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Bringing down a dictator
Un film et un jeu
vidéo non-violents pour faire tomber un dictateur
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L'américain Peter Ackerman,
fondateur de l'International
Center on Nonviolent Conflict [Centre international des
conflits non-violents (ICNC)] a réalisé le film
Bringing Down a Dictator
(La Chute d'un dictateur), un documentaire
qui décrit la façon dont l'association étudiante serbe Otpor est parvenue à
renverser Slobodan Milosevic en 2000.
Ce film a inspiré et guidé le
dirigeant des démocrates géorgiens, Mikhaïl Saakachvili, devenu depuis
président du pays. Mais l'idée qui tient le plus à cœur à Ackerman concerne
le développement d'un jeu vidéo A Force More Pozverful, dans lequel
les joueurs peuvent pratiquer virtuellement l'art de renverser les
dictateurs.
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23 nov 2003 à
Tbilissi : l'opposition géorgienne fait pacifiquement tomber le
président Chevarnadze |
DES FILMS ET DES JEUX CONTRE LA TYRANNIE
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Révolution, mode
d’emploi
Courrier international - n°
770-771-772 - 4 août 2005
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Comment faire tomber les dictateurs en
douceur ? De la Serbie à l’Ukraine, une méthode s’est mise en
place. L’Américain Peter Ackerman n’y est pas étranger.
Prochaine cible : la Biélorussie.
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Lorsqu’un groupe de dissidents
géorgiens a préparé ce qui allait devenir la “révolution des
roses” de l’automne 2003 contre Edouard Chevardnadze, il a
décidé d’inaugurer une nouvelle culture de la résistance, mieux
adaptée à un pays qui ne supportait plus le cycle
soulèvement-répression. Le mouvement ne tolérerait aucune arme.
Ses dirigeants ont réfléchi aux méthodes des militants
américains pour les droits civiques et ont étudié les écrits du
chercheur de l’université Harvard Gene Sharp, un théoricien de
l’action non-violente. C’est cette stratégie qui a d’abord
inspiré le jeune mouvement, lequel ne comptait alors que
quelques centaines de membres. Mais, à mesure que la
protestation prenait de l’ampleur, le mouvement a perdu de son
emprise sur ses adhérents. Les manifestations ont bientôt
rassemblé d’immenses foules en colère, qui n’avaient jamais
entendu parler des sit-in pacifiques de Nashville, ni lu une
seule ligne de Sharp. “Notre révolution s’est déroulée à
toute vitesse. Tout s’est fait spontanément”, se souvient
l’un de ses leaders, Gueorgui Meladze. “C’est à ce moment
qu’est arrivé le film.”
Le film, c’est Bringing Down a Dictator [La Chute d’un
dictateur], un documentaire qui décrit la façon dont
l’association étudiante serbe Otpor est parvenue à renverser
Slobodan Milosevic en 2000. Ce film a inspiré et guidé le
dirigeant des démocrates géorgiens, Mikhaïl Saakachvili, devenu
depuis président du pays. Et, alors que la révolution des roses
approchait de la phase critique, le film s’est vu investi d’une
haute mission. Il est devenu le principal outil permettant
d’apprendre à des foules toujours plus importantes les principes
de l’action non-violente. Chaque samedi, durant plusieurs mois,
la chaîne de télévision indépendante Roustavi 2 a diffusé
Bringing Down a Dictator, faisant suivre à chaque fois la
projection d’un débat au cours duquel les Géorgiens discutaient
des leçons que le film pouvait apporter. Au cours des dix
journées frénétiques qui ont abouti à la chute de Chevardnadze
[le 23 novembre 2003], la chaîne a multiplié les rediffusions.
“Le plus important, ce fut le film”, déclara un dirigeant
du mouvement au Washington Post. “Tous les manifestants
connaissaient par cœur les tactiques utilisées à Belgrade parce
que tout le monde avait vu le film… Chacun savait ce qu’il avait
à faire.”
Bringing Down a Dictator n’a pas été produit par Freedom
House ou le National Democratic Institute, ni par aucune des ONG
[américaines] qui promeuvent la démocratie. Le film, réalisé par
Steve York a porté les idées de Peter Ackerman, un financier qui
a fait fortune à Wall Street. Ackerman prêche une théorie bien à
lui du changement de régime. Il appelle cela le “conflit
non-violent”. A la différence de Gandhi, Ackerman n’opte pas
pour la non-violence en raison de sa supériorité morale. La
vraie raison, affirme-t-il, c’est que les mouvements qui
prennent la décision stratégique de renoncer à la violence
réussissent beaucoup plus souvent à renverser des despotes que
les mouvements violents.
