Déclarons la paix aux enfants
L’éducation sans violence, condition du
développement de la non-violence
par Olivier Maurel
Auteur de La Fessée, Questions sur la
violence éducative (La Plage, 2004)
Pourquoi appelle-t-on
cruauté le fait de frapper un animal,
agression le fait de frapper un adulte,
et éducation le fait de frapper un enfant ?
Les études sur la violence humaine mentionnent
très rarement parmi ses causes la violence éducative ordinaire.
80 à 90% des enfants (1) la subissent sur toute la surface de la terre:
tapes, gifles et fessées en France et, dans beaucoup de pays, coups de
ceinture, bastonnade et autres traitements cruels considérés comme normaux et
éducatifs là où ils sont pratiqués.
L’enfant apprend tout par imitation, et surtout par imitation de ce qu’on
lui fait subir. Ce qu’on enseigne à un enfant en le frappant, si faiblement
que ce soit, c’est à frapper (2). Et la meilleure manière de lui apprendre le
respect des autres, notamment des plus faibles, c’est de le respecter.
Or, c’est de la main même de leurs parents que la plupart des enfants font
leur première expérience de la violence, et cela dès l’âge de quelques mois ou
lors de leurs premiers pas, puis pendant toute la durée de la formation de
leur cerveau. Pourquoi s’étonner que devenus adolescents puis adultes, ils
recourent eux aussi à la violence comme on leur en a donné l’exemple à leurs
propres dépens? Et pourquoi s’étonner que des peuples entiers aient pu se
soumettre à des leaders politiques violents et tyranniques quand on sait
qu’ils y ont été dressés dès leur plus jeune âge par la violence de leurs
parents?
La relation de l’enfant avec ses parents est souvent le prototype de ce que
seront plus tard ses relations avec ses semblables.
Ce que l’enfant est aussi obligé d’apprendre, sous les coups de ses parents,
c’est à se durcir pour supporter les coups, de même que la peau s’épaissit en
cal sous l’effet du frottement. Se durcir, c’est-à-dire perdre la capacité de
s’apitoyer sur soi comme sur les autres. La cruauté et l’indifférence avec
laquelle des hommes apparemment civilisés ont été capables de traiter leurs
semblables nous horrifie. Mais la manière dont ils ont été traités enfants
suffit à expliquer cette cruauté et de cette indifférence. C’est la compassion
reçue qui enseigne la compassion à l’égard des autres. L’absence de compassion
envers les enfants fait des adultes sans pitié.
Alice Miller (3) a fait remarquer que les pires dictateurs du XXe siècle,
Hitler, Staline, Mao, Ceaucescu, Saddam Hussein, Amin Dada, ont tous été des
enfants victimes de maltraitance. Et les peuples sur lesquels ils ont pris le
pouvoir avaient subi des méthodes éducatives autoritaires et violentes dont
ils ont retrouvé l’écho dans la violence des discours de leurs dirigeants.
Cette violence étant ressentie comme bénéfique (“C’est pour ton bien que je te
fais mal!”), ils y ont adhéré avec enthousiasme. D’autant plus que ces
discours leur désignaient des boucs émissaires sur lesquels ils pourraient
évacuer la violence qu’ils avaient subie.
Le continent africain est actuellement le théâtre de violences extrêmes :
enfants soldats contraints à tuer leurs parents, mutilations, viols,
massacres... Or, l’éducation y est particulièrement violente. Une enquête
menée en mai 2000 au Cameroun a montré que 90% des enfants subissent la
bastonnade à l’école et à la maison. Les résultats ont été à peu près les
mêmes au Maroc et au Togo.
Mais un des résultats les plus paradoxaux de la violence éducative, c’est
l’aveuglement qu’elle produit aux traitements subis par les enfants. La
plupart des gens qui ont été frappés considèrent ces traitements comme tout à
fait normaux. Ils minimisent ou ils ne voient littéralement pas ce que
subissent les enfants. De même, pendant des millénaires les grandes religions
sont restées indifférentes aux violences que les parents infligeaient aux
enfants, quand elles ne s’y sont pas activement associées dans leurs écoles,
juives, chrétiennes ou coraniques, ainsi que par certains de leurs préceptes,
notamment un bon nombre de proverbes bibliques. D’après les renseignements
accessibles sur les pays de tradition bouddhiste, le bouddhisme ne semble pas
faire exception à la règle. De même, à quelques rares exceptions près, les
écrivains de tous les pays, qui ont pourtant décrit avec le plus grand art et
la plus grande sensibilité les souffrances physiques et morales des adultes,
n’ont commencé à prêter un peu d’attention aux violences éducatives subies par
les enfants, violences qu’ils avaient constamment sous les yeux, qu’à partir
du XIXe siècle en Europe. La cécité affective provoquée par la violence subie
dans l’enfance aveugle autant que la cécité physique.
