De la non-violence, Lanza del Vasto

Extrait de Vinöbâ ou le nouveau pélerinage, Denoël, 1954, pp. 68-69 et de

 Approches de la vie intérieure, Denoël, 1962, pp. 241-244

La non-violence qu’on appelle parfois « résistance passive », est-elle passive ou bien active ? La non-violence, c’est de dire à la violence : Non ! C’est un refus actif, non une acceptation passive du mal. La paresse, l’indifférence, la neutralité, n’ont pas de place dans la non-violence, car elles ne disent à la violence ni Oui ni Non. La non-violence se manifeste dans l’engagement. La non-violence peut dire avec Jésus : « Je ne suis pas venu porter la paix, mais l’épée. »

La non-violence est-elle lutte ou paix ? De l’homme qui vit en paix avec des voisins paisibles on ne va pas dire qu’il est non-violent, comme on ne va pas dire qu’il est non-violent, comme on ne va pas dire du feu qu’il ne mouille pas ou de la glace qu’elle n’est pas inflammable. De l’impuissant on ne peut dire qu’il est non-violent. Le mouton et le lapin ne font de mal à personne, mais c’est qu’il n’en peuvent pas faire. De celui qui ne fait rien, il n’y a rien à dire. Du lâche, on ne doit jamais dire qu’il est non-violent. Celui qui subit l’injustice et n’y résiste pas parce qu’il a peur, ne refuse pas la violence, il l’accepte ; et celui qui assiste à un crime sans protester et sans se jeter en travers devient complice du criminel. Il y a plus : quand le violent arme le lâche et lui donne l’ordre de frapper un plus faible, le lâche devient aussitôt violent. Tout violent se pique de bravoure, mais la plupart sont des lâches. Ils combattent quand ils ont moins à craindre de l’ennemi que de ceux qui les mènent au combat. Là ils s’empressent d’abattre l’ennemi, de peur d’être abattus. Exposés ils s’enfuient, et cernés ils se rendent. Mais le non-violent est toujours cerné, exposé, et prêt à se faire battre, sa non-violence consiste à refuser de se défendre, à refuser de reculer, à refuser de se taire, à refuser de se laisser pousser de côté, à refuser de se faire plaindre, de se faire oublier, de se faire pardonner. Et si le courage lui manque, sa non-violence s’annule. Le fourbe qui flatte le tyran pour en tirer profit et protection ou pour lui tendre un piège, ne refuse pas la violence, mais il joue avec elle au plus fort. La fourberie est violence doublée de lâcheté, et fourrée de trahison.

La non-violence est à l’extrême contraire de la fourberie ; c’est un acte de confiance en l’homme et de foi en Dieu, c’est un témoignage de la vérité jusqu’ à la conversion de l’ennemi. Elle tend non à exterminer l’ennemi, mais à éveiller sa conscience. Non à le tourner en fuite, mais à le mettre en face de lui-même. Non à le réduire à merci, mais à le livrer à son propre jugement. Non à le subjuguer, mais à le délivrer de son aveuglement et de la chaîne des méfaits qui s’ensuivent. Non à l’humilier, mais à lui rappeler que son honneur l’oblige à faire honneur au droit. Non à lui imposer la paix et dicter la loi, mais à l’amener à l’accord.

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On ne peut parler de non-violence que s’il y a conflit. Qu’on ne peut appeler non-violent celui qui se met à l’abri tandis que le monde est en feu. Celui qui vit tranquillement est peut-être non-violent, mais on n’en sait rien. On le saura le jour où un conflit éclate et où on le verra résoudre le conflit, sans recours à la contrainte ni à la ruse. Car la non-violence c’est de dire à la violence : non ! A la violence, et surtout à ses formes les plus virulentes qui sont l’injustice, l’abus, et le mensonge.

Or, devant le conflit, quelles sont les attitudes possibles ? Nous en voyons quatre, de prime abord. La première c’est de détourner la tête et d’éluder l’affaire, surtout si nous ne sommes pas directement attaqués, puisque, vous le savez, « nous avons toujours assez de courage pour supporter les maux d’autrui » (Chamfort). Tout compte fait, cette histoire ne nous regarde pas. Nous restons neutres, et d’ailleurs nous ne restons pas, nous nous esquivons discrétement. La seconde attitude c’est d’entrer bravement dans la bagarre, d’y rendre coup pour coup et deux pour un, si nous pouvons. La troisième c’est de tourner les talons et d’enfiler la venelle vite assez. La quatrième c’est de lever les mains, de tomber à genoux, d’implorer grâce, d’invoquer la clémence d’Auguste, bref de capituler. Voyez-vous une cinquième attitude possible ?