Ackerman a développé ces idées dans deux livres qu’il a cosignés
et deux films qu’il a coproduits. En 2002, il s’est associé avec
un ancien camarade de fac, Jack DuVall, qui occupe un poste
important dans la télévision publique, pour fonder
l’International Center on Nonviolent Conflict [Centre
international des conflits non-violents (ICNC)]. Le Centre a
traduit les textes d’Ackerman en huit langues, financé leur
diffusion à travers le monde et enseigné ses théories dans des
séminaires regroupant des militants venus d’Iran, d’Irak et de
Palestine. Ayant pu me rendre à de nombreuses reprises au Centre
sur une période de plusieurs mois, j’y ai également rencontré de
nombreux militants d’Asie centrale, venus ici dans l’espoir
d’apprendre des méthodes non-violentes.
La révolution des roses – ainsi que les mouvements non-violents
qu’elle a inspirés en Ukraine, au Kirghizistan et, dans une
moindre mesure, au Liban – a donné raison à Ackerman et prouvé
la validité de ses idées. Selon ses amis, lorsqu’il a entrepris
il y a trois ans d’exposer ses principes aux hauts
fonctionnaires et aux penseurs des cercles de réflexion, bon
nombre d’entre eux l’ont pris pour un dilettante. “Je me
souviens l’avoir vu parler devant un groupe de politiciens
chevronnés”, raconte son ami et admirateur Azar Nafisi,
l’auteur de Reading Lolita in Tehran [Lire
Lolita à Téhéran]. “Il était clair qu’ils considéraient
ce type comme un branquignole.” Et puis, soudain, le vent a
tourné en sa faveur. Certains de ceux qui l’évitaient sont
devenus ses meilleurs soutiens. Le département d’Etat a fait
parvenir ses vidéos à des dissidents anticastristes vivant à
Cuba (un fait qu’Ackerman ignorait jusqu’à ce que le régime
arrête certains de ces dissidents, il y a deux ans, et les
accuse d’être en possession de ses films). Quand certains
responsables du département d’Etat préfèrent éviter un incident
diplomatique, ils suggèrent aux militants venus leur demander
conseil d’aller voir Ackerman.
Ses méthodes sont parfaitement adaptées au climat politique
actuel. Les guerres contre les talibans et contre Saddam Hussein
ont épuisé l’appétit américain pour les changements de régime
par la force. Mais promouvoir la démocratie au Moyen-Orient et
en Asie centrale demeure un objectif. Certes, il existe un grand
nombre d’ONG qui conseillent et financent les militants en
faveur de la démocratie, mais elles s’occupent principalement
des mouvements qui ont déjà une ampleur suffisante. Or, dans
certains pays comme l’Iran, ce genre de mouvement n’existe pas
encore. C’est là qu’intervient Ackerman.
Il a fait la connaissance de Gene Sharp, qui allait devenir son
mentor, lorsqu’il était étudiant à l’université Tufts. A
l’époque où Susan Sontag allait à Hanoi et où le portrait de Che
Guevara commençait à proliférer sur les tee-shirts, Sharp
remettait en question l’image romantique qui entourait les
révolutionnaires du tiers-monde. Pour lui, les marxistes se
méprenaient sur la nature du pouvoir en affirmant que les
régimes oppressifs parviennent à survivre parce qu’ils
monopolisent la violence de la société. Or Sharp, s’appuyant sur
Hannah Arendt et Max Weber, soutenait qu’un régime, quel qu’il
soit, ne peut survivre que s’il obtient l’assentiment de la
société. “L’obéissance est au cœur du pouvoir politique”,
écrit-il. Si même les régimes les plus autoritaires dépendent du
consentement social pour survivre, il en découle que les
citoyens peuvent les faire tomber simplement en leur retirant ce
soutien.
Ackerman a affiné la théorie de Sharp. Après s’être penché sur
la révolution russe avortée de 1905 et sur le soulèvement de
Gandhi contre les Britanniques, il a tenté de déterminer
pourquoi certains mouvements non-violents réussissent tandis que
d’autres échouent. Sa réponse n’est ni surprenante ni compliquée
: les mouvements qui réussissent sont ceux qui sont
soigneusement organisés et qui se fixent des objectifs limités
et accessibles.
