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Education et non-violence par Jean-Marie Muller
Extrait du Dictionnaire de la non-violence,
Ed. du Relié (ouvrage à paraître)
Pour tuer les germes des
idéologies qui légitiment et honorent la violence, il faut s'efforcer
d'irriguer toute la société par une "culture de la non-violence" et la
culture commence par l'éducation. Celle-ci
a pour ambition principale de préparer les petits d'homme à devenir
philosophes et citoyens. Ils auront par la suite tout le temps d'acquérir
les savoirs professionnels qui leur permettront de devenir travailleurs.
Un projet pédagogique
global s'articule autour de deux pôles : l'instruction et l'éducation.
Instruire, c'est transmettre des connaissances qui constituent un savoir.
Celui-ci concerne des faits et recherche l'objectivité. L'instruction est un
renseignement : elle donne une information scientifique ou technique.
L'instruction vise essentiellement à l'utile. Elle est utilitaire. Elle
communique un savoir qui permet un savoir-faire. Mais si utiles
soient-elles, les sciences techniques sont étrangères aux valeurs qui
donnent un sens à la vie. La science ne permet pas de penser la violence, la
souffrance et la mort. La science, non plus, n'aide à penser la
non-violence, la bonté et le bonheur. La science, en définitive, n'est
d'aucun recours pour penser le sens de la vie.
C'est une nécessité
vitale de permettre à nos enfants de visiter l'héritage culturel -
spirituel, philosophique, littéraire, artistique... - qui est le nôtre, mais
également celui des autres civilisations. Pendant des siècles, des hommes
ont réfléchi aux questions existentielles que nous nous posons nous-mêmes
sur le sens de la vie et de la mort. Le projet éducatif doit permettre aux
enfants de construire leur propre personnalité et de forger leurs propres
convictions en se nourrissant des œuvres de ceux qui les ont précédés.
Si l'instruction
apprend un "art de faire", l'éducation transmet un "art de vivre". Et s'il
est important de "savoir" pour "savoir faire", il est essentiel de "savoir
vivre". Éduquer, c'est enseigner la grammaire de la vie. Dans l'instruction,
le rôle de l'apprenant est surtout passif : il doit se contenter de "suivre"
un cours qui lui est "donné", d'enregistrer et d'emmagasiner les notions qui
lui sont inculquées. En principe, sauf si l'instructeur se trompe, il n'a
rien à y redire. Il doit se contenter de répéter. L'instructeur est un
répétiteur. Dans l'éducation, l'apprenant a un rôle actif. Il a son mot à
dire. L'éducation repose sur une relation interactive entre le maître et
l'élève. L'instruction privilégie l'apprentissage des savoirs ; l'éducation
privilégie la relation avec l'apprenant. L'instructeur parle aux élèves
; l'éducateur également, mais il prend le temps de parler avec les élèves.
L'"éducation civique" des
enfants ne doit pas constituer un enseignement à part, en quelque sorte
marginal, mais doit au contraire être au centre du projet pédagogique. Elle
doit s'efforcer de favoriser l'autonomie plutôt que la soumission, l'esprit
critique plutôt que l'obéissance passive, la responsabilité plutôt que la
discipline, la coopération plutôt que la compétition, la solidarité plutôt
que la rivalité. Il s'agit bien, en définitive, d'éduquer les enfants à la
non-violence, mais, pour cela, la première condition est que l'éducation
s'inspire elle-même des principes, des règles et des méthodes de la
non-violence : l'éducation à la non-violence commence par la non-violence
de l'éducation. Il importe d'abord que les adultes respectent l'univers
de l'enfant, ne viennent pas l'envahir et l'occuper en imposant leurs lois
et leurs idéologies de bois. Le petit d'homme n'est pas un petit homme, mais
un homme en devenir. C'est essentiellement ce devenir que l'adulte doit
respecter. Une éducation non-violente n'implique pas l'effacement de toute
autorité de l'adulte. Pour structurer sa personnalité, l'enfant a besoin de
se heurter à cette autorité, et il est dans la nature même de l'autorité du
bon pédagogue de s'exercer par la non-violence.
