lier,
ajuster et accorder les mots les uns aux autres pour exprimer le sens de
la non-violence.
La culture de violence
repose sur deux piliers, l'un idéologique, l'autre stratégique.
L'idéologie nous fait croire que la violence est immanente à l'action
humaine, et la stratégie nous enseigne que la violence est "nécessaire"
pour agir efficacement. De même, la culture de non-violence doit être
fondée sur une philosophie et une stratégie. Il faut déconstruire
l'idéologie de la violence et discréditer la stratégie de l'action
violente, et, dans le même temps, construire une philosophie de la
non-violence et inventer une stratégie de l'action non-violente. Si les
deux registres de la philosophie et de la stratégie doivent être
clairement distingués, ils ne doivent pas être séparés. Il y a continuité
entre l'une et l'autre. La philosophie est la quête d'une sagesse
pratique qui dispose et invite l'homme à l'action. Penser, c'est
vouloir, et vouloir, c'est agir. Précisément : penser la justice, c'est
vouloir la justice, et vouloir la justice, c'est agir pour la justice.
Certes, le philosophe voudrait bien profiter d'une vie paisible consacrée
entièrement à la réflexion, à la méditation et à la contemplation. Mais il
doit renoncer à ce rêve, car il n'a pas le choix : il doit agir. Paul
Ricœur souligne fort justement que l'action est le critère de
l'authenticité du vouloir : "Une volonté, écrit-il, qui n'aboutit pas à
mouvoir le corps et, par lui, à changer quelque chose dans le monde est
bien près de se perdre dans les vœux stériles et dans le rêve. Qui ne
réalise pas n'a pas encore vraiment voulu. La légitimité d'une intention
séparée de l'action est déjà suspecte."
Le philosophe ne saurait seulement exercer sa raison pour élaborer des
concepts intellectuels ; dans sa recherche de la vérité, il est conduit
par l'exigence de sa conscience à affirmer des valeurs morales. Et
celles-ci doivent s'éprouver dans le creuset du monde. "Dès que la
conscience, précise Ricœur, se replie dans une intériorité méprisante, la
valeur est frappée d'une stérilité qui l'altère profondément."
Il existe un lien
essentiel entre le mot juste, la pensée juste et l'action juste. L'action
est l'aboutissement et la réalisation de la philosophie ; elle est
l'attitude par laquelle l'homme-philosophe affirme sa présence aux autres.
En se refusant à l'action, le penseur n'offrirait aux autres que le vide
de son absence. L'engagement dans l'action militante en faveur des droits
de l'être humain ne peut être compris comme une matière à option de la
philosophie, il en constitue une matière obligatoire, greffée sur la
sagesse pratique. L'impasse sur cette matière est éliminatoire. A quoi
pourraient servir les plus beaux discours philosophiques qui vantent
l'éminente dignité de l'homme, s'ils n'étaient pas, non seulement
annonciateurs, mais porteurs de dignité pour tout être humain, pour tous
les êtres humains ? Comme malgré lui, mais non pas à contre-cœur, le
philosophe est un militant requis : il est embarqué... Sa fuite, s'il se
dérobe, s'apparente à une désertion. Après s'être exercé dans sa chambre
sur la page blanche - ou sur l'écran gris -, l'homme-philosophe doit aller
éprouver le sens de ses mots sur la place publique en se confrontant
physiquement aux autres hommes et en affrontant les événements. Il lui
faut mettre ses mots en action, comme l'auteur-compositeur met ses mots en
musique pour écrire sa chanson. Il lui faut confronter les mots de ses
phrases aux dangers de la lutte. Il lui faut dire les mots de ses livres
dans le risque de l'action.
Ainsi, la philosophie
de la non-violence s'élabore à travers un va-et-vient permanent entre la
réflexion et l'action, l'une se nourrissant sans cesse de l'autre. C'est
pourquoi, j'ai fait le choix délibéré de rassembler dans un même ensemble
les éléments d'un "traité de philosophie" et d'un "manuel pratique". J'ai
voulu attacher autant d'importance à élaborer et définir les concepts qui
permettent de penser la non-violence qu'à décrire et à exposer les
méthodes qui permettent d'organiser une action non-violente. Ainsi, dans
ce lexique, bien que leur signification s'inscrive sur des registres
différents, j'ai voulu entremêler les termes philosophiques et les mots
techniques en cherchant à constituer un ensemble homogène et cohérent.
