Le non que la non-violence oppose à la violence
est un non de résistance.
La non-violence est certes abstention,
mais cette abstention exige elle-même l'action.

Jean-Marie Muller

    

 La non-violence - Repères historiques
 

 

 


Martin Luther King, combats pour la Liberté (1955-1968)

par Vincent Roussel

Président de la revue Non-Violence Actualité

Aux Etats-Unis, depuis 1880 environ, les Etats du Sud avaient adopté des lois selon lesquelles les Noirs devaient faire l'objet d'une stricte ségrégation dans les lieux publics et les transports en commun. La Cour Suprême des Etats-Unis, dans un arrêt qui va faire jurisprudence pendant près d'un demi-siècle, l'arrêt Plessy contre Ferguson de 1896, va justifier légalement la doctrine : "séparés mais égaux". Il y a dans la séparation des races une symétrie parfaite qui ne contredit pas le principe de l'égalité. Pour la Cour Suprême des Etats-Unis, les lois de ségrégation ne contredisent pas le principe de l'égalité des races affirmée par la Constitution. 

La première brèche dans ce dogme arrive le 17 mai 1954 quand la Cour Suprême  déclare inconstitutionnelle la ségrégation dans les écoles publiques. Les administrations du Sud vont défier les lois fédérales pour empêcher l'intégration dans les écoles. Elles emploient les mots " d'interposition " et " d'annulation ". M.L. King remarquera amèrement : " Au début de 1963, soit neuf ans après cette décision historique, il n'y avait, dans le Sud, qu'environ 9% d'étudiants noirs dans les écoles intégrationnistes. A ce rythme, il faudrait attendre l'an 2054 avant l'achèvement de l'intégration scolaire." (1) Cependant, la brèche est ouverte, et, sous l'impulsion de M.L. King, les Noirs vont se mobiliser, participer à des manifestations de masse non-violentes et forcer le législateur à des réformes profondes sur le statut des Noirs.

Le boycottage des bus de Montgomery (1955-1956)

Le premier décembre 1955, M.L. King n'a que 27 ans. Depuis un an, il est installé dans la ville comme pasteur de l'église baptiste. C'est son premier poste. Il est fils, petit-fils et arrière-petit-fils de pasteurs baptistes. Il vient d'obtenir un doctorat de troisième cycle de théologie. Depuis  deux ans et demi il est marié à Coretta, pédagogue de formation et, depuis quinze jours, sa famille s'est agrandie d'une petite fille, Yoki.

Montgomery est une ville du Sud où 50 000 Noirs côtoient 80 000 Blancs. La ségrégation dans les autobus urbains y est particulièrement humiliante pour les Noirs qui doivent rester debout à côté des sièges vides réservés aux Blancs quand les sièges réservés aux Noirs sont complets, mais céder leur place quand les sièges "For whites only", eux, sont tous occupés.

Ce premier décembre 1955, Rosa Parks est assise dans le bus. Le chauffeur lui ordonne de céder sa place à un passager blanc. Elle refuse calmement. Le conducteur la fait arrêter. Rosa Parks est une couturière noire de 42 ans. Elle est bien connue de la population noire. Elle a été secrétaire de la section locale de la National Association for Advancement of Colored People (NAACP) . Son geste, non prémédité, va réveiller la communauté noire et l'amener à réagir ouvertement contre le racisme Blanc qu'elle a trop longtemps subie passivement. L'affaire doit être jugée par un tribunal quatre jours plus tard. Le pasteur M.L. King  et le pasteur Ralph Abernathy décident d'organiser une réunion le soir même. La nouvelle circule très vite et, surprise, il y a foule. Pasteurs, médecins, enseignants, avocats, hommes d'affaires, employés, syndicalistes, tous se sont donné le mot. Pratiquement, toutes les organisations noires sont représentées. Un syndicaliste propose le boycott des bus et l'idée est acceptée dans l'enthousiasme.

Le lundi 5 décembre  1955, premier jour de l'action, le boycott est un succès total et les autobus sont quasiment vides toute la journée. Taxis, bicyclettes emplissent la ville et les piétons sont plus nombreux que d'habitude.