Éduquer (du verbe
latin educare, élever), c'est essentiellement élever le petit d'homme
vers la liberté. Il faut reconnaître que la difficulté est immense. Voilà le
grand paradoxe de l'éducation : éduquer à la liberté le petit d'homme en le
mettant non seulement sous influence, mais sous contrainte. Car l'éducation
est contrainte. Et la liberté s'acquiert, non point certes en subissant la
contrainte, mais en la surmontant. Mais il ne suffit pas de suggérer que
toute contrainte n'est pas violence, il faut affirmer qu'il n'y a de
contrainte éducative que non-violente.
Initier les enfants à la
citoyenneté, c'est leur apprendre le bon usage de la loi en leur faisant
comprendre que l'obéissance demandée aux citoyens n'est pas la soumission
passive et inconditionnelle à l'ordre d'un supérieur hiérarchique, mais
l'adhésion réfléchie et consentie à une règle dont ils reconnaissent
eux-mêmes le bien-fondé. C'est une dimension essentielle de la pédagogie de
faire participer les enfants à l'établissement des règles communautaires
auxquelles ils devront eux-mêmes se conformer. Ils doivent eux-mêmes
expérimenter qu'elles sont nécessaires pour qu'ils puissent vivre ensemble
dans le respect de tous et de chacun.
Préfigurant les lois de la société, ces
règles déterminent les droits et les devoirs de chacun vis-à-vis des autres
en visant à délégitimer la violence. Elles imposent des contraintes et des
interdits qui fixent des limites aux enfants.
Lorsque l'autorité de
l'éducateur ne peut parvenir à convaincre l'enfant de respecter les
obligations de la loi, il lui faut recourir à des mesures de contrainte. Il
convient donc, pour toute transgression de la loi, de prévoir une sanction
qui soit cohérente avec l'ensemble du projet pédagogique. Le but de la
sanction n'est pas la punition (du verbe latin punire qui signifie se
venger), mais encore et toujours l'éducation. Elle doit permettre de faire
comprendre à l'enfant qu'il a rompu le contrat qu'il avait lui-même accepté
et lui donner la possibilité de s'investir dans une réparation. La sanction
se justifie d'abord négativement par le fait que son absence, c'est-à-dire
l'impunité, encourage l'enfant récalcitrant à s'installer dans la
transgression de la loi. La sanction n'a pas pour finalité de rétablir
l'autorité de l'éducateur, mais de rétablir la primauté de la loi.
La sanction éducative
veut permettre au transgresseur de prendre conscience de la responsabilité
de ses actes aussi bien vis-à-vis de lui-même que vis-à-vis des autres afin
de le réconcilier avec lui-même et avec le groupe. La sanction veut
souligner que seul le respect de la loi par chacun permet de vivre ensemble.
Sanctionner, ce n'est pas condamner, ce n'est pas faire honte, ce n'est pas
humilier, c'est responsabiliser. Pour cela, l'acte de transgression doit
être dés-approuvé sans que la personne du transgresseur soit condamnée.
L'éducateur doit faire
preuve de fermeté - en rappelant les interdits de la loi et en
refusant d'admettre les transgressions -, mais non pas de sévérité.
Car sévir, c'est infliger des sévices, c'est-à-dire user de violence à
l'encontre des enfants récalcitrants (sévir, sévérité, sévices ont la même
racine étymologique et proviennent du verne latin sævire, user de
violence).
L'une des tâches
essentielles de l'éducation est de détruire les préjugés discriminatoires à
l'encontre des "autres", de ceux qui appartiennent à un autre peuple, une
autre religion, une autre culture. Transmettre aux enfants des stéréotypes
de l'ennemi, c'est déjà armer leur intelligence et leurs bras, c'est déjà
leur apprendre la guerre. C'est donc une exigence essentielle de la
pédagogie de désarmer le regard des enfants envers les "autres" et, tout
particulièrement, envers ceux dont l'identité sociale est marquée par une
différence. Il s'agit d'éduquer leur regard afin qu'ils se départissent de
toute hostilité envers les "autres-qui-sont-différents" et qu'ils apprennent
à leur égard la bienveillance.
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