Autobiographie (février 2003)
D'aussi loin qu'il m'en souvienne, j'ai toujours abhorré la
violence, est-ce l'assassinat de Martin Luther King, celui 3
mois plus tard de Kennedy ou bien la rencontre de Jean-Pierre
Lanvin qui m'a mis sur les chemins de la non-violence ?
Un beau matin de 1974, avec pour tout bagage un Bac B, la bible
et "Aden-Arabie" de Paul Nizan, je prends la route de l'Inde
avec deux copains de La Martinière (Lycée lyonnais). Je vis ce
périple de 6 mois comme un voyage initiatique au coeur du
gandhisme, mais l'Inde non-violente se dérobe voire trahit
l'héritage du "Père de la nation". Durant mon séjour, l'Union
indienne procède à sa première "expérience nucléaire pacifique".
Les vieux compagnons du Mahatma rencontrés à Sevagram se méfient
des Chinois et Vinoba est à mi-chemin entre la défense des
vaches sacrées et le non-attachement hindouiste pour oser
quelques propos intelligibles sur la situation. La veille de mon
départ, pressé de lui poser "la" question qui me cheville au
corps, il me dit : " Go an see Shantidas !". De retour à Lyon,
je prends contact avec l'Arche de Lanza del Vasto mais les
conditions d'entrée à la communauté me vexent, n'ai-je pas fait
mon "pèlerinage aux sources" ?
Je rejoins alors le Mouvement Lyonnais d'action non-violente (MLANV)
qui deviendra le MAN Lyon quelques semaines plus tard. Après un
accueil glacial lors d'une permanence du CLO (Comité de lutte
des objecteurs), ma persévérance finit par payer. Christian
Mellon et Jacques Delorme entre autres, favorisent mon
intégration. Deux actions mémorables vont me conduire dans
l'arène sociale : une manifestation conduite par des brebis, en
soutien aux paysans du Larzac et la lutte des femmes prostituées
dont notre local de la rue Mercière, est devenue l'épicentre.
Christian Delorme, alors aumônier du mouvement du Nid est celui
par qui le scandale arrive... Adoubé par le groupe lyonnais, mon
intégration au Centre Chavez de Paris fin 1975 est immédiate, je
poursuis alors mon action dans la perspective des "États
généraux de la prostitution". En avril 1981, Christian Delorme
entame une grève de la faim illimitée pour dénoncer les
expulsions de jeunes immigrés dits de la "deuxième génération".
J'anime le comité de soutien parisien, comme en décembre 1983,
lors de l'arrivée à Paris de la "Marche pour l'égalité des
droits et contre le racisme", projet né aux Minguettes sous le
double parrainage de la Cimade et du MAN de Lyon.
Dans l'intervalle, je prends fait et cause pour le combat
non-violent d'une poignée de paysans et d'habitants du "plateau
inspiré" du Larzac. Avec mes camarades maoïstes (1) et
non-violents des Comités, nous nous retrouvons tous les mois aux
"coordinations" qui élaborent la stratégie susceptible de
contrecarrer le projet d'extension du camp militaire. Avec eux
et le Codene (2), je prends un part active dans l'organisation
du rassemblement pour des "Rencontres internationales pour la
paix" (août 1981) et du rassemblement "Pour le gel nucléaire"
(août 1983).
Dès mon arrivée à Paris, je suis remarqué par Jacques Sémelin
qui me confie le secrétariat de la partie du Texte d'orientation
politique (TOP) du MAN qu'il est chargé de rédiger : "Vers la
défense populaire non-violente". La rencontre de Jacques de
Bollardière finit par me convaincre de faire de cette question,
un engagement majeur des vingt dernières années à travers mon
implication dans Artisans de Paix (81-84), Stop Essais, au sein
de la Campagne d'opposition aux ventes d'armes (COVA), plus
récemment dans le Collectif français pour un contrôle des
transferts d'armes (97-02). Parallèlement à ce lent travail de
dé-construction du complexe militaro-industriel, je frotte ma
réflexion à celle des membres de l'IRNC avec qui je prépare le
colloque de Strasbourg sur "Les stratégies civiles de défense"
(novembre 85) puis de mes amis lyonnais du CDRPC que je rejoins
en 1994, à la faveur du lancement de l'Observatoire des
transferts d'armements.
Depuis 3
ans, j'ai changé de registre m'investissant prioritairement dans
la construction de la paix, soeur de la justice et du droit, à
travers l'association "Équipes de paix dans les Balkans".