La cinquième attitude c’est la non-violence. La cinquième attitude exclut également les quatre autres. Exclut la neutralité, exclut la bagarre, exclut la fuite, exclut la capitulation. Bon ! Vous y êtes ? Nous y sommes, oui, mais nous sommes bien embarrassés. Car si je ne dois ni me battre, ni pas me battre, ni m’enfuir, ni me rendre, que dois-je donc faire ? Je comprends votre embarras. Pour vous tirer d’embarras vous n’avez qu’à consulter le manuel. Le manuel est facile à trouver. Vous n’avez qu’à le feuilleter du pouce et à chercher la page. Le manuel s’appelle l’Evangile. Vous connaissez ? Oui. Et que dit l’Evangile au sujet de la légitime défense, du châtiment des voleurs et des scélérats, de l’honneur de la Patrie, de la Sauvegarde de la Civilisation Chrétienne et des autres bonnes et belles raisons et nécessités de la guerre juste et de la peine de mort ? « Si l’on te frappe sur la joue droite, tu tendras la gauche. Si l’on t’arrache ton manteau, tu donneras aussi la tunique. Si l’on te force à faire cent pas, tu en feras deux cents. » Bon ! Maintenant vous y êtes, car c’est tout à fait clair. Et vous savez par coeur ces paroles d’Evangile car vous êtes Chrétiens ou du moins il y a des Chrétiens parmi vous et vous avez toujours vécu au milieu des Chrétiens. J’en conclus que c’est ce que vous faites. Que jamais vous ne faites autrement. Que jamais vous n’avez vu un Chrétien faire autrement. Car celui que fait autrement n’est pas un Chrétien. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est le Christ : « Si vous aimez ceux qui vous aiment, si vous saluez ceux qui vous saluent, si vous prêtez de l’argent à ceux qui vous le rendront (avec un petit pourcentage) que faites-vous de plus que les païens ? » Il n’y a donc pas de doute : vous faites cela ! Et je remarque tout de suite qu’en faisant cela vous ne restez pas neutre, vous ne frappez et ne menacez pas, vous ne fuyez et ne reculez pas, vous tenez bon, vous tenez votre ennemi, vous n’allez plus le lâcher que le conflit ne soit résolu. Vous avez donc bien trouvé la cinquième chose à faire, chose si nouvelle, si originale, si hardie, que les gens en demeurent pantois. Reste à leur expliquer pourquoi vous faites cela. Ils ont peine à comprendre. Ils pourraient croire, les pauvres ! que vous êtes un vicieux et que vous aimez attrapez deux claques au lieu d’une.

Pan sur la joue ! Holà, monsieur, ne sortez pas, vous avez oublié quelque chose. Que j’ai deux joues, monsieur. Tâchez de leur expliquer, aux gens, pourquoi vous faites cela ! Et dites-leur d’abord que vous avez rarement rencontré un méchant assez vaillant et persévérant dans la méchanceté, pour profiter indéfiniment de l’ouverture et de l’impunité. Qu’il vous est même arrivé de voir des furieux s’arrêter comme foudroyés. Expliquez-leur pourquoi ! Dites-leur : Je fais cela parce que je sais que mon ennemi est un homme. Un homme, vous entendez, un homme ! Bah ! ce n’est pas la peine de crier si fort : tout le monde sait cela. Voire ! Vous le savez parce que c’est évident, mais surtout parce que vous êtes paisiblement assis sur une chaise. Mais dans le feu du conflit, quand votre sang n’aura fait qu’un tour, l’évidence ne va-t-elle pas tout à coup se retourner ? Et votre ennemi ne s’évertuera-t-il pas lui-même à vous fournir la preuve éclatante qu’il est une bête nuisible, un monstre, un démon ? Ce n’est pas maintenant, c’est alors, qu’il faut soutenir la difficile vérité : que c’est un homme : « Un homme comme moi ». S’il est un homme, l’esprit de justice est donc en lui, comme en moi. Car l’esprit de justice est en tout homme. Car la justice est simple comme deux et deux font quatre. Et deux et deux font quatre pour le Blanc, pour le Nègre et pour le Jaune, pour le Papou comme pour le Français, pour les bons comme pour les méchants, pour moi et pour mon ennemi. J’attire tout de suite votre attention sur la force contraignante que recèle la simple proposition que deux et deux font quatre. Car, deux et deux étant posés, il ne dépend pas de mon bon ou mauvais vouloir, de mon savoir ou de mon ignorance, de ma force et de mon habileté, qu’il en résulte autre chose que quatre? Or ma cause doit être juste comme deux et deux font quatre, sans quoi la non-violence ne peut rien pour elle.

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