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CONFERENCE – DEBAT avec Elisabeth
MAHEU
Auteur du livre :
« Sanctionner sans
punir : dire les règles pour vivre ensemble », Ed. Chronique Sociale,
2005.
Sanctionner sans
punir
Mardi 27 septembre
2005 – Colomiers (31)
Cette conférence
organisée par le Centre de ressources sur la non-violence de Midi-Pyrénées
s’est déroulée à la salle n° 5 de la place du Cantal à Colomiers en
présence de près de 200 personnes.
Bonsoir à tous et
merci d’être venus :
ça fait plaisir
évidemment, quand on a travaillé sur une question, de rencontrer des gens
qui s’y intéressent ! Ce soir, je vais me présenter
rapidement, puis je vais vous présenter la démarche qui a abouti à ce
livre, et vous en dire quelques mots…. Et puis nous prendrons le temps de
poser des questions et de débattre…
Mais commençons par
une histoire, l’histoire de Jonathan
Histoire de
Jonathan, 9 ans, en classe de CM1
Je ne dois pas
sauter la barrière
____________________________________
Les enfants de cette
école savent bien qu’il est interdit de sauter par dessus la barrière
pour se rendre au terrain de jeu. Mais c’est tellement tentant ! Michel,
l’instituteur, a expliqué maintes fois les risques … Une fois de plus,
Jonathan passe outre.
- Jonathan,
combien de fois devrais-je le répéter ? Tu le sais bien, que faut-il
donc que je fasse pour que tu comprennes ?
Les autres, un peu
perfides :
- Des lignes,
Monsieur, des lignes !
- En voilà une
bonne idée ! Donc, Jonathan, si tu copies 30 fois « on ne doit pas
sauter la barrière », tu arrêteras ?
- Oui !
- Allons-y pour
les lignes ! (quelques secondes de silence…) Mais, au fait, si tu
recopiais cette phrase seulement 20 fois, serait-ce suffisant pour que
tu ne sautes plus la barrière ?
Jonathan, une lueur
d’espoir dans les yeux :
- Oh si,
Monsieur, avec 20 fois, j’aurai compris !
- 20 fois donc, à
moins que… Dis donc, Jonathan, si tu ne la copiais que 10 fois, que se
passerait-il ?
- Oh, monsieur,
avec 10 fois, je suis sûr que je me rappellerai que je ne dois pas
sauter la barrière.
Pendant ce temps, le
maître réfléchit : comment s’en sortir ? Ce n’est quand même pas à
l’enfant de choisir la sanction. Et puis, s’il n’a rien à copier, rien à
faire, l’enfant risque d’enregistrer qu’il suffit d’attendrir un peu
l’adulte, et que l’on peut donc reproduire la transgression sans trop de
risques !
- Tu vois,
Jonathan, je trouve un peu bête de te donner 30 fois à copier la même
chose. Je préférerais que tu réfléchisses à ce que l’on a expliqué sur
les dangers qui nous ont amenés à interdire de passer par là. Alors, tu
ne copieras que trois fois la phrase ; mais tu le feras lentement, en
t’appliquant, en te demandant ce que j’essaie de te faire comprendre,
et, si tu ne recommences pas, je saurais que je peux te faire
confiance.
Le lendemain, Jonathan arrive, tout sourire, avec un paquet - cadeau.
Dedans, sur une feuille cartonnée joliment décorée d’une barrière et
d’un sens interdit, il est écrit, en trois fois, et de toutes les
couleurs : « On ne doit pas sauter la barrière » !
Voilà, ce
n’est pas plus compliqué que cette belle histoire vraie… en fait, si,
parfois c’est un peu plus compliqué !
Je me présente :
Élisabeth
Maheu-Vaillant, née Gille, à Sainte-Adresse, collégienne à Montivilliers,
lycéenne puis maîtresse auxiliaire en math au Havre, j’ai travaillé dans 7
établissements du Havre…J’y reviens de temps en temps : je suis
actuellement formatrice à l’IUFM de Rouen sur les questions de prévention
des violences et de régulation des conflits, en formation initiale et en
formation continue, dans les collèges et les lycées de l’académie.
Plutôt une
expérience de terrain :
·
enseignante en collège mais aussi :
·
animatrice et directrice de séjours de vacances :
·
colos
maternelles ; camp d’adolescents ; ou groupes de tous âges autour
d’activités de plein air, de cirque
·
formatrice BAFA et BAFD
·
mère de
famille ( bonheur de voir grandir quatre adolescentes, modestie aussi :
les parents font comme ils peuvent au quotidien… on a parfois peur de se
tromper, et parfois on se trompe !)