Rosa Parks est condamnée à dix dollars d'amende pour violation des lois locales de ségrégation. Le comité de boycott décide de créer une nouvelle organisation chargée de poursuivre l'action, l'Association pour le Progrès de Montgomery. M.L. King en est élu président à l'unanimité : "Nous sommes venus ici ce soir pour être délivrés de cet état de patience qui nous faisait supporter d'être privés de rien moins que la liberté et de la justice … La justice est l'amour corrigeant ce qui peut travailler contre l'amour … Et nous utiliserons seulement les instruments de la justice : la persuasion mais aussi la coercition" (2)

Un service de transport parallèle est organisé et pendant des mois, les Noirs, unis comme ils ne l'ont jamais été, s'entraident pour des services de taxis bénévoles, permettant le transport quotidien de quarante-deux mille personnes.

A maintes reprises, les autorités font pression sur M.L. King pour qu'il mette fin au boycott. En mars, on intente un procès au pasteur pour violation des lois anti-boycott. Il est condamné à cent quarante jours de prison et à cinq cents dollars d'amende. Les extrémistes blancs réagissent également : en janvier, un attentat à la bombe est commis contre le domicile de M.L. King, manquant de déclencher une réaction violente qu'évite de justesse le pasteur en les exhortant au calme.

Cependant, le mouvement de boycott ne fléchit pas. La victoire arrive en novembre 1956 quand la Cour Suprême des Etats-Unis déclare que les lois imposant la ségrégation dans les transports ne sont pas constitutionnelles. Au bord de la faillite, la compagnie d'autobus est finalement obligée de mettre fin aux mesures discriminatoires. Le 21 décembre, les Noirs reprennent les autobus, mais cette fois, dans les mêmes conditions que les Blancs, avec la protection d'une loi anti-ségrégationniste. La grève des bus a duré 382 jours.

Le choix de la non-violence

M.L. King connaissait, par ses études, la pensée et l'action de Gandhi, mais le choix de la non-violence s'est d'abord imposé par les faits. Il n'avait pas cherché à prendre une position de leader à Montgomery. On était venu le chercher. Dans la non-violence, il trouve une méthode d'action capable d'efficacité, en résonance avec son peuple et compatible avec ses aspirations morales et religieuses. "Le Christ, dit-il, donne son sens à notre action et Gandhi donne la méthode" (3). Cependant, s'il reconnaît que Gandhi lui a apporté "Le christianisme en action", il fait rarement référence à lui dans ses discours publics. Il se réfère plutôt à de

"grands" Américains comme Abraham Lincoln, mais surtout aux personnages de la Bible. La référence à Moïse qui a conduit son peuple hors d'Egypte, pour fuir l'esclavage, était capable de soulever l'enthousiasme des marcheurs de Montgomery. La pensée de M.L. King va se  structurer dans le combat et sa foi se nourrir de l'action pour la justice sociale.

Pour caractériser sa non-violence dans cette période, il en expose souvent six aspects :

1) La résistance non-violente n'est pas destinée aux peureux ; c'est une véritable résistance.

2) La non-violence ne cherche pas à vaincre ni à humilier l'adversaire, mais à conquérir sa compréhension et son amitié.

3) C'est une méthode qui s'attaque aux forces du mal, et non aux personnes qui se trouvent être les instruments du mal.

4) La résistance non-violente implique la volonté de savoir accepter la souffrance sans esprit de représailles, de savoir recevoir les coups sans les rendre. Le non-violent ne cherchera pas à éviter la prison.

5) La non-violence refuse non seulement la violence extérieure, physique, mais aussi la violence intérieure.

6) la résistance non-violente se fonde sur la conviction que la loi qui régit l'univers est une loi de justice. (4)

L'organisation, sit-in et  freedom-rises

En août 1957, les responsables noirs de dix Etats du Sud se rencontrent pour former la Conférence des Leaders Chrétiens du Sud (SCLC). M.L. King en est élu président. Cette année là,  il parcourt des dizaines de milliers de kilomètres et prononce quelque deux cents discours. "Pour obtenir les droits civiques, affirme-t-il, il faut que les Noirs commencent par acquérir le respect d'eux-mêmes".