Et ce qui contribue à cet aveuglement, c’est que les effets de la violence
éducative ne sont (heureusement!) pas automatiques. Un enfant battu peut très
bien ne pas reproduire sur ses enfants ni dans sa vie sociale les violences
qu’il a lui-même subies s’il a eu l’occasion de rencontrer ne serait-ce qu’une
seule personne qui lui ait manifesté respect et affection. Il peut alors
prendre conscience de ce qu’il a subi, ne pas le reproduire et adopter une
attitude de compréhension et de respect à l’égard des enfants. Mais la
violence éducative ordinaire admise par tous dans chaque société laisse peu de
chances à la “résilience”.
Les effets de la violence éducative sur le niveau de violence générale des
jeunes et des adultes ont récemment été reconnus par l’OMS dans un rapport sur
la violence et la santé, publié en novembre 2002. Ce rapport montre aussi que
les châtiments corporels rendent leurs victimes vulnérables à un grand nombre
de maladies physiques et mentales, probablement en déréglant le système
immunitaire. Sans compter la propension à la toxicomanie, à l’alcoolisme, au
suicide et à la violence conjugale, autres résultats de la violence éducative.
Pourtant, si l’on souhaite voir les adolescents et les adultes se comporter
d’une manière moins violente il est essentiel de prendre conscience des effets
de la violence éducative et de faire son possible pour lutter contre elle. Il
y a peu de chances en effet que l’humanité évolue dans le sens de la
non-violence si les principaux modèles des enfants, leurs parents, continuent
à injecter la violence dans leur cerveau, leur système nerveux et leur
psychisme dès le plus jeune âge.
Pour réduire la violence éducative, on peut agir sur plusieurs plans.
Sur le plan individuel, les parents peuvent, bien sûr, décider de ne pas
transmettre à leurs enfants l’héritage de la violence éducative et adopter des
méthodes d’éducation non-violentes.
Témoin de violences infligées par un parent à un enfant, on peut aussi
tenter d’intervenir à condition toutefois de ne pas craindre de se faire
rabrouer. Une intervention discrète et adroite qui tienne compte de l’état du
parent en question peut quelquefois provoquer un début de prise de conscience
aussi bien chez le parent que chez l’enfant.
En tant qu’habitant d’une commune, on peut contribuer à créer un lieu de
réflexion sur la parentalité où les parents puissent discuter des difficultés
qu’ils rencontrent, avec l’aide de psychologues ou de personnes formées à la
communication non-violente.
En tant que citoyen d’un pays, on peut enfin demander à son député et à son
gouvernement de faire voter une loi qui interdise toute violence éducative
comme l’ont fait déjà douze pays, conformément à l’article 19 de la Convention
des droits de l’enfant.4
(1) Ce pourcentage résulte d’un grand nombre de sondages sur plusieurs
continents. En France, 85% des parents recourent aux gifles et aux fessées,
dont 30% avec une réelle violence (sondage SOFRES 2000).
(2) Il est bon de savoir que chez nos cousins les singes les mères ne
frappent ni ne “punissent” jamais leurs petits. La violence éducative est un
comportement acquis et aucun comportement inné de l’enfant ne le prépare à
être agressé par la ou les personne(s) qui constituent sa base de sécurité.
(3) Auteur, notamment, de C’est pour ton bien (Aubier) et de
plusieurs autres ouvrages sur les effets des traumatismes d’enfance sur la vie
adulte.
Documents disponibles auprès de l’auteur de cet article (joindre deux timbres
pour la réponse) :
- Conseils pratiques pour une éducation sans violence.
- Comment intervenir quand on est témoin d’une scène de violence
parent-enfant.
- Suggestions pour créer un atelier de parentalité.
- Manifeste contre la violence éducative (à envoyer au Premier ministre).
Pour toute réaction à cet article, écrire à Olivier Maurel 1013C Chemin de la
Cibonne 83220 Le Pradet (France) ou <omaurel@wanadoo.fr>.