Membre du MAN
(mouvement pour une alternative non-violente)*.
depuis 20 ans, j’y ai
travaillé sur les questions d’éducation, particulièrement au sein de l’IFMAN
(Institut de recherche et de formation du MAN). J’ai été formatrice à l’IFMAN
pour des formations à la régulation non-violente des conflits pendant six
années : auprès de travailleurs sociaux, adultes relais, parents,
animateurs, enseignants, agents d’accueil de l’ANPE, agents de médiation
dans les bus, gardiens d’immeubles, etc.
Ce livre est le fruit
de réflexions d’éducateurs,
enseignants, animateurs, parents, etc., réunis régulièrement pour
confronter leurs pratiques quotidiennes à leurs choix éthiques, au sein du
groupe de recherche du MAN (Normandie) sur le thème Éducation du jeune
citoyen.
Chacun et chacune,
dans ce groupe, y parle de son tâtonnement expérimental.
L’explication des réussites comme l’analyse des échecs permet de réajuster
ensuite ses pratiques, d’essayer, d’évaluer, de recommencer, et de conflit
en conflit, de progresser. Nous remercions particulièrement tous les
enfants et tous les adolescents de nos familles, de nos écoles et de nos
associations. Car finalement, ce sont eux qui, avec assez de patience, il
faut le dire, nous apprennent à devenir, nous l’espérons, des pères,
mères, enseignants, éducateurs, « suffisamment bons », selon l’expression
de Winnicott, c’est-à-dire ni trop mauvais, ni trop parfaits.
La démarche
Incivilités, violences
ou simplement petites transgressions de la vie quotidienne, comment réagir
concrètement ?
Une partie importante
des exemples cités provient du milieu scolaire. Car la question de la
sanction s’y pose avec acuité. Mais ce livre est destiné à toute personne
ayant une mission officielle d’éducation, ainsi qu’à toute personne ayant
une autorité de fait : grands-parents, oncles, gardiens de gymnases,
voisins, éducateurs, parents, enseignants, animateurs, formateurs,
travailleurs sociaux, médiateurs, policiers…
Nous voudrions que les
enfants comprennent l’utilité des règles que nous posons. Nous
voudrions nous sortir des récidives et de la répétition de punitions
inefficaces. Nous sommes préoccupés par cet enfant désobéissant, oublieux
des règles, et par ces adolescents, rebelles, ou bien désabusés. Ils nous
placent nous-mêmes en difficulté, et gênent leur entourage. Leur mal-être
et leur devenir nous inquiètent. Ils sont aussi quelques-uns à n’accepter
aucune règle. Leur histoire, familiale, sociale, scolaire, et un avenir
sans perspective, en ont fait de farouches opposants à tout représentant
du système scolaire ou du monde adulte en général. Leur violence fait
peur.
Ce livre donne des
pistes concrètes pour sanctionner sans punir, trouver des
alternatives non-violentes à l’exclusion, aux gifles, aux punitions
collectives, aux colles sans contenu, aux mises au coin, aux privations de
dessert ou de sortie, aux exercices supplémentaires sans rapport avec la
transgression…
Il s’agit avant tout
d’une démarche pédagogique. Le lecteur est invité à approfondir la
pertinence de la sanction éducative, à partir de récits et témoignages,
dans lesquels il se reconnaîtra peut-être.
Étienne Lécroart a
illustré avec humour ces réflexions. J’ai voulu ces pointes d’humour :
l’humour rend modeste, l’humour aide à prendre une BD, « une bonne
distance » avec nos certitudes ; l’humour aide à faire un petit pas de
côté, du côté du point de vue de l’autre . Nous sommes invités à nous
regarder avec l’œil malicieux de Maxime, qui nous accompagne au gré des
chapitres : l’éducation c’est sérieux, mais ce n’est pas triste !
Cet ouvrage n’a pas
l’intention de culpabiliser les parents et les éducateurs en général. Il
est vain de les juger de façon péremptoire, car les actes qu’ils posent ne
trouvent leur signification que dans une histoire, un contexte, et sont
impossibles à évaluer de l’extérieur.
La majorité de ces
adultes voudraient tant réussir, qu’il leur arrive parfois de trop
s’inquiéter ! Cette peur n’est-elle pas l’autre face de leur désir de
faire au mieux, pour le bonheur des enfants et des adolescents qu’ils
accompagnent.
Il s’agit ici de
lire des expériences, des grilles d’analyses, des repères
qui aident à prendre un peu de distance, à se rassurer, à regarder dans
nos façons de faire habituelles ce qu’elles contiennent déjà de juste,
d’efficace, ou de légitime intention. Je souhaite partager, non pas des
réponses toutes faites, mais quelques « biscuits », pour améliorer les
recettes, équilibrer les ingrédients que les uns et les autres connaissent
déjà, et qui sont les éléments de base d’une nourriture éducative saine.
