|
Désobéir
Thierry Paquot, Le Monde
Diplomatique, janvier 2005
Occuper une usine afin d’empêcher les déménageurs, à la solde du patron
qui délocalise, d’emporter les machines ; arracher les plantes
génétiquement modifiées pour protéger la santé de chacun ; marier des
homosexuels ; siéger en silence dans une assemblée ou occuper
pacifiquement la chaussée le temps d’un sit-in sont
quelques-unes des actions politiques que l’on associe bien souvent à la
« désobéissance civile ». Une attitude pas si nouvelle que cela...
Un jour de juillet 1846, à Concord
(Massachusetts, Etats-Unis) — où il était né en 1817 —, Henry David
Thoreau croise Samuel Staples, gendarme municipal, qui lui réclame le
montant de ses impôts et s’apprête même à lui avancer l’argent nécessaire
pour s’en acquitter. David Thoreau, qui réside depuis près de deux ans
dans une cabane au coeur de la forêt de Walden et qui se rend à la ville
pour récupérer ses souliers chez le cordonnier, est quelque peu
interloqué. Il rétorque qu’il refuse, par principe, de verser de l’argent
à l’Etat alors même qu’il est en désaccord avec la politique de cet Etat
et qu’il ne souhaite absolument pas contribuer à financer la guerre contre
le Mexique. Il est donc arrêté et doit passer la nuit au poste, malgré le
versement de l’impôt par une « mystérieuse » femme (certainement sa tante,
Maria Thoreau).
Plutôt populaire dans cette bourgade
convertie aux idées novatrices de Ralph Emerson (1803-1882) et des
intellectuels gravitant autour de lui et de la revue The
Dial, David Thoreau se doit de relater son expérience et d’argumenter
son acte. Il rédige « La relation de l’individu à l’Etat », texte qu’il
présente lors d’une conférence à Concord en janvier 1848. Elizabeth
Peabody belle-soeur du romancier Hawthorne la publie dans sa revue,
Aesthetic Papers, en mai 1849, sous le titre de
« Résistance au gouvernement civil », qui, dans les oeuvres complètes de
Thoreau publiées après sa mort en 1862, deviendra La
Désobéissance civile (1).
Ce texte polémique, à dire vrai, tomba vite dans l’oubli, et Thoreau
lui-même n’y fit plus référence.
C’est Léon Tolstoï qui, on ne sait trop
comment, le lut et invita les Américains, dans une lettre publiée par la
North American Review, au début du XXe siècle, à
renouer avec cette attitude courageuse et exemplaire d’un individu osant
affronter l’Etat lorsque celui-ci fait fausse route. Peu auparavant, un
étudiant indien à l’université d’Oxford, Mohandas K. Gandhi, végétarien,
se rapproche d’autres végétariens, dont Henry S. Salt, biographe de
Thoreau, qui lui prête cette brochure. Gandhi est enthousiasmé et, devenu
avocat en Afrique du Sud, la publie dans sa revue, Indian
Opinion, le 26 octobre 1907. Par la suite, et jusqu’à son assassinat
en 1948, il ne cessera de prôner la désobéissance civile, qu’il associe à
la pratique de la non-violence.
Thoreau a été impressionné par Bronson
Alcott, citoyen de Concord peint par sa fille Louisa May sous les traits
du docteur March dans Little Women, qui déclarait haut
et fort sa décision de ne pas régler son impôt tant que son gouvernement
ne mettrait pas un terme à l’indigne politique esclavagiste. On raconte
qu’un squire Samuel Hoar régla la note, mais
l’essentiel est ailleurs : l’idée qu’un seul citoyen puisse se dresser
contre son gouvernement, en son âme et conscience, afin d’être en accord
avec les principes constitutifs de son Etat était définitivement reconnue.
C’est cette idée que va, à son tour,
revendiquer David Thoreau. Dans les premières lignes de son libelle, il
indique à quel point la présence d’un quelconque gouvernement correspond à
un déficit de conscience chez les citoyens. « La seule
obligation qui m’incombe, à juste titre, affirme-t-il,
consiste à agir en tout moment en conformité avec l’idée que je me fais du
bien. » Plus loin, il illustre ce principe moral en expliquant qu’une
nation dite « libre » ne peut avoir un sixième de sa population réduit à
l’esclavage et qu’il est par conséquent « grand temps pour
les honnêtes gens de se rebeller et de songer à la révolution ».
Comme il existe des lois injustes, le
juste trouve sa véritable place en prison, près des victimes d’un
gouvernement inique. Quant aux fonctionnaires qui veulent servir le bien,
ils se doivent de démissionner...Thoreau avoue payer volontiers la taxe
pour l’entretien des routes ou pour l’école, mais il n’admet pas de
financer une guerre, qui, de fait, contribue à renforcer les Etats du Sud
esclavagistes. Un Etat soucieux de justice pour tous et de respect pour
chacun annonce, selon lui, sa propre disparition... Chercher une loi à
laquelle obéir est toujours, à ses yeux, un signe de servilité contraire à
l’affirmation de la singularité de chaque être.