Greensboro en Caroline du Nord va être le deuxième épisode marquant de la révolte noire. Le 1er février 1960, quatre étudiants noirs entrent dans un restaurant réservé aux Blancs. On leur enjoint de partir. Ils refusent. Une station de radio transmet l'information. Aussitôt, des dizaines d'étudiants viennent en renfort. Les "sit-in" viennent de faire leur apparition comme tactique de masse. Ce mouvement va s'étendre à plus de cent villes et mobiliser soixante-dix mille protestataires. Injuriés, les manifestants restent silencieux. Frappés, ils ne rendent pas les coups. Cette forme de lutte contre la ségrégation permet d'accomplir à un rythme accéléré l'intégration dans les restaurants, sur les plages, dans les piscines, dans les bibliothèques, dans les églises. Des jeunes s'organisent en créant le "Comité de Coordination Non-violent des Etudiants" (SNCC).

Cette même année, 1960 John Kennedy est élu président des Etats-Unis à une courte majorité. Beaucoup d'observateurs pensent qu'il doit son élection au soutien qu'il avait apporté pendant sa campagne électorale à M.L. King quand celui-ci était en prison.

En mai 1961, un nouveau type d'action est inauguré par treize membres du Congrès pour l'égalité raciale (CORE). Six Blancs et sept Noirs entreprennent un voyage en bus dans le Sud pour témoigner de la persistance de la discrimination raciale dans les transports inter-états, ce qui leur vaut le nom de "Voyageurs de la liberté". Le périple durera vingt-cinq jours. C'est une longue suite d'agressions et d'émeutes de la part des ségrégationnistes ; la police laisse faire. Des voyageurs sont battus, des cars brûlés. M.L. King en rend responsable le gouverneur de l'Alabama. L'objectif de l'action est cependant atteint le 22 septembre 1961 : la Commission du Commerce Inter-Etats, à la demande de Robert Kennedy, alors ministre de la justice, prend des arrêtés interdisant toute discrimination dans les transports routiers entre Etats.

Birmingham, avril et mai 1963

A Birmingham, c'est le mouvement pour les droits civiques qui va prendre l'initiative en développant une stratégie de l'action non violente mûrie par huit années de combats. Les succès et les échecs passés ont forgé des militants suffisamment expérimentés pour mettre au point une stratégie de l'action qui va se montrer efficace.

Birmingham est la plus grande ville industrielle du Sud. Elle compte les ségrégationnistes parmi les plus puissants et les plus radicaux de tous les Etats-Unis. Le mouvement pour les droits civiques est persuadé que s'il gagne à Birmingham, alors des pans entiers de ségrégation tomberont à travers tout le pays.

La bataille portera sur la déségrégation dans les magasins. Les sit-in, dans les snack-bars réservés aux Blancs, dans les grands magasins du centre de la ville, commencent. Au bout de trois jours, 35 manifestants ont été arrêtés. Alors on passe à la deuxième phase de la campagne, celle des marches quotidiennes sur l'Hôtel de Ville. Les arrestations pour "manifestation sans autorisation" se multiplient. Et M.L. King décide de passer outre et d'entrer délibérément dans la "désobéissance civile". "Si un peuple, dit-il, est capable de trouver dans ses rangs 5% de ses hommes prêts à aller volontairement en prison pour une cause qu'ils croient juste, alors, aucun obstacle ne pourra l'arrêter" (5). M.L. King et Ralph Abernathy sont arrêtés.

A leur tour, les enfants et les adolescents marchent sur l'Hôtel de Ville. Le 2 mai, plus d'un millier d'entre eux vont en prison. Les forces de répression policière perdent leur calme. Les lances à eau sont utilisées pour disperser les manifestants. La puissance formidable du jet renverse les hommes et les femmes et les projette sur plusieurs mètres. Les chiens policiers sont lâchés sur les enfants, mordant ceux-ci cruellement. Toutes ces brutalités sont connues du grand public grâce aux médias du monde entier. Le mouvement de M.L. King a réussi à dramatiser la situation et il va en récolter les fruits. Devant le spectacle des violences faites aux Noirs de Birmingham, l'administration révise son programme et place en tête du calendrier du Congrès un projet très ferme pour les Droits civiques des Noirs.