C’est ensuite à
chacun, en fonction de sa culture, de sa sensibilité particulière, de sa
position par rapport à l’enfant, et en fonction de ce qu’il a découvert
par l’expérience et la réflexion, et aussi en fonction de l’énergie qu’il
a à y mettre ce jour-là, c’est à chacun et à chacune de choisir son
comportement pour être le plus en accord avec ce qu’il ou elle croit
juste !
Le titre
Sanctionner,
punir, sont synonymes, dans le langage courant :
alors, pourquoi ce titre ? pour interroger, provoquer le débat… car toutes
les sanctions n’ont pas la même signification ! Les mots pour le dire ,
les mots utilisés ne sont pas anodins :
Sanction pénale,
punition, peine, châtiment, condamnation… ces mots ont une connotation
plutôt négative, ils traduisent une réaction fermée sur le passé, ces mots
parlent d’un fautif qui doit payer, souffrir… On punit un coupable. le
coupable mérite un châtiment. Tu as mal fait, donc tu dois avoir mal. On
promet à l’enfant quelque chose de suffisamment désagréable pour lui
retirer l’envie de recommencer. Et ça marche, souvent, quand ils sont
jeunes, un peu moins quand ils deviennent ados !
La punition vise la
soumission de l’enfant, par la dissuasion, la peur de quelque chose de
pénible. La punition est préférable au laisser faire total, mais son
efficacité est liée à la présence et à la force du « gendarme ».
Sanctions
éducatives,
mesure, réponse,
réaction, suite, conséquence, conclusion, etc., ce sont des mots qui
laissent espérer un rebondissement possible. Ils renvoient l’auteur à la
portée de son acte, et à l’action de l’interlocuteur adulte… On sanctionne
l’acte dont un citoyen s’est rendu responsable.
Les études secondaires
sont sanctionnées par le baccalauréat.
La sanction peut aussi
être reconnaissance, confirmation, approbation, validation, en vertu de
quelque autorité.
En allant consulter
les différents dictionnaires de la langue française, il apparaît dans
« punition » l'idée première de « peine », alors que « sanction »
évoque une mesure prise pour rendre irrévocable la loi. La peine
est un des moyens possibles pour sanctionner. Nous allons nous intéresser
à d’autres moyens.
Car l'objectif
d’une sanction n'est pas de blesser ou de faire de la peine.
Ce n’est pas la
souffrance infligée qui rend la contrainte efficace à long terme. La
souffrance engendre colère ou peur.
Le sous-titre du
livre : Dire les règles pour vivre ensemble :
En effet, la sanction
n’est pas une fin en soi, elle est un moyen pour garantir les règles qui
vont permettre de mieux vivre ensemble. Nous privilégions donc les
sanctions qui visent la compréhension de la règle commune, tout en
manifestant à l’enfant le respect scrupuleux de sa personne et du citoyen
qu’il est en train de devenir.
Ce que nous appelons
dans ce livre sanction éducative ne se présente ni comme un
châtiment ni comme une punition, mais comme une contrainte non-violente
qui s’applique au contrevenant, visant à ce qu’il assume concrètement sa
responsabilité :
�
sa
responsabilité vis à vis d’autrui,
�
sa
responsabilité vis à vis du groupe et de ses règles,
�
et sa
responsabilité vis à vis de lui-même.
Dans cette même
logique nous pouvons désigner par sanction positive, le signe de
reconnaissance valorisant l’action d’une personne qui contribue au
bien-être d’autrui, ou bien à un fonctionnement plus juste du groupe, ou
encore l’acte qui consacre un progrès de cette personne vers un objectif
qu’elle s’est donné pour elle-même.
Nos amis enseignants
québécois ne parlent, dans leurs règlements intérieurs, ni de punitions,
ni de sanctions, mais de conséquences. « Conséquences », ou tout
simplement « mesures à prendre », semblent des suites logiques à donner
plutôt que des mouvements d’humeur. Dans tous les cas, ne pas ré-agir à
une transgression, c'est être inconséquent.
La sanction est
tournée vers l'avenir. Le but est que chacun s'en sorte bien.
Le sentiment d'avoir perdu la face incite à la vengeance plus qu'à la
conversion. Chacun est invité à prendre ses distances, puis la bonne
distance où la relation pourra se recharger de compréhension mutuelle. Une
sanction efficace débouche sur un nouvel accord, qui prend mieux en
compte les besoins et qui fixe pour une durée donnée, les engagements de
chaque partie.
L’histoire de
Françoise, de son fils Julien et de son élève Matthieu
Françoise est prof de
math dans un lycée-collège.
Son fils Julien est en
quatrième. Un soir, il se connecte sur Internet, et va sur son « blog ».
Il lit alors avec stupeur des menaces qui lui sont nommément adressées, à
cause de sa mère « qui s’amuse à faire redoubler des élèves ! »
Julien est très
inquiet.