Tout au long de ces
pages, je m'efforcerai de faire une synthèse personnelle de quelque trente
cinq années de réflexion sur les tenants et les aboutissants de la
non-violence. Je ne suis pas "non-violent", je ne suis pas "un
non-violent", je ne suis ni "adepte", ni "apôtre" de la non-violence.
J'aimerais seulement pouvoir dire que je suis un ami de la non-violence,
comme les philosophes aiment à se dire amis de la sagesse. Au demeurant,
je regarde la non-violence comme le porche de la sagesse. Tout au long de
ces années de réflexion, je me suis également efforcé, à la mesure de mes
possibilités, d'agir. Je suis donc un "militant" de la non-violence. Le
militant a parfois la mauvaise réputation d'être un activiste incapable de
se distancier de son action. Il est suspecté d'avoir des idées trop
arrêtées pour être capable d'une réflexion sans préjugés. Serait ainsi
accréditée l'idée paradoxale que le militant de la non-violence est mal
placé pour proposer une réflexion sur la non-violence. Je pense, tout au
contraire, qu'il faut avoir l'expérience de la non-violence, c'est-à-dire
l'expérience de l'action non-violente, pour mener à bien une réflexion sur
la non-violence. Celui qui reste extérieur à l'action non-violente n'en
verra que les limites et sera incapable d'en comprendre la dynamique
interne qui lui donne sa force. Je revendique donc que ma réflexion sur la
non-violence s'enracine dans mon expérience de militant de la
non-violence.
Je ne ferai aucune
citation d'auteur, mais ne saurais passer sous silence toutes celles et
tous ceux, écrivains, penseurs, philosophes, grands acteurs des luttes
non-violentes ou simples militants, dont les écrits et les engagements
nourrissent cette réflexion. J'ai la plus vive conscience de me situer
dans leur lignée. C'est à cet héritage que j'ai emprunté le meilleur de ce
que je peux écrire aujourd'hui sur le sens de notre commune aventure
humaine. Je leur ai rendu un hommage explicite dans mes ouvrages
précédents en les citant longuement. Cette fois-ci, bien que ne les citant
pas, je tiens à dire avec force combien je leur suis redevable et leur
exprime ma profonde reconnaissance. Au demeurant, nombre de mes réflexions
laisseront transparaître clairement telle ou telle influence assez aisée à
identifier.
J'ai également choisi
de ne pas "donner des exemples" pour illustrer la description des méthodes
de la stratégie de l'action non-violente. Cette absence de références à
des exemples concrets peut parfois rendre la lecture quelque peu aride.
Mais la présentation et l'analyse des expériences d'action non-violente
auxquelles j'aurais pu souvent me référer auraient enflé plus qu'il ne
convenait le texte de chaque article. En procédant ainsi, j'ai pu
atteindre la concision qui correspond aux contraintes d'un lexique. En
outre, cette méthode m'a obligé à plus de rigueur dans la réflexion. Citer
des exemples peut être une facilité dispensant de préciser davantage les
concepts et d'approfondir leur signification. Certes, il n'y a pas de
réflexion théorique qui ne s'enracine dans l'observation et l'analyse des
expériences historiques. Tout au long de ces pages, la référence aux
faits, souvent implicite, reste toujours présente.
J'ai rédigé l'ensemble
des articles qui composent ce glossaire de telle sorte que chacun d'entre
eux soit autonome et puisse ainsi faire l'objet d'une lecture
indépendante. Cela m'a conduit à rappeler parfois, ne serait-ce que d'une
phrase, ce qui est "déjà dit" dans d'autres articles. Ces rappels veulent
établir des passerelles entre les différentes notions afin de faciliter
une circulation dynamique des idées
Je veux espérer que la
clarification de la signification des mots qui composent ce lexique
permettra de penser et de dire la non-violence au-delà des mal-entendus
entretenus par l'idéologie de la violence qui domine nos cultures. Et
qu'ainsi un dialogue pourra s'établir avec le lecteur dans le respect
mutuel des convictions de chacun afin qu'ensemble nous puissions
participer à l'invention d'une culture de la non-violence.
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