En 1989, après treize années passées dans une banque
d’investissement, il renoue avec ses racines universitaires et
trouve une place à l’International Institute for Strategic
Studies de Londres, où il reprend les 1 100 pages de sa thèse
pour en tirer un manuscrit plus digeste. Il reconnaît que son
livre, Strategic Non Violent Conflict [Conflit non-violent
stratégique], n’a pas été un coup de tonnerre éditorial.
Après sa publication, en 1994, il regagne les Etats-Unis pour
reprendre ses investissements, mais, à sa grande surprise, son
livre commence à faire du bruit. Ackerman participe à un
documentaire de PBS intitulé A Force More Powerful [Une
force plus puissante], fondé sur les exemples de différents
mouvements historiques qu’expose le livre, et qui sera diffusé
en 2000. Dès lors, Ackerman est contaminé par le virus du film.
Il poursuit en coproduisant un documentaire sur Otpor, le
mouvement étudiant anti-Milosevic qui a attiré son attention en
1999.
Otpor allait devenir l’exemple type des théories de Sharp. Le
mouvement avait unifié ultranationalistes et sociaux-démocrates
autour d’un objectif unique et accessible : des élections libres
et équitables. Au lieu de concentrer ses efforts sur les seules
grandes villes, comme Belgrade ou Novi Sad, Otpor avait pris
soin de disperser ses partisans dans toutes les provinces
yougoslaves. Cela empêchait le régime de les éliminer
facilement. Et, surtout, le mouvement contestataire avait obéi à
la principale injonction de Sharp en nouant un dialogue avec la
police et les militaires. On envoya même des fleurs aux soldats.
Chaque manifestation avait recours à l’humour afin de convaincre
les policiers qu’on ne leur voulait aucun mal.
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Des dissidents
du monde entier commencèrent à demander des copies du film à
Ackerman et à Steve York. Lorsqu’ils reçurent les cassettes, ils
se dirent que l’ICNC pouvait les aider à rééditer l’exploit des
Serbes. “Ils venaient nous voir pour nous demander comment
faire la même chose”, se souvient Ackerman. Bien sûr, des
ONG comme Freedom House ou la National Endowment for Democracy
forment des dissidents depuis de nombreuses années, mais
Ackerman était persuadé d’apporter une méthodologie inédite et
plus efficace pour atteindre les mêmes objectifs. Depuis deux
ans, l’ICNC a développé un programme de formation à destination
des personnes aspirant à un changement de régime dans leur pays.
Cette formation leur apprend à appréhender la topographie du
pouvoir politique, à identifier systématiquement les faiblesses
du régime et à développer des stratégies permettant de les
exploiter. Ackerman a engagé plusieurs dirigeants d’Otpor pour
rédiger une première ébauche de programme. Celui-ci est conçu en
partie pour être enseigné dans des centres de formation
dispersés aux quatre coins du monde. Mais Ackerman a également
l’intention de le mettre en ligne sur Internet sous forme d’un
document téléchargeable. “Dans sa forme idéale, explique
Ackerman, il s’agit d’une stratégie de vente pyramidale.”
Afin de tester et d’affiner son programme, Ackerman s’est
impliqué dans des conflits réels. Bob Helvey, un autre protégé
de Sharp et l’un des gourous d’Otpor, a formé des activistes
venus d’Irak, d’Iran et de pays qu’Ackerman préfère ne pas
nommer. Il a envoyé un formateur en Palestine durant douze
jours, afin de créer une avant-garde non-violente capable de
rivaliser avec le Hamas. Depuis plusieurs années, Ackerman
organise des conférences où interviennent des activistes venus
de tous les horizons. Les vétérans auréolés de gloire des
combats contre Pinochet ou contre l’apartheid sud-africain y
rencontrent des collègues impliqués dans des luttes en cours,
comme ceux de Myanmar ou du Zimbabwe. L’été dernier, il a
rassemblé dans la banlieue de Montréal des militants de plus
d’une douzaine de pays pour une semaine d’étude et de
solidarité. “Nous ne pouvons révéler leur nationalité,
déclare Ackerman. Mais vous n’avez qu’à penser aux vingt plus
grands enfoirés de la planète et vous aurez une idée de leur
pays d’origine.”