Sa mère un peu moins,
mais elle se demande quoi faire, trouvant l’affaire assez grave pour
réagir.
Elle a identifié que
les redoublements en question correspondent à des élèves de seconde, pour
lesquels le conseil de classe s’est réuni, et où elle a exprimé son avis.
Ce qui ne prouve pas
que les menaces ont été proférées par un redoublant lui-même….
Elle réfléchit avec
quelques collègues. Sa directrice banalise les faits, elle n’en attend
donc pas d’aide.
Elle décide une
intervention dans cette classe, mais se reconnaissant juge et partie dans
cette affaire, elle craint de manquer de distance, et elle fait appel à un
autre adulte, apprécié par les jeunes et faisant donc « autorité ». Elle
est présente et commence ainsi le cours :
« - Des faits concrets
nous amènent à vous proposer une séance un peu spéciale au lieu du cours
de math. Je vous en ferai part tout à l’heure »
Un questionnaire écrit
est distribué : il s’agit de réfléchir sur l’utilisation d’INTERNET :
intérêt, danger, forums de discussion, réseaux, impunité et risques,
vérification des sources, avec des questions du type :
- Que feriez-vous si
vous étiez gravement menacé ?
Le collègue ensuite
précisa la réglementation, les peines encourues…
Au bout d’une petite
demi-heure, Françoise intervient : « -Je suis personnellement touchée par
ces questions. Quelqu’un a utilisé INTERNET pour effrayer ma famille. Je
l’invite à venir en discuter avec moi, pour envisager une réparation et
une solution à l’amiable. Sinon, je porterai plainte. »
Puis elle reprit le
cours de math.
Françoise n’était pas
sûre du résultat.
Or, un élève,
Matthieu, vint le soir même pour s’excuser… ou éviter plus d’ennuis !
Elle lui demanda en
quoi le redoublement lui semblait injuste. Elle expliqua que l’intention
des enseignants n’était pas d’embêter Matthieu. Elle lui dit qu’elle
comprenait que pour lui, c’était difficile à admettre. Elle dit aussi sa
colère qu’il s’en soit pris à son fils, élève comme lui, d’ailleurs
également redoublant !
Françoise invita la
maman de Matthieu à la rencontrer, d’abords seule, puis avec Matthieu.
Cette dame, un peu affolée, lui expliqua que Matthieu avait de sérieux
problèmes, se manifestant par fugues, sorties nocturnes peu
recommandables, et qu’elle, la maman, ne savait plus que faire. Elle put
exprimer ses difficultés (elle élevait seule son enfant, dans un contexte
familial très compliqué).
Devant Matthieu, la
description détaillée des faits eut lieu. Cela fit frémir la maman.
Matthieu semblait un peu perdu. La maman avait déjà pensé à un suivi
psychologique, mais n’avait pas osé l’imposer à Matthieu. Cette fois, ils
furent d’accord l’un et l’autre pour essayer.
Françoise demanda à
Matthieu, en plus d’excuses orales prononcées à son intention en présence
de sa mère, de faire passer sur le blog un message présentant ses excuses
à Julien et expliquant la réglementation à ce sujet. Ce qu’il fit.
Une discussion entre
Matthieu, sa maman et quelques enseignants lui permit d’entendre que le
redoublement était proposé dans une perspective de réassurance et de
nouveau départ. Thibaut craignait surtout l’étiquette de « redoublant ».
Les enseignants demandèrent à Matthieu comment il vivait le fait d’être
souvent en échec dans sa classe, et s’il pensait que passer en première
serait plus utile. Sa maman suggéra : « et si tu refaisais ta seconde dans
un autre lycée ? ». Matthieu sembla soulagé à cette idée.
Histoire à suivre….
Les sanctions
efficaces
sont d’abord des sanctions réalistes et qui ont du sens pour ceux qui les
vivent. D’une famille à l’autre, d’une culture à l’autre, d’un
établissement à l’autre, le même geste, la même parole, la même sanction
prendront des significations très différentes. Une sanction est toujours
un élément d’un processus, dans un contexte donné. Elle n’est pas à
modéliser en tant que telle. Ni à figer dans un règlement intérieur.
Une
bêtise, un comportement violent, une insolence, un mensonge …
je vous invite à regarder cet acte selon trois points de vue :
agression, expression , transgression.
-
Du point
de vue du destinataire, c’est une agression, ou c’est perçu comme
gênant, cela cause un dommage. Il y a donc quelque chose à réparer : un
objet, une blessure, une relation.
-
Du point de vue de l’auteur, cet acte est
l’expression
d’un conflit, c’est un message à décoder.