Analysant ce texte dorénavant emblématique
au regard du Mouvement des droits civiques qui agite l’Amérique des
années 1960, la philosophe Hannah Arendt (2)
explique qu’il indique non pas ce qu’il faudrait faire pour corriger les
injustices, mais comment les éviter. En accord avec Montesquieu, elle
croit en un « esprit des lois » qui change d’un pays à
l’autre, et ainsi considère que la désobéissance civile est typiquement
liée aux conditions de naissance de l’Union. Elle y trouve l’idéal du
« consentement » et son corollaire, le
« droit au désaccord », comme fondements de l’« art
d’association en commun », propres aux colons et à leurs descendants,
qu’admirait tant Alexis de Tocqueville. S’interrogeant sur l’éventuelle
exportation de ces pratiques dans d’autres systèmes politico-juridiques
dominés par la « tyrannie de la majorité », Hannah
Arendt pense qu’elle s’accompagnera d’une contestation de la machine
juridique, bureaucratique et cynique.
Quant au gouvernement américain, en guerre
contre le Vietnam sans l’avoir déclarée, et incapable d’assurer l’égalité
des droits entre Blancs et Noirs, il réactive, de fait, la désobéissance
civile. Ces situations d’alerte que sont les dysfonctionnements des
institutions se multiplient dans le monde, et Hannah Arendt y voit le
signe d’une généralisation du désaccord, devenu résistance.
C’est déjà ce que Gandhi propageait avec
le Satyâgraha (3),
mot qu’il invente et qui signifie « se retenir » à la vérité. Il indique à
plusieurs reprises que « le Satyâgraha
n’est pas autre chose que la Vérité et la Douceur dans la vie politique »,
qu’il suppose la non-violence, mais pas la passivité. Au contraire, la
désobéissance civile « est une infraction civile à des
décrets sans morale que la loi a établis ». Ses emprisonnements, sa
constance dans cette attitude probe, son ouverture aux autres et son
respect de chacun y compris de ses ennemis assurent à Gandhi de
nombreuses adhésions. Mais son combat se révèle sans fin, car l’injustice
de certaines lois, la perversité des institutions, l’indécence des
« décideurs » semblent posséder une capacité de renouvellement
inquiétante !
Parfois, le rapport des forces est tel que
seule la désobéissance civile est envisageable. Le roi Christian du
Danemark l’avait bien compris, qui, face à l’exigence des nazis d’imposer
l’étoile jaune aux juifs lors de l’occupation du pays, épingla lui aussi
cette étoile sur son manteau. Il fut suivi par de nombreux Danois, et les
nazis reculèrent ce qui n’empêcha pas diverses représailles.
En France, Léon Bazalgette, spécialiste de
Whitman, présente le libelle de Thoreau dans le Magazine
international en 1894, avant d’en publier une traduction en 1921.
C’est celle-ci que Romain Rolland va lire et utiliser dans sa
Vie de Vivekananda, et qui marquera Jean Giono, au
cours des années 1930, au point de s’inspirer du titre pour sa
dénonciation de la guerre, de toutes les guerres, Refus
d’obéissance.
Ainsi, en France, ce sont d’abord les
littérateurs qui s’imprègnent de la pensée de Thoreau, puis les militants
libertaires et, via Gandhi et l’Inde mystique, les disciples de Lanza del
Vasto (1901-1981). On le voit, désobéir est un verbe peu usité par les
« politiques » et les leaders d’opinion, sauf depuis quelques années avec
un José Bové, un Noël Mamère ou quelques altermondialistes qui n’hésitent
pas à questionner le droit et la loi au nom du respect même de l’humain.
Par quel aveuglement les « politiques » s’obstinent-ils à ne pas
reconnaître l’obsolescence d’une loi, son décalage avec des conditions
inédites jusque-là, sa violence perpétrée au nom d’un Etat désincarné ? Le
droit au désaccord et la désobéissance civile sont alors, pour tout
individu doté d’une conscience, un devoir.
(1)
Mille et une nuits, Paris, 1997. Sur David Thoreau : « De désobéir au
crime d’obéir », par Louis Simon, Europe, n° 459-460,
1967, p. 210 et suiv.
(2)
Hannah Arendt, « La désobéissance civile », dans Du
mensonge à la violence, essais de politique contemporaine,
Calmann-Lévy, Paris, 1972, pp. 57-109.
(3)
Cf. Gandhi, La Jeune Inde,
introduction de Romain Rolland, Stock, Paris, 1924.
LE MONDE DIPLOMATIQUE
| janvier 2005 | Page 32
http://www.monde-diplomatique.fr/2005/01/PAQUOT/12016
|