Les magasins de la ville sont touchés par la campagne de boycott. La rentabilité du travail dans les aciéries est sérieusement ébranlée. Comprenant qu'on ne pourrait plus arrêter ce mouvement, les autorités municipales signent un accord le 10 mai, donnant satisfaction aux revendications des Noirs.

Durant cette campagne, huit responsables d'églises de Birmingham dénoncent publiquement les activités du mouvement des Droits civiques, les qualifiant de "déraisonnables et prématurées". M.L. King est alors en prison. Dans sa cellule, il va rédiger une lettre ouverte pour répondre longuement aux critiques qui lui sont adressées. Il justifie en ces termes la désobéissance civile : "Je soutiens que quiconque enfreint une loi parce que sa conscience la tient pour injuste, puis accepte volontairement une peine de prison afin de soulever la conscience sociale contre cette injustice, affiche en réalité un respect supérieur pour le droit." (6)  C'est aussi l'occasion pour lui d'exprimer sa profonde déception devant le comportement des libéraux et des hommes religieux blancs.

Les extrémistes blancs ne peuvent supporter cette victoire des Noirs. Des bombes éclatent dans les maisons et dans les églises de pasteurs noirs. Cependant, l'accord consacre la victoire des Noirs et rapidement, des milliers de villes du Sud cessent toute ségrégation.

Je fais un rêve (28 août 1963)

1963 est l'année du centenaire de l'abolition de l'esclavage par Abraham Lincoln. Le mouvement des Droits Civiques organise une marche le 28 août, devant le monument de Lincoln à Washington. C'est devant deux cent cinquante mille personnes dont soixante mille Blancs que M.L. King délivre son discours le plus inoubliable  "I have a dream" : " …Je rêve qu'un jour les fils d'anciens esclaves et les fils d'anciens maîtres d'esclaves pourront s'asseoir ensemble à la table de la fraternité..." (7). Le président Kennedy apporte son soutien en annonçant officiellement qu'il saisit le Congrès pour lui demander de mettre au point une loi garantissant le respect les Droits Civiques pour les Noirs.

Quelques jours plus tard, une bombe jetée dans un temple baptiste de Birmingham tue quatre petites filles et le 22 novembre le président Kennedy est assassiné à Dallas, au Texas. Quel prix faudra-t-il encore payer pour passer du rêve à la réalité ?

Cependant, le magazine Time le proclame M.L. King, 'l'homme de l'année 1963'. Le successeur du président Kennedy à la Maison Blanche, Lyndon Johnson signe la loi sur les droits civiques le 2 juillet 1964, consacrant la victoire des Noirs.

Prix Nobel de la Paix (1964)

Le 10 décembre 1964, M.L. King reçoit le prix Nobel de la Paix. Pour lui, ce prix est bien autre chose qu'un honneur décerné à sa propre personne ; c'est la reconnaissance que "la non-violence incarnée dans le combat des Noirs Américains apporte une réponse à ce besoin pour l'Homme de vaincre l'oppression et la violence sans recourir lui-même à la violence et à l'oppression". (8)

Aux Etats-Unis, des acquis importants ont été obtenus pour les Noirs, cependant les lois sur les droits civiques de 1957 et de 1964 n'apportent pas les garanties suffisantes aux Noirs en matière de droit de vote. M.L. King demande le vote d'une loi fédérale garantissant dans les faits le droit de vote aux Noirs. Il faut relancer l'action directe. Le lieu de l'action sera la ville de Selma. Il organise une marche de Selma à Montgomery  qui se déroule dans des conditions de tension est extrême. La victoire sera consacrée par la signature par le président Lyndon Johnson de la loi sur le droit de vote des Noirs, le 7 août 1965. Le mouvement des Droits Civiques a définitivement gagné la bataille juridique. Les Noirs et les Blancs ont désormais les mêmes droits civiques.

Ils n'ont cependant pas encore les mêmes droits économiques, loin de là. Un autre terrain de lutte s'ouvre devant M.L. King, celui du combat contre la misère.