Celui qui provoque un
conflit cherche peut-être à s’affirmer devant l'autre, à expérimenter sa
capacité à résister, à se faire reconnaître, parfois même à faire
reconnaître ses droits, à se protéger de représailles. Provoquer un
conflit, c’est une façon de sortir d’un non-dit, c’est résoudre un malaise
physique ou psychologique. C’est une façon d’exprimer ses besoins, ses
aspirations, ses intérêts. Ce peut-être aussi décharger les tensions
accumulées. Le conflit permet aux souffrances de s'extérioriser.
Transgresser, cela
peut être pour tester l’adulte, comme on essaie une voiture, en la
poussant à la limite, pour savoir jusqu’où on peut lui faire confiance,
avant de prendre avec elle une route dangereuse…
Le
conflit oblige l’interlocuteur à prendre acte de la différence de l'autre,
d’une réalité qui ne correspond pas à ce qu’il croyait ou rêvait. Quand
l’un s’affirme, l’autre perd ses illusions, et se rend compte que
quelqu’un existe, avec des besoins qu’il ne soupçonnait peut-être pas.
Pour éviter de
faire un procès d’intention à l’auteur de l’acte, nous pouvons toujours
regarder la transgression comme une solution tentée pour résoudre un
problème...
Mais cette solution
n’est pas acceptable !
-
Du point
de vue du groupe et de ses règles, l’acte est regardé comme une
transgression : cela est inter-dit ; il a été clairement dit entre
nous, ou écrit, il a été décidé, que ici, dans ce lieu, actuellement, avec
ces personnes, cela ne se fait pas.
Quand on croit aux
ressources de l'être, il ne s’agit pas de condamner la personne. Il s’agit
plutôt de sanctionner l’acte de transgression dont un citoyen s’est
rendu responsable, à un moment donné. La réponse doit être un acte posé.
Non pas un acte vengeur et destructeur, mais un acte qui se veut
constructif. Un acte qui signifie : "Là, tu avais une limite, tu l'as
transgressée, je mets en place quelque chose pour que cela cesse".
Il s’agit d’opposer un
acte qui permet la réparation ; un acte qui permet la
réinsertion, un acte qui permet la déculpabilisation. La
sanction est le moyen par lequel l’enfant élabore sa culpabilité et s’en
délivre, se réconcilie avec lui-même : c’est un coup d’arrêt dans la
spirale « faire mal / se faire mal ».
Quand on va mieux,
a-t-on encore autant besoin de transgresser ?
La transgression de
l’enfant, comme celle de l’adolescent, est un langage nécessaire et peut
devenir un outil de progrès.
À condition qu’il
trouve sur son chemin des adultes capables de lui dire ‘non’ et de poser
cette triple contrainte : réparer les dommages causés, rendre des comptes
quant aux règles bafouées, et réfléchir aux conséquences pour lui-même de
ses actes. Ainsi se construira son rapport à la loi, son rapport aux
autres et à lui-même.
Bien géré, le conflit
peut être l’occasion de clarifier les statuts, les territoires, la place
et le rôle de chacun ; de permettre le débat, la discussion, la
négociation, une meilleure qualité de relation, une meilleure organisation
collective. Tout cela n’est pas gagné d’avance, mais le conflit est le
signe de la vie, de l'échange, de la confrontation. Pour combattre la
violence, il faut d’abord redonner au conflit la place et la signification
qui sont les siennes. En apprenant à gérer au quotidien les petits
conflits, on peut espérer éviter quelques grosses crises, celles qui
dégénèrent si facilement en violence, que ce soit en famille, dans la
classe, à la maison des jeunes ou au club de foot. Pour cela, on peut
multiplier les occasions de se parler, de se connaître, de réaliser des
projets communs, afin d’augmenter les chances d’éviter les graves
explosions de colère et de haine. Rien n’est jamais gagné d’avance, mais
apprendre à réguler les conflits peut certainement participer à rendre une
société plus sereine, plus mûre.
Dans le débat,
Elisabeth Maheu
précise que la sanction n’est pas une stratégie de crise. Il s’agit de
distinguer ce qui peut et doit être fait dans l’urgence et ce qui doit
être entrepris sur le moyen et le long terme. Dans un groupe, il importe
de travailler sur le climat (moments d’écoute, compétences relationnelles,
ce qui est négociable et ce qui ne l’est pas). Il importe de se donner les
moyens de s’occuper de chacun.
Compléments écrits
proposés par Elisabeth Maheu
"C’est pour l’exemple ! "
Quel exemple
donnons-nous quand nous combattons la violence en l’utilisant nous-mêmes ?
quand nous tapons un grand-frère parce qu’il a tapé sa petite sœur qui
abîmait son jeu ?