J'anime une commission ad hoc au sein de la Coordination
française pour la Décennie internationale de la promotion d'une
culture de la non-violence et de la paix, chargée d'organiser au
printemps 2004, un salon grand public "des initiatives de paix".
Dans le même esprit, je viens de rejoindre une nouvelle
association présidée par Yazid Kherfi (3) ; un authentique
mauvais garçon de Mantes-la Jolie converti à la "thérapie
sociale" initiée par Charles Rojzman. L'objectif de "Pouvoir
d'Agir" est de "transformer la violence en conflit" dans les
quartiers, dans les cités, en invitant les habitants à devenir
eux-mêmes les artisans de cette transformation.
Christian Brunier,
Février 2003
(1) Issus de la Gauche ouvrière prolétarienne
(mouvement maoïste) et de l'Organisation communiste des
travailleurs : scission de la GOP.
(2) Comité pour le désarmement nucléaire en
Europe dont les principaux animateurs furent Jacques Berthollet,
Sylvie Mantrant, Christian Mellon et Bernard Ravenel.
(3) Centre de documentation et de recherche sur
la paix et les conflits, 187 montée de Choulans, 69005 Lyon.
(4) Cf.
"Repris de Justesse", La Découverte, en cours de réédition.
Contact : Pouvoir d'Agir, 4bis rue de Tlemcen,
75020 Paris.
L'héritage de Gandhi
(article inédit écrit peu après
le 50ème anniversaire de
la mort de Gandhi)
Ceux qui
s'accordent à encenser Gandhi pour sa grandeur morale récusent
généralement sa qualité d'homme politique. Et pourtant, le
leader indien recèle de multiples facettes : le "Mahâtma" ("la
grande âme". Tagore), "fakir séditieux à demi-nu" (Churchill),
"pèlerin en quête de la vérité" (Nehru), "pur héros" (Lanza del
Vasto) ou "stratège politique". Jamais homme ne suscita de
jugements si diamétralement opposés. La clé de ce personnage
complexe est sans doute donnée par Nehru dans son livre Ma vie
et mes prisons. Il montre que la vérité de cet homme hors normes
se dérobe toujours à l'analyse. En définitive, on peut se
demander, 50 ans après sa mort, si Gandhi fut "le politicien le
plus saint ou le saint le plus politicien".
De quoi
sommes-nous redevables à cet homme qui a "inauguré dans la
politique humaine le plus puissant mouvement depuis près de deux
mille ans" (Romain Rolland) ? Est-il l'inspirateur de l'idée de
non-violence ? Rien n'est moins sûr. Le concept d'ahimsa - que
Gandhi définissait comme la "bienveillance envers tout ce qui
vit" et qui guida sa conduite au tout début de son action fit
son apparition en Inde au VIe siècle avant notre ère au sein du
jaïnisme. L'ahimsa qui se définit comme le refus catégorique du
recours à la violence fut développé par le Bouddha. Quatre
siècles plus tard, on trouve dans le Sermon sur la montagne un
enseignement analogue. Gandhi s'inspira de ces différentes
traditions mais également de Tolstoï avec qui il entretint une
correspondance passionnante. Est-ce à lui que nous devons
l'action non-violente, cette "manière spécifique d'agir"
excluant tout recours à la violence meurtrière ? La réponse est
négative. Plusieurs chercheurs ont montré que les modes d'action
non-violents furent adoptés dès l'Antiquité. Au XIXe siècle, les
Hongrois résistèrent à la domination autrichienne (1859-1867) et
les Finlandais à la russification de leur pays (1898-1905) par
des moyens non-violents. De même, avant que Gandhi n'entre en
scène, les tactiques non-violentes du général Da Silva Rondon
(1910-1947) avaient brisé l'hostilité de treize tribus
guerrières au cour des terres vierges du Brésil. Pensée ou
action, la non-violence était déjà à l'ouvre quand le jeune
Mohandas la découvrit pour la première fois en Angleterre, à
travers le mouvement des suffragettes. Pourtant Gandhi
renouvelle complètement la vision que l'on pouvait avoir de la
non-violence en transformant cette sagesse en l'instrument
politique qui allait contraindre les Anglais à se séparer du
plus "beau joyau de la couronne". C'est précisément dans
l'application des "principes de non-violence" à la libération
des Indes du joug colonial que Gandhi dévoile son génie. Le chef
du parti du Congrès dégage un nouvel horizon à l'humanité
souffrante en étant "le premier leader à penser la non-violence
en termes de stratégie politique" affirme l'historien Jacques
Sémelin. On peut même dater l'événement précise-t-il.