Chicago, 1966, défi pour la non-violence

Très tôt, M.L. King est confronté à la violence, non seulement des Blancs, mais aussi à celle des Noirs. 1964 est aussi l'année des premières émeutes noires qui éclatent un peu partout, à New-York, Jersey-City, Dixmoor, Philadelphie. Les jeunes des ghettos des grandes villes américaines du Nord se jettent dans la violence la plus aveugle. Alors que M.L. King devient pour le monde entier le symbole de la lutte pour la justice par des moyens non-violents dans cette révolte noire au sud des Etats-Unis, un défi plus grand se présente à lui dans les quartiers misérables des métropoles du Nord.

M.L. King va le relever. Il sait que la misère et le désespoir engendrent plus facilement la violence que l'adhésion à la révolution non-violente. Beaucoup de jeunes Noirs doutent des possibilités de l'action non-violente. Pour eux la misère économique dans le Nord rejette les Noirs bien davantage que les lois de discrimination raciale. M.L. King apparaît pour eux comme un "bourgeois moraliste", un "oncle Tom" manipulé par le pouvoir blanc. Des émeutes vont embraser l'Amérique. Elles dureront jusqu'à sa mort en 1968.

King ne connaît pas encore la réalité des ghettos du Nord. Il lui faut l'apprendre s'il ne veut pas que cette Amérique Noire lui échappe. En janvier 1966, il vient s'installer au cœur du ghetto de Chicago, dans un appartement misérable, repeint à la hâte par le propriétaire. Il entreprend la lutte contre les taudis et le chômage. Il mobilise les chômeurs pour restaurer les taudis, organise une grève de loyers. Avec ses amis de la SCLC, il tente, comme à Birmingham, d'y développer une campagne d'actions non-violente pour obtenir de la municipalité un plan de résorption de la pauvreté. Mais Chicago est une ville de trois millions d'habitants et les moyens qui avaient permis la victoire à Birmingham donnent ici des résultats mitigés.

Le pouvoir noir (1967)

En cette même année 1966, M.L. King doit faire face à des dissensions graves à l'intérieur des mouvements de lutte pour l'égalité raciale. Elles apparaissent au grand jour, durant l'été, au cours d'une "marche contre la peur" dans le Mississipi. Stokely Carmichael, le tout nouveau président de la SNCC radicalise son discours : "La seule manière de mettre fin à la façon  dont nous traitent les hommes blancs est de prendre le pouvoir. Voilà six ans que nous parlons de liberté et nous ne faisons rien. Nous allons changer de langage et parler de pouvoir noir, Black Power ! " (9). Le slogan se répand rapidement. Beaucoup de jeunes ne peuvent plus supporter de voir les Noirs frappés et abattus sans protection armée.

C'est au cours d'un meeting à Chicago que, pour la première fois, M.L. King se fait huer par des partisans du "Black Power". Il reste cependant plus déterminé que jamais à défendre ses propres convictions de non-violence : "Certains nous demandent d'être à la ressemblance de nos oppresseurs qui ont un passé de cocktails Molotov, un passé de bombe atomique, un passé de lynchage des Noirs. On me demande maintenant de m'abaisser jusqu'à ce niveau. Mais je suis fatigué de la violence, j'en suis malade ! Je suis fatigué de la guerre du Vietnam ! Je ne vais pas me mettre à user de violence, personne ne me fera choisir la violence !" (10).

New York le 4 avril 1967, M.L. King dénonce la guerre du Vietnam

En 1967, la guerre au Vietnam bat son plein. Depuis son accession au pouvoir, le président Jonhson y a développé massivement l'engagement militaire et des avions américains déversent bombes, napalm et défoliants chimiques. M.L. King calcule que le gouvernement américain dépense alors environ 332 000 dollars pour chaque "ennemi" tué, contre 53 dollars par personne dans ses programmes de lutte contre la pauvreté. L'attribution du prix Nobel de la Paix an 1964 lui donne l'obligation morale de prendre ouvertement position contre la guerre. C'est ce qu'il fera dans l'église de Riverside à New York le 4 avril 1967. Il va multiplier les prises de positions publiques et encourager l'objection de conscience. Il devra faire face à un déchaînement de critiques acerbes et de condamnations sans nuances. Mais comment pourrait-il demander aux pauvres de faire le choix de la non-violence, sans dénoncer d'abord le gouvernement des Etats-Unis qu'il qualifie de "plus grand pourvoyeur de violence dans le monde" ?