"Il aurait besoin
d’une bonne correction ! "
« Mon premier souvenir date d’une fessée. Mon second est plein
d’étonnement et de larmes. »
Jacques Vingtras,
héros de Jules Vallès
"Ça leur apprendra !"
« L'expérience est
comme la lanterne : elle n'éclaire le chemin que de celui qui la porte »
Roland Chesne
"Je vais lui donner une bonne leçon… "
Toutes ces phrases
sont souvent prononcées comme de méchantes menaces ! Pourtant, dites sur
un ton bienveillant et dans leur sens propre, nous pourrions les adopter :
en effet, quelle leçon de chose, quelle leçon de vie, cet épisode
« transgression - sanction » va-t-il être pour celui qui a commis l’acte
répréhensible, mais aussi pour chacun des membres du groupe au sein duquel
cet acte s’est déroulé ? Que vont-ils apprendre ? En quoi cela pourra-t-il
donner l’envie de corriger les comportements et les fonctionnements, pour
un mieux-être, particulier et général ?
"Il s’agit de corriger les erreurs, pas l’enfant !"
"J’ai été élevé à la dure, ça m’a forgé le caractère"
Ce n’est pas l’épreuve qui construit, c’est l’épreuve surmontée.
Le progrès est
toujours un handicap surmonté
Jacquard
Oui, certains ont eu
assez de combativité pour se réparer des violences subies dans leur
jeunesse, réussissent des petits arrangements avec leur histoire.
Cela ne veut pas dire
qu’il ne reste pas de blessure, cela ne rend pas ces violences
justifiables, ni positif le désir de les répéter.
Les sciences de
l’éducation montrent maintenant que la mémoire fonctionne bien, associée à
des émotions positives.
Et nombre de
témoignages de honte ou de culpabilité traînées des années durant,
d’incapacité à dire non, de sous-estime de soi, ne nous donnent pas envie
de retenir un système punitif comme bon moyen de forger le caractère.
Des épreuves à
surmonter, les enfants en auront assez à traverser, sans qu’il soit
nécessaire d’en rajouter. Pour les surmonter, ce sera plus facile s’ils
peuvent en parler ou s’exprimer dans l’activité, dans les arts, et s’ils
rencontrent des adultes qui croient en eux et leur font confiance.
mais pour cela il faut
du temps…
posons-nous toutes les
questions,
quel temps et quelle
énergie cela va me prendre si je fais cela, pour quel bénéfice ?
quel temps et quelle
énergie cela va me prendre si je ne le fais pas, pour quel résultat ?
-
en 6ième,
le temps de poser les bases du travail et du vivre ensemble, pour ensuite
être efficace dans l’apprentissage, et faire le programme (pas seulement
le prof et le premier rang, mais toute la classe!)
-
la perte
d’énergie dans une classe où on répète toujours la même chose, parce que
ce n’est pas intégré
-
chacun a
24 heures par jour et choisit des priorités….
-
En
famille, si nous ne perdons pas de temps à parler, qu’en faisons-nous ?
Attention,
ce
n’est pas toujours le moment pour parler, si les conditions du dialogue ne
sont pas réunies, si l’ado me manipule pour gagner du temps sur le cours,
ou me harcèle sur un point que j’ai posé comme non-négociable : non c’est
non !
Il me cherche !
Il faut qu’il me
trouve, mais pas exactement où il l’a décidé. La réponse un peu décalée
qui fait réfléchir, qui fait miroir (exemple de la mauvaise foi)
Il
se
cherche….il faut qu’il s’y retrouve….
Paroles et actes
qui donnent sens à la loi
La sanction est une
réponse à un être de parole :
répondre, c'est à la fois réagir de façon responsable, demander à l’auteur
de répondre de
ses actes, et expliquer la mesure décidée. La réponse doit confirmer le
sens de la règle, mais être suffisamment bienveillante pour permette à
chacun d'exprimer ce qu'il a ressenti, pensé, voulu ou non au moment de
l'acte, et où il en est maintenant. Répétons qu’écouter les enfants ne
veut pas dire manquer de fermeté. Comprendre ne veut pas dire excuser.
Offrons-leur l'espace qui rende possible une réflexion et une évolution...
Le moyen, qui par
excellence conduit à la compréhension, est donc la parole. Parole
qui explique, parole qui rassure, parole qui dit fermement les limites et
les valeurs qui les dictent. Mais parfois, la parole n’est pas, ou ne peut
pas être entendue, et la contrainte s’impose. Quand parler ne suffit pas,
ou quand trop parler prend la forme d'un discours moralisant et
accusateur, souvent inefficace, il est incontournable de passer aux actes.