Mais l’idée qui tient le plus à cœur à Ackerman concerne le
développement d’un jeu vidéo qui reprend l’intitulé du
documentaire de PBS, A Force More Powerful, et dans
lequel les joueurs peuvent entre autres pratiquer virtuellement
l’art de renverser les dictateurs. Ackerman a dépensé 3 millions
de dollars pour sous-traiter le projet à une entreprise du nom
de BreakAway Games, qui a contribué à produire la série à succès
des jeux vidéo Civilization. Un matin d’hiver, je me suis
rendu au siège de BreakAway, dans la banlieue de Baltimore, afin
d’y tester une version bêta du jeu.
Afin de mieux connaître ce qui se passe dans l’esprit d’un
dictateur, Ackerman a envoyé des vétérans d’Otpor chez BreakAway,
ce qui explique que le jeu soit fortement marqué par
l’expérience serbe. L’écran d’ouverture présente un pays
générique des Balkans dont les villes portent les noms de Darko
Milicic et d’autres basketteurs serbes de la NBA. Je clique sur
un des noms, et une vue aérienne de rues et de bâtiments
apparaît. Un message m’informe qu’un dirigeant étudiant de mon
mouvement a été emprisonné. Le message précise que mon objectif
immédiat est de le libérer. En bas de l’écran, un tableau
présente quatre leaders du mouvement. Je clique sur une icône,
qui ouvre à son tour un tableau illustrant leurs liens
organisationnels. Un autre tableau montre les points forts et
les faiblesses des dirigeants, chacun étant noté en fonction de
caractéristiques personnelles, comme la créativité ou
l’enthousiasme. Sur le côté de l’écran, un compte en banque
affiche mes ressources. Pour l’heure, mon mouvement a l’air bien
faible.
Pour mon premier coup, plusieurs options s’offrent à moi. Je
peux choisir de dépêcher un responsable à Washington afin de
recueillir de l’argent auprès d’une ONG, mais cela prendrait du
temps. Je peux distribuer des tracts devant la station de radio
dans l’espoir de gagner son directeur à notre cause.
Malheureusement, le mouvement ne dispose pas de rédacteurs
compétents. Pour regonfler le moral vacillant de mes troupes, je
pourrais organiser un concert rock, mais cela épuiserait mes
maigres ressources. Au bout du compte, dans un accès de
donquichottisme, j’envoie un camarade crier des slogans à la
face du dictateur. L’ordinateur m’informe que cette action a
accru la visibilité du mouvement, ce qui est positif. Mais cela
nous a également fait remarquer par le régime, ce qui augmente
énormément les risques d’arrestations et de harcèlement à notre
encontre.
Peter Ackerman caresse de grands espoirs avec ce jeu. Lorsque A
Force More Powerful sortira, à l’automne, l’ICNC a l’intention
de le distribuer gratuitement sur Internet. Il sera évidemment
traduit en différentes langues, mais il sera aussi adapté aux
circonstances locales. Ainsi, un adolescent biélorusse pourra
jouer sur une version présentant des rues de Minsk
instantanément identifiables. Le dictateur Alexandre Loukachenko
et les brutes qui répriment les opposants au régime depuis dix
ans y seront représentés. “Ce jeu devrait aider les militants
à choisir les objectifs qu’ils doivent se fixer et dans quel
ordre, me confie Ackerman. Il les aidera à déterminer quelles
tactiques adopter.”
Parce que BreakAway conçoit également des war-games pour le
Pentagone, A Force More Powerful emprunte largement aux modèles
que les galonnés américains utilisent pour mettre au point leurs
stratégies. Avant d’exécuter les manœuvres, le jeu exige des
participants qu’ils définissent leurs plans dans le moindre
détail. Tel est précisément son principal objectif : placer les
militants dans un état d’esprit stratégique, où ils cessent
d’improviser et ne se contentent plus de réagir. Les
programmeurs ont également introduit des paramètres aléatoires
dans le déroulement du jeu. Même si vous faites trois parties
avec la même stratégie, vous pourrez obtenir trois résultats
différents.
Malgré la fougue qu’il met à dépeindre l’évolution potentielle
de tel ou tel mouvement, Ackerman, à la fin de nos entretiens,
semble presque frustré, comme s’il ne parvenait pas à croire que
le reste du monde ne reconnaisse pas l’évidence de ses idées. Il
laisse échapper un profond soupir. “Ce n’est pas parce que ça
paraît difficile que ça ne vaut pas le coup d’essayer”,
conclut-il. |
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Franklin Foer
The New Republic |
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