Après cette prise de position, une énorme machine répressive va se mettre en marche pour le réduire au silence. Le FBI veut faire passer M.L. King pour le "Noir le plus dangereux pour l'avenir de ce pays et cela du point de vue du communisme, des Noirs, et de la sécurité nationale".

Memphis, le 4 avril 1968, la mort

La conduite de la révolte des Noirs semble lui échapper. M.L. King réagit en proposant l'organisation d'une "Marche des Pauvres" de tout le pays vers Washington pour le printemps 1968. Sa foi dans la non-violence reste entière. Unir tous les pauvres du pays, noirs, blancs, indiens, Chicanos et les conduire devant le Congrès à Washington pour un rassemblement gigantesque ne devrait être que la première phase d'une campagne en vue de forcer le Congrès à voter une "Déclaration des Droits économiques". Désorganiser les activités gouvernementales par des sit-in et des manifestations non-violentes en serait une seconde phase.

C'est alors que M.L. King reçoit un appel à l'aide des éboueurs grévistes, en majorité des Noirs, de la ville de Memphis dans le Tennessee. Il accepte de leur apporter son soutien en se rendant aux manifestations qu'ils organisent. Le soir du 3 avril il parle au temple maçonnique de la ville : "Comme tout le monde, j'aimerais vivre une longue vie. La longévité a sa place. Mais ce n'est pas ce qui me préoccupe pour l'instant … " (11). Le lendemain en fin d'après-midi, M.L. King se trouve sur le balcon de sa chambre au "Lorraine Motel".  C'est là qu'une personne embusquée tire un coup de feu. M.L. King est atteint par la balle. Il meurt une heure plus tard à l'hôpital.

L'enjeu de la lutte contre la misère et de la lutte pour la justice sociale avait amené M.L. King à imaginer une campagne d'actions non-violentes à l'échelle de tout le pays. "Nous sommes arrivés à un point où il n'y a plus de choix entre la non-violence et les émeutes. Cela doit être la non-violence massive et active ou bien des désordres !" (12) disait-il dans sa dernière interview accordée au magasine Look. Si son rêve s'est brisé à Memphis, il va cependant inspirer un très grand nombre de combattants pour la liberté qui vont venir après lui dans le monde entier.

(1) M.L. King, Révolution Non Violente, Payot, 1979, p. 15

(2) Premier discours de M.L. King à Montgomery, le 5 décembre 1955

(3) M.L. King, La Force d'aimer, Paris, Casterman, 1964, p. 226

(4) Combat pour la liberté (106-112)

(5) M.L. King, Révolution non violente, Paris, Payot, 1979, p. 50

(6) M.L. King, "Je fais un rêve", Centurion, 1993, p. 36

(7) M.L. King, "Je fais un rêve", Centurion, 1993, p. 56

(8) M.L. King, "Je fais un rêve", Centurion, 1993, p. 63

(9) M. L. King, Où allons-nous ?, op. cit., p. 40.

(10) Stephen B. Oates, M.L. King, Paris, Le centurion, 1985, p. 441.

(11) Coretta Scott King, Ma vie avec M.L. King, op. cit., p. 325.

(12) Revue Paris Match du 18 avril 1968, P. 107.

Lire également : Vincent Roussel, Martin Luther King, Contre toutes les exclusions,Desclée de Brouwer, 1997

Principales organisations de lutte pour les droits civiques :

NAACP = National Association for Advancement of Colored People, association nationale pour le progrès des gens de couleur, fondé en 1909.

SCLC = Southern Christian Leadership Conference, conférence des leaders chrétiens du Sud, fondé en 1957)

SNCC = Student Non-violent Coordinating Committee, comité de cootdination non violent des étudiants, fondé en 1960.

CORE = Congress of Racial Equality , mouvement pour l'égalité des races, fondé en 1942

Article publié dans la revue Alternatives Non Violentes, n° 129/120 (été 2001), Les luttes non-violentes au XXème siècle.