La contrainte est souvent nécessaire pour empêcher le contrevenant
d'éluder le problème, de rester « la tête dans le sable » comme savent si
bien le faire les autruches. Il peut être fatigant pour un adolescent de
se poser les questions qui l'amèneraient à exercer plus activement ses
responsabilités. Il préférerait surtout qu’on n'en parle plus ! La
contrainte est réelle quand l’éducateur énonce : « Avant de reprendre
tes activités, nous voulons que tu aies choisi la manière de te comporter
la prochaine fois, quand tu te retrouveras dans une situation semblable.
Tu peux nous dire ce que tu décides, ou bien le garder pour toi. »
L'objectif de la
sanction n'est pas d'éviter à tout prix d'être désagréable. La sanction
peut être vécue comme très gênante par le sanctionné, mais ce n’est pas
cette gêne qui en est l’objectif. Et une sanction plaisante, agréable à
réaliser, peut quelquefois parfaitement remplir sa fonction.
Quelque soit
l’intention de l’auteur, l’effet d’un acte dépend de la perception
qu’en a le destinataire. D’autre part, un acte, au regard de la loi ou de
la règle, est ou n’est pas une transgression. Dans de nombreuses
situations, il est inévitable que ces trois points de vue diffèrent, entre
le point de vue de l’auteur, celui du destinataire, et celui de la loi. Il
est difficile de définir d’une façon unanime et indiscutable le degré de
violence d’un acte. S’en tenir à l’un des points de vue, sans prendre en
compte les autres, c’est refuser de reconnaître l’existence de personnes
concernées par l’histoire.
La violence « zéro »
n’existe pas. Mais on peut se donner comme objectif de faire globalement
baisser le niveau de violence. Un moyen par excellence est de
réintroduire de la parole et du sens. C’est la tache d’un médiateur.
Une parole qui circule entre les différents acteurs, l’auteur de
l’acte, la victime, le garant de la loi. Cet échange entre les différents
points de vue enrichira la connaissance de chacun. Mais, nier un des
points de vue, faire un procès d’intention (« je suis sûre que tu fais
cela exprès pour m’embêter ! »), banaliser les effets (« c’est pas grave,
t’as même pas mal »), ou encore faire fi de la loi, ( « du moment qu’on
est d’accord entre nous »), ces attitudes amènent une surenchère de
violence. C’est manquer de respect à une partie de la communauté, c’est
prendre le risque d’une plus grande violence.
La sanction éducative
ne prend du sens que dans une démarche globale.
Ces enfants et
adolescents, « graines de citoyens », forcent souvent notre admiration par
leur vitalité, dans des situations parfois bien difficiles pour eux.
Malgré les réputations dont les affublent certains media, malgré le stress
de leurs éducateurs, nous ne pouvons taire la capacité des adolescents à
comprendre, à s’adapter, à questionner, à revendiquer de la cohérence, et,
en même temps, à nous faire sortir des sentiers battus. Leur
« éducabilité » n’est pas seulement un postulat, mais un constat.
L’enfant a besoin
de reconnaissance pour se sentir exister dans un groupe. Il a
besoin de sécurité pour y grandir protégé des autres et de lui-même.
Il a besoin d’un regard bienveillant pour progresser. Il a besoin de
trouver du sens pour prendre des initiatives et une part active au
fonctionnement et à l’évolution de son lieu de vie, depuis la cellule
familiale jusqu’à se sentir un jour « citoyen du monde ». La sanction,
telle qu’elle est préconisée ici, se comprend dans une démarche globale.
La sanction éducative
ne tient qu'une petite place dans la panoplie d'outils qui visent à
améliorer le vivre ensemble, et à grandir. Cette démarche est sous-tendue
par une
éthique et
un projet de
société. Il
n’y a pas d’éducation qui ne soit de fait politique. C’est jusque-là que
les jeunes attendent de leurs aînés des réponses solides, à partir
desquelles ils pourront bâtir les leurs.
Sanctionner c'est
dénoncer des manquements, c'est aussi encourager les comportements
positifs vis-à- vis du groupe. Apprendre à réguler les conflits
de façon non-violente permet d’une part d’économiser les conséquences
néfastes de la violence et de sa répression classique, d’autre part de
saisir des occasions d’améliorer les relations et des fonctionnements qui
tiennent mieux compte de chacun. Avoir l’occasion de co-élaborer des
règles, c'est faire l'apprentissage de la loi et en découvrir le sens.
Signer un contrat, c'est être reconnu comme partenaire et acteur
responsable.
Il n’est pas
nécessaire d’attendre que des transgressions aient lieu pour s’habituer à
accompagner toute action de son évaluation, à tirer la leçon des
réussites comme des échecs. C'est s'inscrire dans un projet
constructif et une dynamique de sanction positive. Connaître les dangers,
mesurer les risques et apprivoiser sa peur pour dépasser ses limites et se
conduire en être responsable, c’est intégrer le principe de réalité qui
est la sanction naturelle des actes inconséquents. Cet apprentissage de la
citoyenneté commence tôt. De nombreux éducateurs l’ont compris et
s’emploient à l’accompagner le mieux possible.