Un instrument
universel d'émancipation au service des opprimés. En effet, le
11 septembre 1906, jeune avocat au Transvaal, Gandhi fit prêter
serment à la communauté indienne réunie dans le théâtre de
Johannesburg "de ne jamais se soumettre à la Loi noire". Il
s'agissait d'un projet visant à obliger les Asiatiques à se
faire inscrire sur les registres de police afin de leur délivrer
un certificat d'identité muni des empreintes des dix doigts.
Cette mesure infamante et discriminatoire fut le point de départ
des campagnes de désobéissance civile de Gandhi. Depuis cette
journée historique de 1906, la non-violence est devenue un
instrument universel d'émancipation au service des opprimés.
Elle s'est développée aux Etats-Unis avec Martin Luther King et
César Chavez, en Afrique avec Albert Luthuli et Desmond Tutu, en
Amérique latine avec Dom Helder Camara, Mgr. Proano, José Mario
Carvalho de Jesus, le Service Paix et Justice (Serpaj) co-fondé
par le Prix Nobel de la paix, Adolfo Perez Esquivel, le
mouvement des sans-terres au Brésil, avec Mgr Ruiz Garcia au
Chiapas, en Asie avec Mgr Francisco Claver et Cory Aquino
(Philippines), avec le mouvement des étudiants chinois, la
résistance du peuple tibétain à l'invasion chinoise et Aung San
Suu Kyi en Birmanie. Sur notre continent européen, les exemples
de luttes non-violentes ou de résistances civiles viennent à
l'esprit de tous, particulièrement en France, que l'on fasse
référence au sauvetage des juifs au Chambon-sur-Lignon, à la
lutte du Larzac, à la Marche des Beurs, aux actions directes
non-violentes de l'association "Droit au logement", au mouvement
des sans-papiers ou à "l'appel à désobéir" contre le projet de
loi Debré lancé par 66 cinéastes. Longtemps méconnues, négligées
ou méprisées, les expériences des mouvements civiques agissant
de façon non-violente font aujourd'hui l'objet d'études
sérieuses.
2/Ces formes
politiques de combat non-violent ne garantissent pas le succès
ainsi qu'en atteste la répression sanglante des étudiants de la
place Tien An Men. Comme dans toute stratégie, de multiples
facteurs doivent être réunis pour en assurer la réussite.
L'analyse la plus pénétrante de l'action de Gandhi a été faite
par Simone Panter-Brick dans son livre Gandhi contre Machiavel,
elle en tire la conclusion que "l'efficacité des campagnes
politiques gandhiennes est fonction de la force organisée
appuyée par l'action du nombre (...). Il serait illusoire de
penser que les techniques non-violentes - au nombre de 198 selon
le chercheur et politologue américain, Gene Sharp - puissent
être appliquées comme des "recettes". Le discernement politique
est préalable à toute stratégie de l'action, c'est-à-dire à
l'"organisation offensive des forces non-violentes en vue d'un
objectif précis". En cette matière, le choix de la période la
plus favorable au revirement des autorités, le point
d'application du combat (Loi noire, impôt sur le sel...) ou
"prise" révélant l'injustice ou le conflit et les moyens de
communication pour le faire savoir comptent tout autant que les
méthodes utilisées pour parvenir au but fixé.
Ne faudrait-il
pas encore dissiper un malentendu à propos de la "la
non-violence" ? Est-elle de nature éthique ou politique ?
Est-elle une sagesse ou une technique ? Le mouvement non-violent
oscille constamment entre ces deux polarités. Au premier niveau
d'analyse, on peut comprendre la non-violence comme un mode
d'action éthico-politique. Celui-ci repose sur le principe de
cohérence entre les moyens et les fins illustré par la formule
"les moyens sont des fins qui se font". L'usage de modes
d'action excluant la violence est déjà la préfiguration de la
société pacifiée, juste et fraternelle vers laquelle tendent
tous nos efforts. On ne peut bâtir une société juste "sur un
monceau de cadavres", n'est-ce pas un enseignement essentiel de
l'échec du stalinisme et de la plupart des mouvements
révolutionnaires qui ont cru faire le "bonheur de l'humanité"
sans égard pour les moyens utilisés puisque "seules importent
les fins" ?