Et les adultes ?
Pour que le sens des
lois et des règles soit compris, il paraît indispensable que celles-ci
soient pratiquées, qu’elles soient portées par des adultes qui
expriment clairement à l’enfant ce qu’ils choisissent de lui imposer,
sans négociation possible. Il semble tout aussi important, dans des
espaces bien délimités, que ces mêmes adultes puissent, en toute loyauté,
partager le pouvoir et considérer, à cet endroit-là, les jeunes comme des
interlocuteurs valables pour décider ensemble.
L’autorité des adultes
est d’autant plus reconnue qu’ils sont eux-mêmes des citoyens responsables
et exemplaires, jusque dans la façon d’assumer leurs contradictions ! Les
plus jeunes observent les façons de vivre des « grands », et essaient de
comprendre. L'enfant n'attend pas de ses éducateurs la perfection, mais
une ligne de conduite déchiffrable : les principes sur lesquels on ne
lâche pas, des promesses tenues, et une cohérence entre les différents
adultes d’une même communauté.
Pour accompagner au
mieux l’enfant dans son apprentissage de la loi, pour réagir
efficacement quand la règle n’est pas respectée, il faut pouvoir
diagnostiquer rapidement l’enjeu d’une situation, détecter les
motifs réels d’une transgression, avoir des repères clairs pour
choisir des sanctions ajustées. Il faut aussi réveiller sa capacité
à imaginer des solutions nouvelles, au-delà des routines qui
s’installent parfois dans les institutions ou dans les familles.
Et si l’adulte est
tenté de se venger ou de soulager son trop plein de colère, il
aurait intérêt à réfléchir aux autres moyens d’utiliser cette colère. Il
risque sinon de se laisser aspirer dans une spirale de violence, et de
transgresser la loi, lui aussi.
Si l’adulte reconnaît
l'émotion qui parfois le perturbe face à la transgression qu’il constate,
ou face à la sanction qu'il doit poser, il pourra s’interroger sur cette
émotion, comprendre ce qu’elle lui indique et active en lui, pour ensuite
prendre du recul en se centrant sur le véritable intérêt de son
interlocuteur.
Certains adultes
aimeraient éviter de sanctionner. Ils voudraient garder cela en extrême
limite, quand ils ne peuvent vraiment plus faire autrement, comme si
c'était le constat d'un échec de leur relation éducative. Ils rêvent d’une
éducation où il suffirait de s'expliquer !
Mais parfois, ces
éducateurs en arrivent, après s'être beaucoup retenus, à leur seuil de
l'insupportable. Ou bien, ils réalisent que le petit dépasse les bornes du
moralement ou socialement acceptable. Ils risquent alors de tomber les
pieds joints dans les pièges qu'ils voulaient éviter : le geste qui
soulage la colère de l'adulte, la punition dont le sens va d'autant plus
échapper à l'enfant que son parent n'en n'est pas coutumier. On peut se
consoler en se disant que c'est mieux que de ne rien faire, qu'il faut
bien mettre des limites, que c'est exceptionnel, qu’on lui expliquera ...
Ou bien, on se culpabilise.
Nous hésitons parfois
à faire de la peine à cet enfant que nous aimons. Nous craignons
d’endosser le rôle du méchant et de déplaire. Nous avons l'impression de
passer dans le camp des adultes trop autoritaires que nous avons souvent
critiqués : ce n’est pas facile, pour des militants de l'éducation
nouvelle, par exemple, ou d’une éducation non-violente, qui revendiquent
les pratiques de Célestin Freinet.
Non, ce n’est pas toujours facile de sanctionner.
Mais il faut bien lui
dire « stop » ! à ce petit citoyen en herbe... Alors nous lui mettrons
peut-être une toute petite fessée. Ou bien nous en viendrons de
temps en temps à le menacer « de choses suffisamment désagréables pour lui
passer l'envie de faire ses bêtises », en imaginant ne jamais avoir à
mettre à exécution la menace. Mais ce petit deviendra grand et mettra
peut-être son père au défi de faire ce qu'il lui promet. En plus positif,
nous faisons parfois un échange de bons procédés : « tu acceptes de te
tenir tranquille et moi je t'encourage en te promettant la permission de
sortir samedi ». N’est-ce pas… un tout petit chantage ? Même après
avoir réfléchi à la distinction entre sanction et punition, nous restons
culturellement conditionnés. Nous voudrions éviter de sanctionner, mais
quand nous en arrivons là, parce que nous avons atteint nos limites, il
arrive paradoxalement que les sanctions posées prennent la forme de
punitions vengeresses, humiliantes, ou simplement mal comprises.
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