Il serait
cependant dangereux d'inverser le rapport entre les moyens et
les fins en considérant l'objectif à atteindre comme sans
importance. L'usage de moyens non-violents n'assigne pas
automatiquement des objectifs justes à ceux qui s'en font les
champions comme le montre la grève des camionneurs qui a préparé
la chute d'Allende au Chili. La recherche inlassable de la
justice et de la liberté pour tous est l'étoile du berger du
militant non-violent, cette finalité exige de lui qu'il fasse
usage de moyens qui ne contredisent pas cette utopie.
Dans le monde tel
qu'il est, cette exigence morale souffre quelques rares
exceptions. La tragédie de Srebrenica et du Kosovo veut nous
rappeler que le pire n'est plus incertain et que le moyen encore
le plus sûr de parer à l'urgence, faute d'acteurs non-violents
prêts à s'interposer entre les bourreaux et leurs victimes, peut
être l'intervention armée. Cet humble conviction peut prévenir
les "artisans de paix" de ne jamais figer leur conception
vivante de la non-violence en une nouvelle idéologie que rien ne
distinguerait plus du pacifiste radical qui préfère "la paix à
tous prix", formule consacrant la trahison des valeurs qui
donnent sens à l'histoire humaine.
Christian Brunier
membre du MAN Paris Ile de France
Sources :
- "Gandhi contre Machiavel". Simone Panter-Brick. Éditions
Denoël, 1963
- "Gandhi et la non-violence". Suzanne Lassier. Ed. du Seuil.
1970
- "La non-violence". Christian Mellon et Jacques Sémelin. PUF
(coll.Que
sais-je ?, n° 2912), 1994
- "Non-violence : Ethique et Politique". MAN/FPH. 1996
- "Gandhi, l'insurgé". Jean-Marie Muller. Ed. Albin Michel. 1997
- Revue : "Alternatives Non-Violentes" n° 100 et 102 (BP 27 -
13122 Ventabren)
Témoignage d'Alain Refalo, 25 mai 2004
La douleur de la disparition
brutale de Christian Brunier est toujours aussi vive et nous
pouvons mesurer aujourd'hui combien son départ soudain a
quelque chose de cruel et d'injuste.
Vendredi, lors de ses obsèques à
l'église Notre-Dame de Nazareth, les témoignages de la
famille et d'amis du MAN convergeaient pour saluer son entier
dévouement à la cause de la non-violence, particulièrement au
service du MAN.
Christian ne ménageait pas son
énergie, ne calculait pas son temps ; il était au service des
idées qu'il défendait. Pour cela, il a sacrifié sa santé, il a
donné sa vie pour des projets au service de la paix entre les
hommes.
Je l'ai rencontré en 1985 à Paris
; venu de Toulouse, je commençais mon service civil
d'objecteur de conscience. C'est Christian qui a été durant
ses premières années à Paris, particulièrement lorsque j'ai
pris la responsabilité du secrétariat national du MAN en
1988, celui qui m'a le plus conseillé, le plus aidé. Nous
avions le même goût du travail bien fait, tant dans
l'animation des réunions que dans l'organisation des actions.
Nous sommes devenus complices, amis, confidents et je resterai
éternellement reconnaissant à Christian pour tout ce qu'il m'a
transmis et appris.
Cet été au Larzac, nous étions
côte à côte pour tenir le stand commun MAN/ANV, un modèle
d'organisation "à la Brunier" que nous avons tous saluée.
Après le Larzac, Christian était venu passer deux jours dans
notre maison des Cévennes avec Patrick Teil. Je peux dire
qu'il était épuisé, mais fier d'avoir encore une fois servi la
cause de la non-violence avec passion, énergie et conviction.
Il était particulièrement heureux d'avoir entendu le samedi
soir son vieil ami Léon Maillé prononcer un discours mémorable
aux jeunes générations rassemblées pour le concert.
En relisant ses messages depuis
cet été, j'ai été frappé de constater combien Christian savait
être à l'écoute des préoccupations des autres. Sa
bienveillance s'exprimait dans des mots tout simples qui
allaient droit au coeur et qui disaient l'essentiel. Je
regrette tout particulièrement qu'il n'ait pu connaître le
Centre de ressources sur la non-violence de Midi-Pyrénées que
des citoyens de l'agglomération toulousaine ont créé en
septembre et qui a ouvert ses portes au mois de mars. Que
d'encouragements j'ai reçus de la part de Christian qui avait
conscience que ce projet novateur était porteur d'avenir...
Le jour de son entrée à l'hôpital,
le 30 mars, alors qu'il attendait le taxi, je l'ai eu une
dernière fois au téléphone. Il avait conscience de la gravité
de l'opération et de ses risques. "Je suis confiant et j'ai le
moral" m'avait-il dit.